Interview
Par Charilien Jeanvil et Gotson Pierre
P-au-P, 10 juin 2025 [AlterPresse] --- « C’est une victoire non seulement pour Haïti, mais aussi pour tous ceux qui militent en faveur de la restitution, de la réparation, et plus globalement, pour la reconnaissance des méfaits du colonialisme et de l’esclavage. C’est une séance historique que l’Assemblée nationale française a tenue ».
Ainsi réagit Fritz Deshommes, président du Comité national haïtien des réparations et des restitutions, après l’adoption, le jeudi 5 juin 2025, d’une résolution majeure à l’Assemblée nationale française. Le texte, adopté par 53 voix pour et 9 contre sur 62 suffrages exprimés, demande officiellement à l’État et au gouvernement français de reconnaître l’injustice historique infligée à Haïti et d’envisager des mesures concrètes de restitution.
Une première dans l’histoire parlementaire française
Pour Fritz Deshommes, cette résolution marque un tournant inédit dans le paysage politique français. « Cette décision est une grande première dans le Parlement français : il appelle à examiner sérieusement la question des réparations à Haïti », souligne-t-il.
Il rappelle que l’Élysée avait déjà pris position en avril 2025, à l’occasion du bicentenaire de l’ordonnance de Charles X — celle-là même qui imposa à Haïti une "dette de l’indépendance".
Mais, ajoute-t-il, « cette fois, le Parlement va plus loin que l’Élysée. Il ne se contente pas de reconnaître le caractère immoral, injuste, illégitime et destructeur de cette dette… il parle explicitement de remboursement, de restitution, de réparation ».
Le chef d’État français Emmanuel Macron a lancé le 17 avril 2025 un travail de mémoire, annonçant qu’une commission franco-haïtienne devrait étudier l’impact sur Haïti de la « très lourde indemnité financière » imposée par la France.
Selon le président du comité, cette prise de position rebat les cartes d’une discussion longtemps marginalisée. Elle remet frontalement en cause les fondements du néocolonialisme, notamment les mécanismes économiques imposés à Haïti après son indépendance, comme les préférences commerciales et le carcan financier du XIXe siècle.
Un poids symbolique fort, malgré l’absence de contrainte légale
Même si cette résolution n’a pas de caractère contraignant, Deshommes insiste sur sa portée. « Le contenu, et surtout le fait que c’est l’Assemblée nationale qui l’a adoptée, lui donnent un poids politique et symbolique considérable », affirme-t-il, saluant un signal politique fort envoyé à la communauté internationale et aux sociétés postcoloniales.
Le texte ne s’adresse d’ailleurs pas uniquement à Haïti. Il ouvre la voie à un débat élargi sur les réparations liées au colonialisme et à l’esclavage dans leur ensemble.
Réparer l’Histoire, pour Haïti et pour la France
Fritz Deshommes insiste sur la double portée de cette démarche : « La réparation, ce n’est pas seulement pour Haïti, qui a souffert. C’est aussi une réparation pour l’image de la France, une responsabilité morale qu’elle doit assumer. » Il rappelle que la loi française de 2001 reconnaît déjà l’esclavage comme un crime contre l’humanité, et que cette résolution s’inscrit dans cette continuité.
A propos de la position du gouvernement français, Deshommes note que le ministre de la Francophonie, Thani Mohamed Soilihi, présente lors du vote, ne s’y est pas opposé. « Cela montre une ouverture, même si elle reste timide », estime-t-il.
Il ajoute que plusieurs collaborations sont en cours avec des instances françaises autour des questions d’évaluation, de sensibilisation et de mémoire.
Le défi des moyens
Le président du Comité haïtien souligne néanmoins les obstacles persistants, notamment en matière de financement. « Nous faisons face à des problèmes de financement, ce qui freine notre travail », déplore-t-il. Une difficulté que la résolution pourrait, selon lui, contribuer à surmonter. « Pour avancer, il faut des ressources. J’espère que cette résolution va aider à débloquer les choses. »
Pour Deshommes, cette avancée doit nourrir la mobilisation, en Haïti comme ailleurs. Elle donne un appui politique et moral à ceux qui, depuis des années, réclament justice pour les crimes économiques et historiques du passé colonial. [cj gp apr 10/06/2025 07:50]
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