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Élections et sécurité : L’alibi permanent

Depuis plusieurs années, l’insécurité sert de justification au report continuel des élections en Haïti. Dans cette tribune, Michel Legros dénonce un « alibi permanent » qui entretient la transition politique, affaiblit les institutions et laisse progresser les groupes armés.

Tribune

Par Michel Legros*

Soumise à AlterPresse le 10 mai 2026

Depuis cinq ans, le pays vit au rythme d’une promesse répétée : des élections auront lieu lorsque la sécurité sera rétablie. Cinq ans plus tard, l’insécurité s’étend, les morts s’accumulent, les gangs avancent, et les élections demeurent une perspective toujours annoncée, jamais réalisée.

La question mérite désormais d’être posée autrement : et si l’insécurité n’était plus seulement une crise à résoudre avant les élections, mais le principal alibi pour ne pas les organiser ?

La polémique autour de l’exigence des 30 000 membres par regroupement politique illustre cette volonté de repousser les élections. Avec 282 partis agréés, chacun comprend qu’un tel mécanisme impose de vastes regroupements, de longues négociations et des restructurations complexes dans un pays qui n’a jamais été naturellement porté vers le consensus politique.

Certes, constituer cinq ou dix grands regroupements de 30 000 membres est souhaitable. Mais cela demande du temps. Beaucoup de temps. Et c’est précisément là le problème. Cette exigence apparaît moins comme une réforme destinée à rationaliser la vie politique que comme une nouvelle manière de ralentir davantage un processus déjà paralysé.

Pendant que les débats s’éterniseront, les gangs, eux, continueront d’avancer. Ils sont désormais à la troisième section de Saint-Marc, où ils viennent de semer le deuil une fois de plus. Chaque semaine apporte son lot de territoires perdus, de déplacés, de familles détruites et de morts. Ce sont les victimes de ces élections sans cesse promises, mais que l’on ne veut pas réellement organiser afin de préserver le pouvoir et les privilèges qui l’accompagnent.

Depuis des années, le narratif officiel repose sur une formule devenue familière : « sécurité et élections ». Autrement dit, la sécurité d’abord, les élections ensuite. Mais cette logique produit un cercle sans fin. Car si la sécurité devient la condition absolue des élections, alors il suffit que l’insécurité demeure - ou progresse - pour que les élections soient constamment repoussées.

L’insécurité est devenue le blocage par excellence du processus électoral. Un verrou. Un prétexte. Un alibi commode pour prolonger indéfiniment la transition.

Plus le temps passe, plus le provisoire dure, plus les institutions s’affaiblissent, plus les groupes armés gagnent du terrain. Et plus l’on explique ensuite qu’il est impossible d’organiser des élections à cause de cette même insécurité.

C’est pourquoi il faut définitivement inverser le raisonnement. Non plus « sécurité et élections », mais « élections et sécurité ».

Cela ne signifie pas nier le problème sécuritaire ni prétendre que des élections résoudront miraculeusement la crise. Mais il faut reconnaître qu’un pouvoir sans véritable légitimité populaire peine à mobiliser durablement la nation, à restaurer l’autorité de l’État et à apporter une réponse cohérente face à l’effondrement sécuritaire.

Autrement dit, l’absence d’élections nourrit elle-même la crise.

Jusqu’ici, l’insécurité a servi - volontairement ou non - tous les dirigeants de la transition. Elle leur a permis de gouverner dans un provisoire continuellement prolongé. Seuls des dirigeants élus, investis d’un mandat populaire ferme, n’auront pas besoin, hélas, de ce subterfuge plutôt cynique, avouons-le, pour se maintenir au pouvoir.

Deux chemins seulement semblent possibles :
soit le pays renonce franchement au suffrage universel direct et assume un autre modèle, basé sur d’autres types de combines politiques, peut-être moins démocratiques - après tout, certains États dans le monde fonctionnent sans élections au suffrage universel - ; soit il cesse de faire dépendre indéfiniment les élections d’une sécurité qui ne vient jamais. Sinon, nous continuerons à compter nos morts.

Il est temps de cesser d’être dupes. La formule qui enferme le pays dans une transition interminable doit être abandonnée.

La seule issue possible est désormais celle-ci : élections et sécurité.

*Gwoup Santinèl
santinelayiti@gmail

MÉMOIRE D’ALTERPRESSE


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