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Elon Musk et X : Quand l’algorithme devient un instrument de pouvoir

Par Nancy Roc

Depuis le rachat de Twitter, rebaptisé X, par Elon Musk en octobre 2022, la plateforme est devenue un laboratoire mondial du pouvoir numérique. Entre départs spectaculaires de personnalités influentes, bouleversements de l’algorithme et décisions parfois prises par simple sondage auprès des utilisateurs, une question s’impose : la grande place publique numérique est-elle encore gouvernée par des règles transparentes ou par la volonté d’un seul homme ? Nancy Roc a mené son enquête .

Lorsque Musk rachète Twitter pour 44 milliards de dollars le 27 octobre 2022, il promet de restaurer une vision radicale de la liberté d’expression[1]. Mais très vite, la plateforme entre dans une période de turbulences.

Plusieurs figures publiques quittent ou désertent progressivement le réseau. Le romancier Stephen King, l’acteur Jim Carrey, le chanteur Elton John ou encore la productrice Shonda Rhimes annoncent leur départ ou réduisent fortement leur activité sur la plateforme, dénonçant les nouvelles orientations et les risques de désinformation[2].

Même des responsables politiques s’en éloignent. En novembre 2023, la mairesse de Paris Anne Hidalgo annonce officiellement qu’elle quitte X après plus de dix ans de présence. Dans un message publié avant de fermer son compte, elle explique que la plateforme est devenue, selon ses mots, « un outil de déstabilisation de la démocratie », dénonçant la montée des discours haineux, de la désinformation et l’affaiblissement des mécanismes de modération depuis l’arrivée de Musk [3]. J’ai vu son tweet de mes propres yeux.

Ces départs symboliques illustrent une inquiétude plus large dans l’écosystème médiatique et politique : la transformation rapide d’une plateforme devenue, en quinze ans, l’une des principales places publiques numériques de la planète.

L’algorithme au cœur du pouvoir

Au centre de cette transformation se trouve l’algorithme de recommandation, ce système invisible qui détermine quels messages deviennent viraux et lesquels restent dans l’ombre.

Plusieurs enquêtes journalistiques ont montré que cet algorithme peut être ajusté pour amplifier ou réduire la visibilité de certains comptes[4]. En février 2023, des ingénieurs auraient même modifié le système afin d’augmenter la portée des tweets de Musk après qu’il eut constaté que certaines publications du président américain Joe Biden obtenaient davantage d’engagement que les siennes[5].

Cet épisode a alimenté les critiques selon lesquelles la plateforme pourrait désormais fonctionner moins comme un espace neutre que comme un outil d’influence entre les mains de son propriétaire.

Une gouvernance atypique

Autre particularité : depuis le rachat de Twitter, Elon Musk n’a jamais véritablement instauré une gouvernance stable. La dirigeante Linda Yaccarino, nommée directrice générale en mai 2023, s’occupe principalement des relations commerciales et publicitaires, tandis que les décisions stratégiques, techniques et algorithmiques continuent d’être largement pilotées par Musk lui-même[6]. Dans les faits, la plateforme X fonctionne souvent selon une logique directe : son propriétaire annonce des changements ou teste des idées directement auprès des utilisateurs. L’épisode le plus spectaculaire remonte au 18 décembre 2022, lorsque Musk publie un sondage demandant aux internautes s’il doit rester à la tête de Twitter. Plus de 17 millions de personnes participent au vote [7], et le résultat est sans appel : 57,5 % des participants demandent son départ. Musk promet alors de respecter ce verdict et de nommer un successeur ; plusieurs mois passeront avant la nomination de Linda Yaccarino, tandis qu’il conservera en réalité le contrôle stratégique de la plateforme.

L’économie de la visibilité

Sous Musk, la logique économique de X évolue également. L’introduction du système payant X Premium modifie profondément l’écosystème du réseau.

Les comptes abonnés bénéficient d’une visibilité accrue dans les conversations et dans les recommandations de l’algorithme, créant une nouvelle hiérarchie de l’information où la portée d’un message peut dépendre d’un abonnement [8].

Ce modèle payant ne concerne pas seulement la visibilité. L’accès à certains outils d’intelligence artificielle développés par l’entreprise, notamment Grok, est également lié à ces abonnements. Autrement dit, pour interagir pleinement avec certaines fonctionnalités avancées de la plateforme ou avec l’écosystème technologique de Musk, les utilisateurs doivent souvent disposer d’un compte Premium payant.

