À l’occasion de la journée du 28 septembre consacrée à la mobilisation en faveur de la dépénalisation de l’avortement, AlterRadio s’est entretenue avec la gynécologue Mélissa Jean sur les risques liés aux pratiques non sécurisées, l’avortement médicamenteux, le traumatisme et l’importance de l’information en santé reproductive.
P-au-P., 29 sept. 2026 [AlterPresse] --- L’avortement pratiqué dans des conditions non sécurisées peut entraîner des complications graves, allant des saignements importants aux perforations de l’utérus, et constitue un problème de santé publique, souligne la Dre Mélissa Jean.
L’entretien aborde aussi le rôle de la contraception, de la planification familiale et de l’éducation sexuelle. La sociologue et militante féministe Danièle Magloire, dirigeante de Kay Fanm, intervient notamment sur les dimensions psychologiques et le traumatisme.
Ce qu’il faut savoir sur l’avortement en Haïti
Entretien avec la Dre Mélissa Jean, gynécologue, réalisé par AlterRadio le 28 septembre 2026, précédé d’une introduction de la sociologue et militante féministe Danièle Magloire, dirigeante de Kay Fanm.
Note de rédaction
Cet entretien est présenté dans une version éditée à partir de l’enregistrement vidéo. Les questions et réponses ont été légèrement resserrées et reformulées pour faciliter la lecture, sans en modifier le sens. Les interventions de Danièle Magloire sont conservées lorsqu’elles apportent un éclairage complémentaire.
Qu’est-ce qu’un avortement ?
AlterRadio : Docteure Mélissa Jean, qu’est-ce qu’un avortement dans le domaine médical ?
Dre Mélissa Jean : L’avortement, c’est toute interruption de grossesse, avec expulsion ou non du produit de conception. Il peut être volontaire ou involontaire.
AlterRadio : Existe-t-il une distinction selon le nombre de semaines de grossesse ?
Dre Mélissa Jean : Oui. On parle notamment d’avortement précoce lorsqu’il survient avant 12 semaines. Après 12 semaines, la situation est différente et la prise en charge doit être adaptée au stade de la grossesse.
L’avortement médicamenteux
AlterRadio : Qu’en est-il de l’avortement médicamenteux ?
Dre Mélissa Jean : Il peut être utilisé selon le stade de la grossesse. Jusqu’à 12 semaines, il peut généralement être envisagé dans certaines conditions. Lorsque la grossesse est plus avancée, les risques augmentent et certaines méthodes ne sont plus recommandées.
Il est important de ne pas prendre des médicaments sans information adéquate. Il faut pouvoir consulter un personnel qualifié afin de déterminer ce qui est approprié en fonction de l’âge gestationnel.
Les pratiques non sécurisées
AlterRadio : En Haïti, on entend parler de différentes pratiques utilisées pour provoquer un avortement. Pouvez-vous nous parler de cette réalité ?
Dre Mélissa Jean : Je connais l’existence de certaines pratiques dans la société haïtienne, mais je ne peux pas confirmer leur efficacité ou leur sécurité sans disposer d’études scientifiques.
En revanche, dans la pratique médicale, nous observons les conséquences d’avortements réalisés dans des conditions non sécurisées : avortements incomplets, rétention de produits de conception, saignements importants et parfois perforations de l’utérus.
AlterRadio : Est-ce que vous rencontrez des patientes qui présentent des complications après ces pratiques ?
Dre Mélissa Jean : Nous recevons des femmes qui présentent des complications après des avortements réalisés dans des conditions qui ne sont pas sécuritaires ou hygiéniques.
Des complications parfois graves
AlterRadio : Quels risques ces avortements non sécurisés représentent-ils pour les femmes ?
Dre Mélissa Jean : Il peut y avoir un avortement incomplet, avec une rétention de produits de conception dans l’utérus, ce qui peut provoquer des saignements importants.
Il y a aussi la perforation de l’utérus. C’est une complication particulièrement grave qui peut nécessiter une intervention chirurgicale urgente. Dans certains cas, l’utérus peut même devoir être retiré.
À plus long terme, une mauvaise cicatrisation peut entraîner des complications, notamment des règles irrégulières ou abondantes et, dans certains cas, des difficultés à tomber enceinte.
Danièle Magloire : Il faut ajouter à ces conséquences le traumatisme. L’avortement n’est pas une méthode contraceptive. Une interruption volontaire de grossesse peut être une expérience très traumatisante, selon la situation vécue par la femme et les raisons qui l’ont amenée à ne pas pouvoir poursuivre la grossesse.
