Par Gotson Pierre
P-au-P., 22 févr. 2025 [AlterPresse] --- Un mécanisme d’engagement non-classique et adapté de l’Organisation des Nations unies (Onu), en lieu et place d’une mission de maintien de la paix, serait souhaitable pour Haïti, ravagée par les violences des gangs, estime un diplomate de haut rang à Port-au-Prince, lors d’une conversation avec des journalistes, dont un représentant d’AlterPresse.
L’idée du « soutien logistique » de l’Onu à la Mission multinationale d’appui à la sécurité (Mmas), dirigée par le Kenya, est dans l’air depuis quelque temps.
A la 48e réunion ordinaire des chefs de gouvernement de la Communauté des Caraïbes (Caricom), du mercredi 19 au vendredi 21 février 2025, à la Barbade, le secrétaire général des Nations unies, le Portugais António Guterres, a fait part de son projet de présenter au Conseil de sécurité de l’Onu une nouvelle formule d’engagement en Haïti.
Il s’agirait de prévoir un financement durable de la Mmas, comme pour le montage mis en place dans le cas de la Somalie. L’Onu y assume la responsabilité des dépenses structurelles et logistiques nécessaires à la mise en place d’une Mission d’appui et de stabilisation de l’Union africaine.
Ce mécanisme « hybride » ouvrirait la possibilité d’un partage des couts entre les Nations Unies et des États qui soutiennent la Mmas, estime le diplomate.
« Si le Conseil de sécurité de l’Onu accepte cette proposition, nous aurons les conditions pour, enfin, avoir une force efficace, pour vaincre les gangs armés en Haïti et créer les conditions pour que la démocratie prospère », espère le secrétaire général de l’Onu.
Concernant la Somalie, les contributions attendues des États membres de l’Onu devraient couvrir 75 % du coût annuel de la mission, les 25 % restants étant pris en charge par l’Union africaine.
Dans le cas d’Haïti, la Caricom, où l’idée a été soulevée et probablement discutée, aurait-elle un rôle à jouer ?
L’Onu a salué le soutien, jugé inestimable de la Caricom, incluant le Groupe des personnalités éminentes, « en particulier pour faire face à la situation effroyable en Haïti, où les gangs infligent des souffrances intolérables à une population désespérée et effrayée ».
Le temps serait-il venu d’abandonner la perspective de la transformation de la Mmas en mission de maintien de la paix de l’Onu, promue par Haïti et soutenue par plusieurs pays, dont les États-Unis de Joe Biden ? Ce qui devrait permettre de la renforcer sur les plans financier et logistique, cette force qui ne comprend aujourd’hui qu’un millier d’effectifs sur les 2,500 annoncés. Réserves de taille et persistantes, cependant, de la Russie et de la Chine.
Jusqu’à la fin du mois de septembre 2025, un financement de 110 millions de dollars américains (US $ 1.00 = 131.00 gourdes ; 1 euro = 137.00 gourdes ; 1 dollar canadien = 92.00 gourdes ; 1 peso dominicain = 2.40 gourdes aujourd’hui) est garanti par un groupe de pays donateurs, pour maintenir les opérations de la Mmas, selon le ministère kenyan des affaires étrangères et de la diaspora.
L’action de cette force multinationale sur le terrain tarde à faire la différence, alors que les gangs ne cessent point de multiplier leurs attaques, notamment à la capitale. Depuis environ un an, leur offensive se poursuit sans relâche avec un lourd bilan de 5,600 morts en un an, plus d’un million de personnes déplacées. Ils multiplient les conquêtes de nouveaux territoires et menacent de prendre toute la capitale.
Élections et sécurité
António Guterres assure qu’il présentera la nouvelle proposition au Conseil de sécurité et appelle à continuer « d’œuvrer pour un processus politique, contrôlé, dirigé par les Haïtiennes et Haïtiens » et capable de rétablir les institutions démocratiques « par le biais d’élections ».
Ce n’est pas demain que les conditions pour un referendum constitutionnel et des élections générales – en somme deux processus électoraux – seront réunies en Haïti, pense l’ambassadeur, qui s’exprimait en présence d’un journaliste d’AlterPresse.
Il faudra, pense-t-il, du temps nécessaire à l’établissement d’un climat sécuritaire ainsi qu’un consensus politique pour aborder l’échéance du 7 février 2026, date prévue pour la passation du pouvoir à un président élu. Un an passe très vite, d’autant que les résultats attendus sont loin de se matérialiser.