Cette stratégie contraste avec celle d’autres plateformes numériques et services d’intelligence artificielle qui proposent des performances comparables avec des formules gratuites ou à coût réduit. Pour certains analystes, elle illustre la volonté de Musk de transformer X en une super-plateforme commerciale, où la visibilité, l’information et même certains outils technologiques deviennent des services monétisés.

Pour remplacer la vérification traditionnelle des faits, Musk met également en avant un système collaboratif appelé Community Notes, censé permettre aux utilisateurs d’ajouter eux-mêmes du contexte aux publications trompeuses.

Quand j’ai découvert le « shadowban » : enquête au cœur de l’algorithme

Le 11 mars, j’ai eu l’occasion de constater personnellement comment fonctionne cet algorithme. Depuis quelque temps déjà, j’avais remarqué que mes tweets recueillaient beaucoup moins de vues que d’habitude. Depuis longtemps, j’avais aussi constaté que de nombreux comptes certifiés – reconnaissables à leur badge bleu – obtenaient des milliers de vues même avec des publications parfois insignifiantes.

J’avais compris que la plateforme favorisait désormais les utilisateurs disposant d’un abonnement payant. Or je refusais de souscrire à ce type de compte, estimant qu’Elon Musk est déjà l’homme le plus riche du monde et que je n’avais pas à financer davantage un système qui pénalise les utilisateurs non payants.

Au début du mois de mars, la chute de mes statistiques est devenue si brutale que j’ai commencé à m’interroger. C’est alors qu’une internaute américaine – que je qualifierai d’« ange » – m’a contactée. Elle suivait mon compte depuis longtemps et avait elle aussi remarqué la chute soudaine de mes vues.

Dans la nuit du 11 mars, elle m’a écrit pour me demander si j’avais observé cette baisse. Après confirmation de ma part, nous avons poursuivi la conversation en privé. Elle m’a alors envoyé plusieurs captures d’écran et vidéos techniques montrant que mes tweets apparaissaient dans certains outils d’analyse avec des drapeaux rouges signalant une restriction algorithmique.

Elle m’a expliqué que mon compte semblait avoir été placé sous ce que l’on appelle un shadowban.

Un shadowban sur X correspond à une restriction invisible de la visibilité d’un compte ou de ses publications sans que la plateforme n’en informe officiellement l’utilisateur. Le compte continue d’exister et il reste possible de publier, mais les tweets apparaissent moins dans les résultats de recherche, sont moins recommandés par l’algorithme et certaines réponses peuvent être reléguées dans des sections de faible visibilité. Le contenu atteint alors beaucoup moins de personnes, ce qui se traduit par une chute soudaine des vues, des « likes », des reposts et parfois même du nombre d’abonnés.

Lorsque cette internaute a constaté ce « shadowban » et que je lui ai répondu que je soupçonnais déjà ce type de pratique, ajoutant que « vous savez comment fonctionnent Elon Musk et X et qu’il n’y a pas grand-chose que je puisse faire face à leur algorithme  », Elon Musk lui-même a immédiatement reposté ma réponse.

Je lui ai alors répondu directement en publiant les éléments techniques que mon « ange » m’avait envoyés. Je lui ai aussi posé une question simple : n’était-il pas déjà assez riche ? Et pourquoi s’acharner ainsi contre une journaliste qui travaille simplement à informer ses lecteurs, au lieu d’aider davantage les pays pauvres ?

Il n’a jamais répondu et n’a pas retweeté mes questions, Je tiens à préciser pour nos lectrices et lecteurs que Elon Musk n’a qu’un seul vrai compte X, et là encore, il faut s’abonner pour voir ses contenus. Tous les autres sont des comptes dédiés à ses portraits ou un compte parodique, clairement identifié comme tel : ‘’Not Elon Musk’’.

Dans la nuit, cette internaute a réussi à effectuer plusieurs manipulations techniques pour « nettoyer » mon compte. Lorsque je me suis réveillée le lendemain matin, mes statistiques étaient revenues à des niveaux normaux.

Cette expérience m’a permis de vivre concrètement ce que beaucoup d’utilisateurs soupçonnent : la capacité de l’algorithme de X à influencer, limiter ou amplifier la visibilité d’un compte. Seriez-vous étonnés d’apprendre qu’Elon Musk avait, le lendemain, effacé l’échange ci-contre ? Mais heureusement j’avais déjà fait une capture d’écran ! Il a aussi changé son image de profil et mis une image de Grok à la place. Monsieur surveille son image…

Une fortune colossale, mais une philanthropie limitée

Grâce à ses entreprises, notamment Tesla et SpaceX, Elon Musk est devenu l’homme le plus riche du monde à plusieurs reprises depuis 2021.