Certaines femmes peuvent aussi avoir des difficultés à exprimer ce qu’elles ressentent après un avortement, surtout lorsqu’il a été pratiqué dans des conditions non sécurisées. Certaines peuvent connaître une grande souffrance psychologique, voire une dépression.
Un problème de santé publique
AlterRadio : Peut-on donc considérer l’avortement non sécurisé comme un problème de santé publique ?
Dre Mélissa Jean : Tout à fait. C’est absolument un problème de santé publique.
AlterRadio : Dispose-t-on de données suffisamment récentes sur cette question en Haïti ?
Danièle Magloire : Nous manquons effectivement de données récentes et suffisamment approfondies.
Dre Mélissa Jean : Les données disponibles restent anciennes. L’enquête nationale sur la mortalité, la morbidité et l’utilisation des services de santé, réalisée en 2016-2017, constitue notamment une référence. [1] Mais, dans les hôpitaux publics et universitaires, nous constatons régulièrement les complications liées aux avortements pratiqués dans des conditions non sécurisées.
AlterRadio : Comment les structures publiques prennent-elles en charge ces complications ?
Dre Mélissa Jean : Nous recevons des femmes qui arrivent avec des complications liées à des avortements pratiqués ailleurs, notamment des avortements incomplets, des saignements importants ou des perforations de l’utérus.
Contraception et éducation sexuelle
AlterRadio : Vous avez souligné que l’avortement n’est pas une méthode contraceptive. Quel rôle doivent jouer la planification familiale et l’éducation sexuelle ?
Dre Mélissa Jean : L’avortement ne doit pas être considéré comme une méthode de planification familiale. Il faut agir en amont, avec l’éducation, l’information et l’accès à la contraception.
Les femmes et les jeunes doivent pouvoir disposer d’informations leur permettant de faire des choix en connaissance de cause et d’éviter, autant que possible, les grossesses non désirées.
AlterRadio : Est-ce que cela ne pose pas aussi la question des rapports sexuels précoces et de l’éducation sexuelle ?
Danièle Magloire : Oui. L’information n’est pas toujours suffisamment accessible aux jeunes. Il faut pouvoir les informer sans jugement, afin qu’ils connaissent leur corps, comprennent les risques et puissent faire des choix éclairés.
Cela ne signifie pas encourager les jeunes à avoir des relations sexuelles. La réalité est qu’une partie des jeunes ont des relations sexuelles. Il faut donc leur donner les moyens de préserver leur santé et de vivre leur sexualité de manière saine et responsable.
L’importance d’un choix éclairé
AlterRadio : Au fond, quel est l’enjeu principal dans ce débat sur l’avortement ?
Dre Mélissa Jean : L’essentiel est que la femme puisse disposer des informations nécessaires pour faire un choix éclairé. Ce choix doit être accompagné d’informations, de services de santé et de moyens de planification familiale.
Il ne faut pas banaliser l’avortement. Il faut surtout éviter que des femmes mettent leur vie ou leur santé en danger faute d’information ou parce qu’elles ont recours à des pratiques non sécurisées.
Danièle Magloire : Ce qui est important, c’est que les femmes puissent avoir le choix, mais un choix éclairé, fondé sur une bonne information et sur la possibilité d’accéder à des services appropriés. [apr 29/09/2026 20 :00]
Suivez-nous – Abonnez-vous
[1] Selon l’Enquête Mortalité, Morbidité et Utilisation des Services (EMMUS-VI) 2016-2017, 4 % des femmes âgées de 15 à 49 ans interrogées ont déclaré avoir eu recours à un avortement au moins une fois. Parmi les femmes ayant eu un avortement depuis 2011, 53 % ont déclaré avoir avorté à leur domicile ou dans un autre domicile, 32 % dans un établissement de santé privé et 14 % dans un établissement public ou mixte. Pour leur dernier avortement, 45,3 % ont déclaré avoir été assistées par un médecin et 2,4 % par une infirmière ou une auxiliaire, tandis que 29,7 % ont indiqué avoir reçu l’aide de parents, d’amis ou d’autres personnes et 22,7 % n’avoir reçu l’aide de personne. Au total, 33,2 % ont déclaré avoir connu des complications après leur dernier avortement. Ces données portent sur une enquête réalisée en 2016-2017 et ne constituent donc pas une mesure récente de la situation en 2026.
MÉMOIRE D’ALTERPRESSE
Depuis 2001




