Par Charilien Jeanvil
P-au-P., 02 déc. 2024 [AlterPresse] --- La dégradation de l’environnement sécuritaire dans la capitale d’Haïti et ses environs affecte grandement le système de santé et de soins, selon des considérations de plusieurs spécialistes interviewés par AlterPresse-AlterRadio.
La fermeture de nombreux hôpitaux (plus d’une trentaine), conjuguée au déplacement forcé de plusieurs milliers de personnes, complique davantage la situation des couches les plus vulnérables de la population.
Des spécialistes de la santé publique craignent dans la foulée une explosion des maladies chroniques, infectieuses et contagieuses.
Le constat est alarmant ont souligné le Dr. Jean Ardouin Esther Louis Charles, directeur de l’hôpital universitaire du sanatorium de Port-au-Prince, le Dr. Junot Félix, directeur général de la firme Genesis (un groupe de recherche en santé), et le Dr. Ronald Laroche du réseau Développement des activités de santé en Haïti (Dash), lors de leurs interventions respectives à l’émission FwoteLide sur AlterRadio.
C’est une situation catastrophique, inédite et inouïe, estime le Dr. Jean Ardouin Esther Louis-Charles.
La tuberculose, une bombe prête à exploser
Il attire l’attention sur les conséquences néfastes de la fermeture de l’hôpital du Sanatorium de Port-au-Prince ainsi que d’autres centres hospitaliers à la capitale.
Il alerte sur le risque de propagation des maladies hautement contagieuses et infectieuses, notamment la tuberculose, endémique en Haïti, et classée officiellement « grave problème de santé publique ».
La tuberculose peut prendre une proportion épidémique, s’alarme Dr Louis Charles, arguant de la difficulté d’administrer, dans les conditions actuelles, des traitements aux tuberculeux et d’assurer la prise en charge des malades.
Les cas d’infection au bacille de koch augmenteront à coup sûr, prédit le médecin, qui rappelle qu’Haïti a le taux de tuberculeux le plus élevé de l’Amérique, avec une incidence de 159 nouveaux cas pour 100,000 habitantes et habitants en 2022, selon les chiffres du Ministère de la santé publique et de la population (Mspp).
La promiscuité et la précarité sont des facteurs favorisant le déploiement de cette maladie pulmonaire, indique le médecin, dans ce contexte de déplacement massif de plusieurs milliers de personnes pour aller dans des camps de fortune dans la capitale.
Dans le souci de servir, conformément au fameux serment d’Hippocrate, Dr. Jean Ardouin Esther Louis Charles affirme qu’un espace a été concocté à la rue Berne (Lalue, centre de la capitale), pour pouvoir soigner quelques patients atteints de tuberculose. Mais les conditions sont loin d’être confortables se plaint le médecin, qui réclame un espace plus adapté.
Ainsi, le secrétaire de l’Association médicale haïtienne plaide-t-il pour l’aménagement de nouveaux emplacements pouvant accueillir des médecins et des patients comme le préconise la direction de l’organisation de la santé.
Dr. Louis-Charles suggère au ministère de la santé publique et de la population d’installer des hôpitaux de campagne.
« Une telle initiative ne nécessite pas vraiment de gros moyens », justifie le dirigeant.
Elle facilitera la prise en charge des malades ainsi que la prévention des maladies.
Cette formule s’avère cruciale dans ce contexte et favoriserait les couches les plus vulnérables, souvent affectées par les maladies chroniques et infectieuses et qui éprouvent généralement des difficultés à s’offrir les traitements, faute d’argent.
Ces nouveaux lieux pourraient également être bénéfiques aux résidents en pneumologie, une autre catégorie affectée par la crise sécuritaire, qui peuvent poursuivre les études et travaux relatifs à leur spécialité.
Le Mspp peut aussi s’atteler à éviter la rupture de stock des médicaments.
Il doit, en outre, accorder une attention soutenue aux personnes souffrant d’insuffisance rénale nécessitant la dialyse, dans le but, dit-t-il d’éviter une nouvelle catastrophe.
Risque d’aggravation des maladies chroniques
Le risque d’aggravation des maladies chroniques est très élevé, s’inquiète également le Dr. Junot Félix, spécialiste en santé publique.