En novembre 2024, sa fortune a dépassé pour la première fois 300 milliards de dollars, un niveau de richesse inédit dans l’histoire contemporaine selon plusieurs classements financiers [9]. Aujourd’hui, selon Forbes, sa fortune est estimée autour de 839 à 850 milliards de dollars en 2026, principalement grâce à ses participations dans Tesla et SpaceX. [10].

Mais contrairement à certaines grandes fortunes contemporaines, Musk n’est pas considéré comme un grand philanthrope.

Des milliardaires comme Bill Gates ou Warren Buffett ont consacré des dizaines de milliards de dollars à des fondations caritatives dans les domaines de la santé, de l’éducation ou de la lutte contre la pauvreté.

Musk adopte une philosophie différente : il affirme que le meilleur moyen d’aider l’humanité consiste à investir dans des technologies capables de transformer l’avenir, qu’il s’agisse de la transition énergétique, de l’intelligence artificielle, des satellites Internet ou de l’exploration spatiale[11].

Pour ses partisans, ces investissements représentent une forme de philanthropie tournée vers le futur. Pour ses critiques, ils demeurent avant tout des stratégies industrielles.

La nouvelle bataille de l’information

Au-delà de la personnalité d’Elon Musk, l’évolution de X révèle une transformation plus profonde du paysage médiatique mondial. Pour la première fois, l’une des principales infrastructures de la conversation publique mondiale est contrôlée par un entrepreneur extrêmement actif sur la plateforme qu’il dirige.

Dans un monde où les crises politiques, les mobilisations citoyennes et les débats internationaux se jouent désormais largement sur les réseaux sociaux, la question devient centrale : qui contrôle l’algorithme qui organise la conversation mondiale ?

Car à l’ère numérique, celui qui contrôle l’algorithme détient une part colossale du pouvoir sur l’information. Et en général, ils sont sans scrupules : que ce soit Elon Musk ou les actionnaires de Palantir Technologies [12], cette firme américaine qui développe des logiciels d’analyse de données (comme Gotham) capables de fusionner d’énormes volumes de renseignements : images satellites, communications interceptées, bases de données militaires, mouvements financiers ou téléphoniques. Ces systèmes permettent aux analystes et aux militaires d’identifier des réseaux, des suspects ou des cibles potentielles dans des zones de conflit, y compris au Moyen-Orient. De cibler…et de faire tuer.

Au XXIᵉ siècle, le pouvoir ne se limite plus aux États, aux armées ou aux grandes puissances économiques. Il se déplace vers ceux qui contrôlent les infrastructures numériques, les flux d’information… et les algorithmes. Des plateformes comme X façonnent désormais la conversation mondiale, tandis que des entreprises technologiques comme Palantir Technologies participent à l’architecture invisible du renseignement et de la guerre. Dans ce nouvel ordre numérique, une question s’impose avec une urgence croissante : qui surveille réellement ceux qui contrôlent les algorithmes ? Car lorsque le pouvoir technologique se concentre entre quelques mains privées, la démocratie, elle aussi, devient vulnérable.

Notes :

1. Kate Conger & Ryan Mac, Elon Musk Completes $44 Billion Deal to Buy Twitter, The New York Times, 27 octobre 2022.
2. Reuters, Celebrities leave Twitter after Musk takeover, novembre 2022.
3. Déclaration de la maire de Paris annonçant son départ de la plateforme X, novembre 2023.
4. Shirin Ghaffary, How Twitter’s algorithm works after Musk’s takeover, Vox, mars 2023.
5. Zoe Schiffer, Twitter engineers boosted Elon Musk’s tweets, Platformer, 14 février 2023.
6. Alex Heath, Linda Yaccarino becomes CEO of X, The Verge, mai 2023.
7. Sondage publié par Elon Musk sur Twitter/X concernant sa démission comme CEO, 18 décembre 2022.
8. Alex Heath, Twitter’s paid verification and algorithm changes explained, The Verge, avril 2023.
9. Bloomberg Billionaires Index, évolution de la fortune d’Elon Musk, 2024.
10. Forbes, The Top 10 Richest People In The World | March 2026
11. Brian Fung, How Elon Musk approaches philanthropy differently, CNN Business, 2023.
12. Palantir Technologies : voir Christopher Bing, “Palantir’s AI Platform Used by Militaries for Battlefield Intelligence”, Reuters, 2024 ; voir aussi Cade Metz, “How Palantir Built an AI Powerhouse for the Pentagon”, The New York Times, 2023.

Photo logo : Nancy Roc avec IA

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