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Haïti : Anticonstitutionnellement gouvernés

Dans cette tribune au ton incisif, Xavier Dalencour, enseignant et artiste, dresse un réquisitoire sévère contre l’exercice du pouvoir en Haïti, qu’il qualifie d’« anticonstitutionnel ». À travers une réflexion politique, historique et morale, l’auteur interroge la rupture entre la conquête et l’exercice du pouvoir, dénonce la déshumanisation de la gouvernance et appelle à refonder l’État et la nation sur le respect du droit, de la dignité et de la vie.

Tribune

Par Xavier Dalencour*

Soumis à AlterPresse le 6 février 2026

Pendant longtemps, je me suis demandé l’utilité du mot le plus long de la langue française « anticonstitutionnellement ». Ce mot, ou plutôt cet adverbe, m’a toujours paru inutilisable dans un contexte normal, courant. Or, aujourd’hui, la « crise haïtienne » comme on l’appelle pudiquement, semble lui avoir trouvé une utilité concrète, réaliste. Ce mot, cet adverbe, sous-entend que nous avons érigé en principe une manière de diriger, de gouverner anticonstitutionnelle. Nos politiciens s’opposent à la Constitution par principe. Ils pourraient scander « Être crochus ou mourir », tant ils ne semblent pas vouloir marcher dans le droit chemin, dans les règles que nous nous sommes données. La Constitution n’est donc qu’un outil pour exclure les opposants, les diasporas ou les personnes valables, du jeu politique, mais absolument pas une règle à respecter. Elle est, comme notre souveraineté, un épouvantail que nous brandissons en cas de nécessité politicienne, rien de plus. Comme dit l’adage : « Konstitisyon se papye, bayonèt se fè ». Notre « magouillisme » aggravé ainsi que notre opportunisme sans foi ni loi tendent à ériger ce proverbe au rang de valeur nationale. En effet, être hors norme, en dehors de la règle, permet tous les arrangements possibles, tel ce monstre à neuf têtes, le Conseil Présidentiel de TRAHISON, qui pour le bonheur des ennemis de la nation haïtienne travaille pour les visas et résidences de leurs enfants, ainsi que le détournement des maigres fonds publics. Nous sommes anticonstitutionnellement gouvernés, telle est notre situation présente. Se rapprocher au plus près de notre tradition légale et juridique est ainsi à l’opposé du monde magique de la corruption et de la magouille où nos compatriotes dirigeants et politiciens les plus veules se sont enfermés. Faire nation, bâtir un État de droit avec une vraie justice sociale est à l’opposé de leurs intérêts, de leurs projets politiques. L’espace de la magouille est un monde merveilleux, tant pis pour ce peuple qui souffre, que l’on assassine, que l’on tue, qu’ils tuent tacitement. Le pouvoir, l’argent, la reconnaissance du blanc, quel bonheur, quel honneur… et pour nous autres citoyens, quelle horreur !!! Cette absence d’humanité, de dignité et de scrupule transforme leurs échecs patents en victoire proclamée. La réussite de leur mission est la destruction de la nation et peut être une recolonisation américano-dominicaine ? Car en fin de compte, pour qui travaillent-ils ? L’exercice du pouvoir dépasse aujourd’hui les principes de la décence, de la vie et du droit. Que peut peser Haïti, son peuple quand on déteste son pays ? Quand on se déteste soi- même ?

Dans ce contexte, comment faire nation ? Il faut se poser, nous citoyens haïtiens, un certain nombre de questions. Il ne suffit pas d’être contre quelque chose, un régime, un président ou contre l’occupation étrangère. Il faut avoir un projet, une ambition, un rêve pour notre pays, et quand je dis pays, je ne parle pas seulement du sol, de la terre, des kilomètres carrés, je parle des gens qui font ce peuple dans son ensemble, son intégralité et son intégrité. L’absence de respect pour les gens, pour la vie, se voit dans le rapport aux pouvoirs que nos dirigeants et sous-dirigeants exercent. Le pouvoir, ce n’est pas pour eux la capacité d’agir, de changer, d’améliorer la vie du citoyen. Leur conception du pouvoir n’est pas celle d’un verbe d’action, c’est un support de vie à leur non-existence intérieure, c’est un complément de démonstration qui s’accorde avec n’importe quoi, tant qu’il y a un bénéfice à tirer de la chose publique. Il y a quelque temps, je suis tombé sur une interview de Dominique de Villepin, ancien Premier ministre français où il dit des mots qui font écho à notre situation : « On est comptable de la conquête du pouvoir. La façon dont on approche la conquête du pouvoir détermine la façon dont on exerce le pouvoir. Aujourd’hui, il ne faut plus séparer la conquête de l’exercice ». Ce sont des mots à méditer pour nous citoyens haïtiens, parce qu’à la fin notre manière d’aborder la politique, d’aborder la chose publique, détermine notre perception des solutions pour notre pays. Car la vraie question reste et demeure : voulons nous faire nation ? Eske nou vle fè peyi ?