Il craint en premier lieu une expansion vertigineuse des maladies infectieuses. L’évacuation par milliers des gens dans la capitale vers des abris provisoires et des villes de province, constitue, à son avis, une menace sérieuse de santé publique, tout en s’interrogeant sur le sort de la population.
Dr. Junot Félix exprime ses préoccupations sur le calvaire des patients atteints de diabète, de VIH/Sida, de problème cardiaque ou d’insuffisance rénale.
La dialyse, cruciale à la dernière catégorie, devient impossible ces temps-ci, fait remarquer Dr Félix, qui interpelle l’État et la société.
Mortalité maternelle et infantile potentiellement en hausse
Participant également à l’émission FwoteLide sur AlterRadio, émettant sur le 106.1 fm à Port-au-Prince, et sur les plateformes en ligne, le Dr. Ronald Laroche, directeur du réseau Développement des activités de santé en Haïti (Dash), a étalé les difficultés de fonctionnement des hôpitaux privés, incapables de s’approvisionner en intrants médicaux, en raison de la coupure et de l’isolement du pays sur les plans aériens, maritimes et terrestres.
La situation se dégénère tellement que la mortalité maternelle et infantile est déjà en hausse, présume-t-il.
Haïti a le taux de mortalité maternelle le plus élevé de l’hémisphère occidental, avec 529 décès pour 100 000 naissances, selon la dernière Enquête mortalité, norbidité et utilisation des Services (Emmus VI – 2018).
Sur 1,000 naissances vivantes des cinq dernières années, 59 enfants meurent avant d’atteindre leur premier anniversaire , dont 32 dans le premier mois de vie, suivant la même enquête. Près d’un enfant sur 12 meurt avant d’atteindre l’âge de cinq ans (81 décès sur 1 000 naissances vivantes).
Il devient impossible aujourd’hui de trouver un service de maternité fonctionnel dans les rares centres hospitaliers ouverts dans la capitale, rapporte Dr. Laroche, relevant combien la majorité sont fermés et d’autres paralysés.
Quatre (4) femmes enceintes sont décédées, il y a environ une semaine, devant l’impossibilité pour les chirurgiens et anesthésistes de leur administrer des soins appropriés, a relaté Dr. Laroche.
Les autorités sanitaires ont procédé, le 2 décembre 2024, à la réouverture de la maternité Isaïe Jeanty ou Hôpital Chancerelles, dans la commune de Cité Soleil (périphérie nord), fermée à la fin du mois de février 2024, au fort de la première grande offensive des gangs armés à Port-au-Prince.
Absence totale d’hôpitaux dans la capitale ?
Le système de soins est en train d’éclater, se désole Dr. Junot Félix.
Il a fait remarquer combien la majorité des centres hospitaliers, situés au cœur de Port-au-Prince, ont été détruits, notamment l’Hôpital de l’université d’État d’Haïti (Hueh), censé être la référence en matière de soins de santé dans le pays.
Les gens affluent maintenant vers l’hôpital La Paix, construit il y seulement une dizaine d’années à Delmas 33 (périphérie nord-est), qui ne dispose pas de structures adéquates pouvant accueillir une quantité élevée de malades, avec seulement environ 200 lits.
Dr. Junot Félix affirme ne pas comprendre le mobile des actes des bandits, qui mettent en péril leur propre survie et celle de leurs familles en détruisant les centres hospitaliers.
La quête d’espaces de secours
Dr. Ronald Laroche fait un plaidoyer pour un partenariat public-privé, dans le secteur médical, afin de combler le manque d’espaces de secours.
Cette perspective devrait permettre aux actrices et acteurs du secteur sanitaire haïtien de conjuguer leurs forces et leurs ressources, dans le but de mieux servir la population, dans cette conjoncture épouvantable pour les hôpitaux et le personnel sanitaire, soutient-il.
Il met toutefois en doute la bonne volonté du Mspp d’entamer une collaboration franche avec l’Association des hôpitaux privés.
In fine, Dr. Jean Ardouin Esther Louis Charles, Dr. Ronald Laroche et Dr. Junot Félix invitent les dirigeants à assumer leurs responsabilités et à prendre toutes les dispositions nécessaires, pour résoudre d’abord la problématique de l’insécurité. [cj gp apr 02/12/2024 16:00]
Source photo : Msf / Archives
Suivez-nous – Abonnez-vous
MÉMOIRE D’ALTERPRESSE
Depuis 2001




