Par Michel Legros*
Soumis à AlterPresse le 4 mars 2025
J’ai assisté, comme tout le monde, à la rencontre entre Donald Trump et Volodymyr Zelensky à la Maison-Blanche [1]. Le président américain et son vice-président ont fait preuve d’une grossièreté inouïe, rappelant la rencontre entre Hitler et Emil Hacha, président de la Tchécoslovaquie, dans la nuit du 14 au 15 mars 1939. Ce dernier, convoqué à Berlin, subit des menaces et une pression intense jusqu’à s’effondrer avant de signer, contraint, l’acte de soumission de son pays. Mais au-delà de la forme, regardons le fond.
Donald Trump refuse d’engager les États-Unis dans une confrontation directe avec la Russie, dont les conséquences pourraient être catastrophiques : une troisième guerre mondiale qui ne saurait se terminer autrement que par une conflagration nucléaire et la destruction pure et simple de notre planète. Il faut donc, malgré son impolitesse, reconnaître qu’il fait preuve de réalisme.
On peut toujours avancer que Poutine est l’agresseur. Cela ne fait aucun doute. Mais il faut admettre qu’en Ukraine, il a avant tout réagi aux provocations occidentales. L’annexion de la Crimée, en 2014, a suivi le coup d’État contre le président Viktor Ianoukovitch, qui refusait d’aligner son pays sur l’Occident au détriment de ses relations avec la Russie. Quant à l’invasion de l’Ukraine en 2022, elle est la conséquence directe de l’expansion continue de l’OTAN vers l’Est, malgré les avertissements répétés du Kremlin. D’une manière brutale, Poutine a dit : halte-là.
Parmi les dirigeants occidentaux, Nicolas Sarkozy fut peut-être le plus lucide. Il eut à dire que l’Ukraine était un pont entre la Russie et l’Europe, qu’il ne faut pas en faire un champ de bataille entre blocs antagonistes. Cette vision contrastait avec l’approche des dirigeants actuels, qui ont fait de l’Ukraine un instrument de confrontation, ignorant les réalités historiques et géopolitiques du pays.
La morale de l’histoire
La Russie est une grande puissance et a agi comme telle. Au lieu de régler ce différend par la voie diplomatique, elle a malheureusement eu recours à la force, convaincue de sa supériorité militaire et stratégique. C’est une bonne chose que Trump veuille renouer avec la diplomatie, contrairement à ses prédécesseurs, des va-t-en-guerre insouciants et irresponsables. On ne peut condamner quelqu’un qui dit vouloir mettre fin à un conflit et prend des initiatives dans ce sens.
Aujourd’hui, nous assistons tout simplement à l’émergence d’un nouvel ordre mondial, fondé sur la complicité entre superpuissances plutôt que sur leur affrontement. Un monde multipolaire se dessine, en rupture avec l’hégémonie unipolaire américaine. Un nouveau Potsdam semble se profiler, avec des signes avant-coureurs préoccupants. Ce redécoupage géopolitique pourrait se traduire par une Europe sous influence russe, tandis que les États-Unis chercheraient à consolider leur hégémonie sur l’ensemble du continent américain, incluant le Groenland. L’idée de rebaptiser le golfe du Mexique en Golfe des Amériques prendrait une dimension symbolique forte, affirmant l’emprise des États-Unis sur leur « arrière-cour ». Il en va de même pour la volonté de reprendre le contrôle du canal de Panama, un point stratégique que Washington n’a jamais réellement cessé de convoiter. Quant à l’Afrique et au Moyen-Orient, ils pourraient faire l’objet d’un nouveau partage entre grandes puissances.
Dans cette logique impérialiste, Trump ne fait que perpétuer la politique de ses prédécesseurs, à l’image de William McKinley, James K. Polk et Woodrow Wilson, véritables incarnations de l’impérialisme américain dans sa manifestation la plus violente : l’expansionnisme. Aujourd’hui, cette ambition se manifeste par un renforcement du contrôle sur l’Amérique latine tout en cherchant à restructurer leur domination à travers le monde.
Cette nouvelle philosophie politique a de quoi inquiéter, nous autres Haïtiens.
Alors que les règles du jeu se redéfinissent et que le monde se réorganise, nous ne pouvons plus nous permettre de faire l’enfant étourdi qui ne comprend pas tout à fait le monde qui l’entoure et passer notre temps à recomposer l’absurde sous toutes ses formes, comme dans un jeu de Jenga. Il est urgent de renouer avec la rationalité, car l’avenir se joue désormais en fonction de ces transformations profondes. Nous devons faire des choix décisifs, en commençant par instaurer l’ordre chez nous, recouvrer notre indépendance et enfin mettre en œuvre une vision claire de politique étrangère – que nous devons commencer par avoir – sous peine de disparaître.
*Analyste politique
Contact : sitwayenpourespekonstitisyon@gmail.com
Photo : capture d’écran
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[1] Ndlr : vendredi, 28 février 2025
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