Un de nos problèmes, a toujours été la conquête du pouvoir, rarement faite dans une logique démocratique, elle montre plutôt une préférence pour la force par rapport au droit. Il faut noter que de notre faible expérience démocratique, nous pouvons déjà tirer comme leçon, que la démocratie sans État de droit est une absurdité, car elle renforce la corruption, la violence et la destruction de la société. La démocratie n’est pas une simple question de procédure. Elle est l’affaire de gens de bien, de bon pères (et mères) de famille pour reprendre la définition du citoyen et de la citoyenne, de Dessalines dans sa constitution de 1805. Elle est affaire de bonne foi et non d’onanisme technico -intellectuel qui, sous couvert de respecter les règles et principes, sabote nos capacités d’action, de penser et in fine nos institutions. Comment établir une démocratie sans État de droit ? Parce que pour qu’il y ait un État de droit, il faut qu’il y ait un minimum de sécurité. Cette sécurité, elle n’est pas juste l’absence de violence armée, de kidnapping et de routes bloquées ; c’est aussi la sécurité alimentaire pour tous, le droit à un logement digne et à des soins de santé, un droit à une éducation de qualité. C’est le droit de vivre, de grandir et de rêver. Un enfant qui réalise à dix ans ou à douze ans qu’il n’a pas d’avenir et surtout que quels que soient ses efforts, son destin ne changera pas, deviendra automatiquement un terroriste tel que nous en avons aujourd’hui. Nous avons oublié 1804 et son sens profond. Nous avons oublié qui nous sommes, d’où nous venons et surtout notre héritage humain, culturel et révolutionnaire. Révolutionnaire, car en cette fin de cycle où la domination de l’occident par le colonialisme mercantiliste puis capitaliste s’est imposée au monde, il y a de cela plus de cinq cent ans, le nœud de cette domination a commencé à se défaire par notre révolution. Et plus que toutes les autres révolutions (américaines ou françaises) elle a radicalement changé le cours du monde. Elle a permis l’émergence des États-Unis d’Amérique, la décolonisation de l’Amérique Latine puis de l’Afrique, mais surtout elle a replacé l’Homme dans son universalité en abolissant l’esclavage et en proclamant l’égalité absolue de chacun en droit et en dignité. Cette essence de nous-mêmes qui a été cassée dans notre pays, dans notre âme même, c’est notre droit au respect et à notre dignité.

Alors, quel est le lien avec notre point de départ ? Notre personnel politique est comptable de la conquête du pouvoir, autant que de son exercice. Le respect de nos règles, de notre peuple et de nous-mêmes est le fondement d’une nation. Il n’y a pas de grandeur dans cet anarcho-populisme suicidaire. Être contre tout sans rien avoir à proposer n’est pas une politique pour notre pays. C’est une résistance surannée, à dépasser par ceux qui se croient encore porteurs de quelques choses, les défenseurs d’un temps depuis longtemps révolu. Leurs actions et mœurs sans vergognes sont un antihumanisme, un antipatriotisme, un anti-Haïti. Ils ont choisi le chaos et la destruction pour se sentir vivre et exister. La trahison coule dans leurs veines et le reste ne compte pas, ou même n’existe pas.

Ainsi, une vie perdue, ou plus exactement sacrifiée pour s’enrichir, se maintenir au pouvoir, ne s’excuse pas par des discours ou de jolies commémorations. Il ne suffit pas pour gouverner d’aimer le Peuple. Le Peuple, cette entité abstraite pour laquelle on se bat intellectuellement. Il faut aimer les Gens. Les Gens, ces êtres vivants, qui avec leurs qualités et leurs défauts font une société qui dépasse le cadre statistique de l’individu, le cadre de sa rentabilité économique. Le processus de déshumanisation que nous expérimentons actuellement en Haïti, c’est le prix de notre indépendance, la vengeance du monde occidental, colonial et capitaliste contre ces Nègres qui ont refusé de s’abaisser, qui ont refusé la place qui leur avait été assignée. Nous ne sommes pas Saint-Kitts-et-Nevis, par exemple. Comment avons-nous pu déchoir de nos valeurs morales premières ? Laisser dériver notre pays dont nous étions si fiers pour accepter un statut de vassal, de récipiendaire de visas et de résidences étrangères ? Peut-être que ceux qui actuellement nous gouvernent sont les héritiers des bénéficiaires de l’esclavage, des collaborateurs de la colonisation ? De ceux qui en 1915 offraient leurs services de délateur à l’Américain ? Des Conzés pour quelques miettes ? Les dollars n’achètent jamais le respect, encore moins la dignité. Ces gens-là semblent ignorer que le Blanc, spécialement l’Américain, pourchasse les traîtres partout, chez eux d’abord pour les éliminer et ailleurs dans le monde pour les acheter. Ils auront toujours plus de respect pour un ennemi qui se bat dignement que pour un pleutre toujours prêt à se ranger du côté du plus fort.

Pouvons-nous nous en sortir ? La réponse est clairement oui. Mais pour cela il faudra décoloniser nos rapports sociaux et économiques afin d’avoir une société saine conforme à nos valeurs, une société où le respect de la vie, des gens, passe avant toute chose. Une société qui se conjugue au verbe Être et non au verbe avoir. Une société qui se construit et se définit par elle-même et pour elle-même. Il nous faut reprendre le pouvoir concrètement en respectant nos valeurs, mais en nous débarrassant de cette mafia politico-économique. Il n’y a malheureusement pas de chemin démocratique, respectant nos principes et l’État de droit, pour y arriver. Appeler aux bons sentiments patriotiques de ceux qui ont vendu le pays, ne sert à rien, ils chercheront à nous trahir encore et encore. En ce sens vouloir un État de droit en Haïti est un acte révolutionnaire et dans un monde qui se déshumanise, nous devons retrouver le sens de notre pays, ce qu’il est supposé être et redevenir : le lieu où l’humanité de tous s’est affirmée au monde. Notre dignité sera-t-elle révolutionnaire ? C’est à nous de choisir.

* Enseignant, artiste

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