Il salue, toutefois, la création du Conseil électoral provisoire, car la mise en place des opérations électorales ne pourra pas se faire du jour au lendemain.
Il constate, cependant, que, sur le plan sécuritaire, la situation demeure très préoccupante, en dépit de quelques efforts déployés par la police. Depuis l’arrivée de Rameau Normil à la tête de l’institution policière, celle-ci a modifié ses méthodes et a effectué des opérations dans les foyers de plusieurs gangs, avec des succès limités.
En plus d’un certain niveau d’infiltration de la police par les gangs, cette dernière rencontrerait des difficultés dans la gestion de munitions ou de véhicules et autres matériels mis à disposition, analyse le diplomate. Nombre de blindés seraient en panne, sans aucune disposition pour les faire réparer, fait-il remarquer.
Quant à l’armée, avec seulement plus d’un millier de membres, son soutien à la police dans la guerre contre les gangs demeure marginal, en dépit d’un apport stratégique important dans la mise en œuvre d’engins lourds, comme les « Satan », redoutés par les gangs.
Inévitablement, les effectifs de la police et de l’armée doivent être substantiellement augmentés, estime le diplomate, qui se montre préoccupé par l’attitude des autorités sur ce dossier.
« Je ne sens pas, dit-il, l’élan des autorités à œuvrer pour renforcer les effectifs des forces de l’ordre en Haïti. C’est pourtant la seule option durable. Car, le pays doit être en mesure, évidemment, de prendre en main sa propre sécurité ».
Alors que les autorités parlent de budget de guerre, le gros de l’allocation budgétaire consacré à la sécurité n’a pas été dépensé. Pourtant, « la sécurité d’aucun pays ne saurait être assurée par des étrangers ».
La part de budget réservée à la police et l’armée pour l’exercice 2024-2025 rectifié s’élève à 35 milliards de gourdes, soit 28 milliards à la police et 7 milliards à l’armée, la même répartition que dans le budget initial. Seul un faible pourcentage de ces montants a été utilisé, faute de planification et de programmation au niveau des entités chargées d’assurer la sécurité, admettent les autorités financières. Faut-il assouplir les procédures, surtout en période d’État d’urgence ?
Quoi qu’il en soit, pour le diplomate, il faudrait à terme faire passer les effectifs conjoints de la police et de l’armée à 50,000 membres, alors que, selon des données disponibles, la police compterait une douzaine de milliers d’agents et l’armée un peu plus d’un millier de soldats.
Cela correspond à un faible ratio forces de l’ordre/population d’environ 1.30 agent pour 1,000 habitants, bien en dessous de la norme internationalement reconnue de 2.2.
En République Dominicaine voisine, relève le diplomate, les effectifs militaires et policiers avoisinent les 100,000 pour une population plus ou moins égale à celle d’Haïti, environ 12 millions d’habitantes et d’habitants.
L’augmentation radicale des effectifs de sécurité en Haïti implique des opérations soutenues de recrutements de jeunes, qui n’attendent que le signal des états-majors. D’où l’obligation d’ouvrir de nouvelles écoles de police à travers le pays et de faire fonctionner des bases bien équipées pour la formation des soldats, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui.
La dernière promotion de policiers, gradués en janvier 2025, à l’Académie nationale de police à Frères/Pernier (périphérie de Pétionville, à l’est), était au nombre de 700. Sa formation intensive à duré 6 mois. A ce rythme, il faudra plus de 10 ans à la police pour au moins doubler ses effectifs.
La police et l’armée devront également être dotées d’armes, de munitions et de matériels appropriés, souligne-t-il, rejetant d’un revers de main l’argument selon lequel l’achat d’armes par Haïti serait sous « embargo » américain.
Le diplomate rappelle combien, dans un passé très récent, Haïti a eu à s’approvisionner en armes et munitions auprès de plusieurs pays en Amérique latine et ailleurs, certaines fois avec le soutien même des États-Unis. Les autorités haïtiennes devraient abandonner leur frilosité en la matière et se montrer plus pro-actives.
Par ailleurs, les structures d’intelligence seraient à unifier et à consolider, de manière à établir une institution unique de renseignements au service de l’État haïtien. Une tentative effectuée par le défunt président Jovenel Moïse avec la création, en 2020, de l’Agence nationale d’intelligence (Ani). Cette initiative a été très critiquée, à cause, entre autres, des pouvoirs illimités accordés aux agents.
Des plans pertinents sont à définir. C’est à Haïti de prendre ses responsabilités vis-à-vis de son propre avenir. [gp apr 22/02/2025 16:00]
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