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Félix Morisseau-Leroy : « Si tu rencontres une prostituée appelée Oea, fuis, mon enfant »

Le retour en Haïti du secrétaire général de l’Oea, Albert Ramdin, ravive le débat sur le rôle de l’organisation dans les crises politiques haïtiennes. Dans cette tribune, Roromme Chantal appelle à revisiter cette histoire, notamment l’épisode électoral de 2010, et interpelle les médias sur leur responsabilité à ne pas laisser certaines interventions étrangères tomber dans l’oubli.

Tribune

Par Roromme Chantal*

Soumise à AlterPresse le 18 août 2026

Cette semaine, Albert Ramdin est revenu en Haïti. Le secrétaire général de l’Organisation des États américains (Oea) est venu parler de stabilité, de gouvernance, de sécurité et surtout d’élections. Une nouvelle fois, Haïti se prépare à confier à des institutions régionales et internationales le soin de lui expliquer comment retrouver le chemin de la démocratie. Les journalistes haïtiens ont, pour l’essentiel, couvert cette visite comme s’il s’agissait de la venue d’un diplomate sans histoire.

Le courtier de Washington

Pourtant Albert Ramdin a une histoire en Haïti. En 2010, il n’était pas un spectateur assis au fond de la salle. Il était secrétaire général adjoint de l’Oea au moment où les Clinton, par l’entremise de l’organisation hémisphérique, s’immisçaient directement dans le processus électoral haïtien. Ramdin fut notamment l’un des responsables qui s’exprimèrent publiquement sur la crise (artificielle) des résultats et sur le rôle de l’OEA dans leur vérification/manipulation.

Puis vint le témoignage de Ricardo Seitenfus, alors représentant de l’Oea en Haïti. Le diplomate brésilien dénonça publiquement l’ingérence d’acteurs influents de la « communauté internationale » et décrivit de l’intérieur ce qu’il considérait comme une prise en main fatale du destin politique haïtien. Dans son témoignage rétrospectif, il expliqua même que la présence de l’inénarrable Ramdin dans certaines réunions avait contribué à le réduire au silence.

Quelques mois plus tard, Michel Martelly était président d’Haïti. Le reste appartient à l’histoire. À cette histoire que nous semblons préférer ne pas raconter. De sorte que, aujourd’hui, le même Albert Ramdin revient en Haïti (à la tête d’une délégation dite de « haut niveau » composée également de la Caricom) pour « accompagner le pays » vers de nouvelles élections. Et l’Oea peut présenter sa mission comme un soutien aux institutions haïtiennes et au processus électoral.

Le passé que l’on préfère taire

Nos journalistes rapportent sa visite. Sans songer à se demander quel fut exactement le rôle d’Albert Ramdin dans l’épisode électoral qui a porté au pouvoir Michel Martelly, dont le passage et celui de son parti à la présidence auront plongé le pays dans la pire crise de son histoire. J’ai cherché ces questions dans la couverture médiatique que j’ai pu consulter. En vain.

C’est peut-être cela, au fond, le scandale le plus profond. Car, pour paraphraser le dissident chinois Liu Xiaobo, sans mémoire, et sans histoire véridique, il ne saurait y avoir d’avenir glorieux pour un pays. Aussi longtemps qu’Haïti souffrira d’amnésie, tant que la vérité historique ne sera pas rétablie, que l’on ne pourra exposer à haute voix les causes réelles de nos malheurs, toute exploration théorique et toute tentative de trouver une voie pour l’avenir ne pourront être que des illusions.

C’est pourquoi il est bien moins utile pour Haïti d’organiser des élections, de déployer des forces internationales, ou d’imaginer des milliers de programmes pour l’avenir d’Haïti que de rétablir l’histoire et de dévoiler la vérité. Une fois que l’histoire aura été clarifiée, que la réalité aura été mis à nu, où doit aller Haïti, comment elle doit y aller deviendra naturellement tout à fait clair.

Se méfier de l’Oea

La présence de Ramdin devrait nous aider à nous souvenir des tragédies causées les ingérences et interventions étrangères malveillantes -celles de jadis et de naguère. Celles-ci ne visent pas seulement à porter au pouvoir des pantins entre les mains de nos tuteurs, mais instaurent également en général un régime de nécropolitique, responsable de la disparition d’innombrables vies, brisées par la cruauté institutionnalisée.

Je suis convaincu que la présence de Ramdin sur le sol haïtien réveille les esprits des disparus dans la tombe. Elle doit aussi faire revivre la mémoire de la souffrance et empêcher l’histoire de succomber à l’oubli. Car, une démocratie ne meurt pas seulement lorsque des étrangers interviennent dans ses élections. Elle meurt aussi lorsque ceux qui sont chargés de raconter son histoire cessent de poser les questions qui dérangent.

Je doute sincèrement que l’Haïtien moyen sache que la mission d’observation de l’Oea a joué un rôle important dans le processus électoral ayant finalement conduit à la victoire de Michel Martelly. Ou que, entre 2019 et 2021, l’Oea a continué à reconnaître Jovenel Moïse comme président alors que l’opposition et une partie importante de la société civile contestaient la légitimité de son pouvoir et, surtout, la date de la fin de son mandat.

Ou encore que, en 2024, lorsque le pouvoir du premier ministre de facto Ariel Henry s’est effondré sous la pression des gangs et de la mobilisation populaire, l’Oea a soutenu le processus de transition négocié avec la Caricom et appuyé le déploiement de la mission internationale de sécurité, alors même que des acteurs haïtiens contestaient la légitimité de cette formule et réclamaient une solution davantage issue des institutions haïtiennes.

Ou, enfin, que l’Oea est régulièrement accusée de jouer, dans l’hémisphère, le rôle que Fidel Castro dénonçait en la qualifiant de « ministère des Colonies » de Washington. Ses détracteurs voient en l’Oea moins un arbitre régional impartial qu’un vecteur de l’influence politique américaine, capable d’intervenir dans les crises nationales au bénéfice de forces politiques favorables aux intérêts des États-Unis.

Pour sa part, Félix Morisseau-Leroy, l’un des grands pionniers de la littérature créole haïtienne, résumait avec une ironie mordante sa défiance envers l’Oea : « Si ou wè yon bouzen yo rele Oea, kouri, pitit mwen » (« Si tu rencontres une prostituée appelée Oea, fuis, mon enfant. »)

Albert Ramdin, Haïti et la météo

Lorsqu’un journaliste oublie volontairement ce que le pouvoir voudrait que le public oublie, il ne devient plus seulement témoin de l’histoire. Il en devient complice. La douleur du peuple haïtien semble négligeable. Sa colère, injustifiée. La mort des Haïtiens, même lorsqu’elle est la conséquence de ces erreurs, est devenue si quotidienne que les journalistes la rapportent comme on annonce la météo : « Ciel couvert, faibles averses, et 3,000 Haïtiens tués au cours des dix derniers jours ».

Je paraphrase ici une formule saisissante de Mohammed El-Kurd, écrivain et poète originaire de Jérusalem, en Palestine occupée, qui dénonçait ainsi la manière dont la souffrance palestinienne est parfois rapportée comme un simple phénomène météorologique. Et donc, à l’image de la météo, Dieu seul semble en être responsable : ni les cerveaux notoires du banditisme, ni ceux qui (de l’extérieur) exercent une souveraineté absolue sur qui peut vivre ou doit mourir n’y sont pour rien.

*Roromme Chantal est professeur agrégé de science politique à l’École des hautes études publiques de l’Université de Moncton.

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