Il y a 200 ans, le 17 avril 1825, le roi Charles X obligea Haïti à payer une lourde indemnité de 150 millions de francs en échange de la reconnaissance de son indépendance, proclamée 21 ans plus tôt, le 1er janvier 1804. La même année, en avril 1825, le Trésor public français fut contraint de dédommager les anciens propriétaires de l’aristocratie féodale dépossédés de leurs biens par la Révolution de 1789.
Dans une série en 4 volets, Roody Edmé, enseignant et éditorialiste, propose une analyse pour aider à comprendre le contexte politique et diplomatique qui a entouré les ordonnances de Charles X et leur impact sur l’histoire des peuples français et haïtien.
Par Roody Edmé *
Soumis à AlterPresse
Charles X, roi de France et de Navarre
Comme nous l’avons vu, le comte d’Artois, frère de Louis XVI et de Louis XVIII, fut très engagé en Europe dans les manœuvres diplomatiques et politico-militaires visant à rétablir l’ordre monarchique. Son entêtement finit par payer, puisque la France connaîtra deux Restaurations. Le règne de Charles X, qui commence en 1824 à la mort de son frère Louis XVIII, marque une rupture avec le projet de monarchie modérée et conciliante de son prédécesseur.
En effet, le nouveau roi est un ultra, un fervent partisan de la tradition et un conservateur pur et dur. Très mal perçu par les libéraux, il lance un projet politique résolument réactionnaire. Charles X renforce les pouvoirs de l’Église catholique, notamment en instaurant la peine de mort pour les accusations de sacrilège, ce qui déclenchera un conflit ouvert avec la Chambre des députés.
C’est dans cette conjoncture explosive de 1825 que le roi de France force Haïti à accepter une ordonnance qui aura des conséquences catastrophiques sur l’économie haïtienne et l’avenir de la jeune nation. La même année est adoptée la loi française dite du « milliard des émigrés ».
Le « milliard des émigrés » ou la politique de « restauration économique »
Le 27 avril 1825, sous l’influence du roi Charles X et de ses alliés, la loi sur l’indemnisation des émigrés fut votée. L’ancien prince exilé venait ainsi de donner un virage significatif à droite dans l’histoire de France. Cette loi visait à dédommager les anciens nobles dépossédés par la Révolution et à « rassurer les acquéreurs de biens nationaux » [1].
Elle suscita de vives réactions chez les libéraux et au sein de certains membres de la gauche parlementaire. La valeur totale des propriétés dont on proposa le remboursement fut estimée à un milliard de francs. La polémique enfla dans les journaux comme au Parlement. L’opinion publique, marquée par les lois « égalitaristes » de la Révolution, ne comprenait pas pourquoi « 29 millions de Français devraient payer pour indemniser 50 000 anciens privilégiés ». Le 27 avril 1825, cette loi, âprement débattue à la Chambre des Pairs, fut adoptée par 221 voix contre 130.
Cependant, l’argent ne coula pas à flot, malgré une politique d’austérité sévèrement appliquée par Joseph Vilèle, grand commis des Finances. C’est lui qui sera chargé de trouver les 630 millions de francs nécessaires. Avec l’aide de Vilèle, puissant leader des ultraroyalistes, le roi Charles X rétablit la censure entre 1825 et 1827. Face à la montée des contestations, le roi publia les ordonnances de Saint-Cloud, dissolvant l’Assemblée et remodelant le système électoral.
La chute de la maison Bourbon
L’ancien prince exilé, devenu roi, n’a jamais dévié de sa politique ultra-conservatrice. Toutes les décisions de Charles X, qu’elles concernent Haïti, la France ou l’Algérie, reflétaient une vision politique essentiellement réactionnaire. Le renvoi de son chef de gouvernement, le prince Jules de Polignac, après sa défaite lors des élections de 1830, marqua la fin d’un régime qui a constamment refusé de « faire table rase » du passé féodal et colonial. Le renvoi arbitraire de la Chambre des députés, à travers l’ordonnance de juillet, finit par précipiter la chute d’un régime déjà décrié.
La « morale de l’histoire »
La Révolution française a marqué l’aboutissement des Lumières et le début de la modernité. Elle fut vigoureusement combattue par ses ennemis, tant intérieurs qu’extérieurs. La modernité qu’elle prônait et les principes d’égalité qu’elle tenta d’instaurer ouvrirent une brèche dans le mur d’injustices sociales érigé par des siècles de pensée unique, à la fois politique et religieuse, de nature féodale et exclusiviste.
Au cours de son développement, la Révolution française connut des fortunes diverses et s’égara parfois sur les chemins périlleux de la « Terreur », souvent injustifiée. Elle ne tint pas toutes ses promesses, mais force est de constater que, malgré ses échecs et ses immenses failles politiques, elle continue de symboliser le « printemps des peuples » et l’éveil des consciences vers plus d’humanité et de fraternité.
En proclamant que « tous les hommes naissent libres et égaux en droits », elle renversa une « bastille économique » que l’indemnité dite du « milliard des émigrés » tenta de rétablir. La Révolution haïtienne de 1804, quant à elle, compléta la Déclaration des droits de 1789 en proclamant, à la face du monde, la liberté de l’homme, quel que soit sa race ou sa condition. Si certains historiens la qualifient de « fille de la Révolution française », il ne fait aucun doute que son caractère anticolonialiste et anti-esclavagiste lui confère une place unique dans l’Histoire.
Toutefois, à l’instar de la Révolution française, que Karl Marx considérait comme inachevée, la Révolution haïtienne n’est pas parvenue à fonder un État-nation stable, et, en ce sens, elle s’est figée dans le temps. Les sanctions économiques et les indemnités imposées en 1825 aux peuples haïtien et français montrent que leurs adversaires avaient compris que ces deux révolutions faisaient partie d’un même mouvement historique : celui du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Fin
*Enseignant, éditorialiste
Titre original : Les régimes de la Restauration face à l’héritage des révolutions haïtienne et française : manœuvres diplomatiques et enjeux politiques
Bibliographie et notes de lecture
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[1] Le Milliard des émigrés et les 45 centimes. Lire en ligne : htpps//www.persee.fr>doc>r18483.
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