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France-Haïti/Rançon : Manœuvres diplomatiques et enjeux politiques (1/4)

Il y a 200 ans, le 17 avril 1825, le roi Charles X obligea Haïti à payer une lourde indemnité de 150 millions de francs en échange de la reconnaissance de son indépendance, proclamée 21 ans plus tôt, le 1er janvier 1804. La même année, en avril 1825, le Trésor public français fut contraint de dédommager les anciens propriétaires de l’aristocratie féodale dépossédés de leurs biens par la Révolution de 1789.

Dans une série en 4 volets, Roody Edmé, enseignant et éditorialiste, propose une analyse pour aider à comprendre le contexte politique et diplomatique qui a entouré les ordonnances de Charles X et leur impact sur l’histoire des peuples français et haïtien.

Par Roody Edmé *

Soumis à AlterPresse

On a coutume d’affirmer que la Révolution haïtienne a une certaine filiation avec la Révolution française. Les soubresauts révolutionnaires en France ont, en effet, résonné à Saint-Domingue, même parmi les grands propriétaires blancs, souvent divisés entre les « pompons blancs » se déclarant royalistes et les « pompons rouges » arborant la cocarde révolutionnaire [1]. Toussaint Louverture lui-même a suivi de près la proclamation de l’égalité en France, ce qui le conduisit à abandonner le camp espagnol pour se battre sous le pavillon tricolore en faveur de la liberté de ses frères noirs. La suite est, bien sûr, une autre histoire. L’émancipation des Noirs s’est faite en rupture avec l’ancienne métropole.

Toutefois, d’autres faits historiques rapprochent les deux révolutions, malgré leur nature structurellement différente. En effet, en 1825, le roi Charles X obligea Haïti à payer une lourde indemnité de 150 millions de francs en échange de la reconnaissance de son indépendance. La même année, en avril 1825, le Trésor public français fut contraint de dédommager les anciens propriétaires de l’aristocratie féodale dépossédés de leurs biens par la Révolution de 1789.

Nous proposons d’examiner successivement ces deux événements pour comprendre le contexte politique et diplomatique qui a entouré les ordonnances de Charles X et leur impact sur l’histoire des deux peuples.

La proclamation de l’indépendance d’Haïti, le 1er janvier 1804, heurta de plein fouet l’ordre international du début du XIXe siècle et constitua, selon plus d’un, « une anomalie, un défi, une menace ». Cela survint dans un monde dominé par l’internationalisation des échanges commerciaux au profit des grandes métropoles coloniales.

L’année 1804 marqua pour l’ancienne « Perle des Antilles », Saint-Domingue, une rupture avec la métropole française. La révolution des anciens esclaves a mis fin au pacte colonial et, par conséquent, à l’exclusivité des échanges commerciaux entre la France et son ancienne colonie. Quelques vingt ans plus tard, une ordonnance de Sa Majesté Charles X visait à « remettre à l’heure les pendules de l’histoire ». Il s’agissait en fait de reconnaître l’indépendance d’Haïti en échange d’une indemnité de 150 millions de francs. De 1804 jusqu’à la date fatidique du 17 avril 1825, où l’idée de la « dette de l’indépendance » fut consacrée, un déploiement politico-diplomatique a servi de cadre à l’aboutissement de cette charte du roi Charles X, et plus tard, au paiement de ce qu’il convient d’appeler la « double dette » [2]

Les manœuvres diplomatiques et les enjeux politiques qui sous-tendaient les ordonnances de 1825, en Haïti comme en France, offrent un éclairage plus profond sur le mouvement de l’Histoire dans les deux pays.



Un pari diplomatique risqué !

Entre 1804 et 1814, Haïti existait, mais n’était pas encore reconnue comme une nation à part entière. Elle fut plutôt mise en quarantaine. Un véritable « cordon sanitaire », sous la forme d’un blocus économique, fut instauré pour empêcher que sa révolution ne contaminât les autres colonies. La diplomatie haïtienne chercha à contourner ce blocus en exploitant les contradictions entre les puissances de l’époque, tentant ainsi de déjouer le puissant ministre des Relations extérieures de France, Talleyrand [3].

Toutefois, Haïti restait, aux yeux de la France, une « colonie rebelle ». Bien que parvenue à maintenir certaines relations commerciales grâce à des incitations et des clauses avantageuses, elle demeurait une république « pestiférée » et peu fréquentable. Le gouvernement d’Alexandre Pétion, qui régnait sur l’Ouest et le Sud du territoire, accepta des pourparlers avec les envoyés du roi Louis XVIII, mais refusa fermement tout retour à l’ordre ancien [4]. Il faut souligner que l’opinion publique haïtienne dans le Nord, dirigé par le roi Henry Christophe, s’opposait farouchement à toute idée de retour au statu quo ante.

Par ailleurs, pour les autorités de la France napoléonienne, puis celles de la Restauration, la souveraineté française sur Saint-Domingue n’a jamais été remise en question. D’où les grandes manœuvres militaro-diplomatiques autour de l’ancienne colonie, qui, selon Moreau de Saint-Rémy, a fait la prospérité des armateurs français de Nantes, La Rochelle, Bordeaux, Saint-Malo, etc. [5]

La présence du baron de Malouet au ministère de la Marine et des Colonies arrange les affaires des anciens colons de Saint-Domingue, qui estiment avoir été « injustement » dépossédés de leurs biens. Les envoyés spéciaux français, le vicomte de Fontanges et Florimond Esmangart, mettent en place entre 1814 et 1816 une « diplomatie de la navette » entre Paris et Port-au-Prince.

À l’issue d’intenses négociations, les diplomates haïtiens parviennent laborieusement à écarter la menace d’un retour à l’ordre colonial esclavagiste en proposant de verser une indemnité aux anciens colons. Cette forme de compensation, dans l’esprit des dirigeants haïtiens de l’époque, devait permettre à Haïti d’obtenir la reconnaissance de son indépendance. Cependant, la jeune nation ne disposait pas des moyens réels pour honorer à long terme une telle indemnité.

La pression du « lobby » des colons !

Les anciens colons de Saint-Domingue n’ont cessé de faire pression sur les autorités françaises pour obtenir un règlement définitif de la question haïtienne, à leur avantage. Faute de pouvoir rétablir l’ancien ordre colonial et esclavagiste, il était impératif de trouver un autre scénario conforme à leurs intérêts économiques. En effet, la perte de la « Perle des Antilles » représentait une lourde hypothèque sur l’accumulation des capitaux, cruciale pour ces entrepreneurs coloniaux.

Au XVIIIe siècle, Saint-Domingue a progressivement abandonné la petite économie artisanale pour s’engager pleinement dans une « aventure capitaliste ». Déjà au XVIIe siècle, vers 1680, la culture de la canne envahissait la plaine de Léogane et s’étendait intensivement dans l’Ouest et le Nord. Les Français, venus de certaines îles voisines comme Sainte-Croix ou Saint-Christophe, avaient apporté leur expertise et participé à cette « révolution de la canne à sucre » qui allait transformer Saint-Domingue. Devenue la colonie la plus riche de France, elle domina bientôt le marché européen du sucre. Outre les vastes champs de canne à sucre, on y cultivait également à grande échelle le cacao, le coton, le café et l’indigo. Tous ces produits ont contribué à la prospérité de ce territoire, auquel les colons n’étaient pas prêts à renoncer [6].

A suivre

*Enseignant, éditorialiste

Titre original : Les régimes de la Restauration face à l’héritage des révolutions haïtienne et française : manœuvres diplomatiques et enjeux politiques



Bibliographie et notes de lecture


[1Thomas Madiou, Autobiographie, Éditions Henri Deschamps, Port-au-Prince 2017

[2Jean Fouchard , Histoire d’Haïti, 1804-1990, Éditions Henri Deschamps p95.

[3https://www.persee.fr. Outre-mers, tome 90, no 340-341, 2e semester 2003.

[4Leslie F Manigat, Eventail d’histoire vivante d’Haïti, collection du CHUDAC, Port-au-Prince, 2001, page 263.

[5Gusti-Klara Gaillard-Pouchet : la dette coloniale d’Haïti : une entrave esclavagiste. Lire en ligne sur https: II France. ottac. Org

[6Alexandre-Stanislas de Wimpffen : Haïti au XVIIIe siècle, Richesse et esclavage dans une colonie française, pp 42.43.

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