À l’occasion de la commémoration du séisme du 12 janvier 2010, le Mouvement haïtien de sauvetage national (Mohsana) publie une prise de position liant la catastrophe naturelle à une faillite politique et institutionnelle prolongée. Dans un message adressé au peuple haïtien, le mouvement dénonce la gouvernance par procuration, l’impunité et la captation de l’État, tout en appelant à une refondation radicale de l’État-nation comme condition du salut collectif.
Message du Mouvement haïtien de sauvetage national (Mohsana) au peuple haïtien
Document soumis à AlterPresse le 11 janvier 2026
Peuple haïtien,
Le 12 janvier n’est pas une date : c’est une fracture qui parle encore. Trente-cinq secondes de secousse ont suffi pour mettre à nu ce que des décennies d’aveuglement avaient préparé. Ce jour-là, la terre a tremblé et l’État s’est effondré. Depuis, notre mémoire n’a cessé de demander des comptes.
Le Mohsana vous parle dans un style qui n’endort pas la lucidité, mais la réveille avec des faits. Car la douleur exige la vérité. Le séisme du 12 janvier 2010 a causé plus de 200 000 morts, déplacé plus d’un million et demi de personnes et détruit l’essentiel des infrastructures publiques de la capitale. Le séisme politique des quarante dernières années n’a pas fait moins de victimes. Seulement en 2024, plus de 5 600 personnes ont été tuées dans des affrontements liés aux gangs. Plus de 1,3 million de personnes, majoritairement des femmes et des enfants, ont été déplacées de force. Ces chiffres ne sont pas des symboles : ils sont la mesure d’un désastre humain aggravé par l’absence d’un État fonctionnel.
La science l’a établi sans ambiguïté : Haïti demeure exposée non seulement à des risques sismiques et climatiques majeurs, mais aussi aux catastrophes d’une élite gloutonne et répugnante, sans oublier les ravages de cycles répétés d’endettement qui appauvrissent le pays et sa population. Les travaux du Bureau des mines et de l’énergie, corroborés par la recherche géophysique internationale, confirment la présence de failles actives autant dans le nord du pays qu’au sud et dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince. À cela s’ajoutent les risques écologiques chroniques documentés par la Fao et le Pnue : déforestation avancée, érosion des sols, urbanisation anarchique, vulnérabilité extrême aux ouragans et aux inondations. Rien de tout cela n’a été résolu depuis 2010. La crise politique les a plutôt exacerbés. La catastrophe est permanente : elle se vit avec un chapelet de drames humains au quotidien.
Le séisme de 2010 n’a pas seulement détruit des bâtiments, il a révélé la faillite historique de l’État-nation haïtien tel qu’il est administré depuis plus de deux siècles. Cette lecture n’est pas idéologique. Elle est étayée par une abondante littérature grise - rapports d’évaluation post-séisme, audits de l’aide internationale, études de gouvernance - qui conclut à l’échec retentissant de la formation et de la mise en place de l’État-nation, et plus récemment des réformes institutionnelles promues par les acteurs de la coopération internationale. Plusieurs milliards de dollars d’aide ont été engagés après 2010, sans produire un renforcement durable des capacités des institutions publiques haïtiennes et sans transformer qualitativement les conditions de vie de la population. Qui pis est, dans certains cas, nous commençons à prendre la mesure des effets pervers des mauvaises décisions prises par les acteurs nationaux et internationaux. Par exemple, le pays doit la zone de Canaan, bastion des gangs armés, à la gestion désastreuse, opaque et prédatrice des fonds de la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (Cirh). D’autres quartiers populaires de Port-au-Prince ont connu le même sort. Ils ont été méthodiquement abandonnés par l’État au profit des ONG, puis transformés en zones de non-droit et livrés à la violence armée et à l’arbitraire. Cette réalité exige non pas la résignation, mais la mobilisation consciente du peuple haïtien pour reprendre en main son destin.
La recherche en science politique et en développement est claire : contourner l’État affaiblit la société. Or, après le séisme de 2010, l’aide a majoritairement transité par le canal des ONG et des agences internationales, au détriment des institutions nationales. Ce choix, largement documenté, a contribué à la fragmentation de l’action publique, à la dépendance structurelle de l’État et à l’érosion de la souveraineté décisionnelle, même dans les domaines régaliens. La position du MOHSANA est claire : on ne sauve pas un pays en le gouvernant par procuration.
Le souvenir du séisme du 12 janvier 2010 nous force également à examiner la responsabilité des États-Unis d’Amérique et de ses alliés dans la tragédie haïtienne. L’ingérence américaine en Haïti - politique, sécuritaire, économique - est un fait historique documenté, de l’occupation de 1915 aux interventions contemporaines dans les processus politiques (électoraux, institutionnels, sécuritaires), avec parfois des assesseurs (Onu, Oea, Caricom) ou des proconsuls. La littérature académique, notamment en relations internationales et en histoire caribéenne, montre que ces ingérences ont durablement façonné un État dépendant, patrimonial, rentier, orienté vers la recherche du support externe plutôt que vers la légitimité interne.
Face à cela, que commémorer, sinon l’urgence d’un sauvetage national pensé autrement ? Les recommandations sérieuses convergent. Refonder l’État-nation n’est pas une métaphore. Cela implique : la reconstruction d’une administration publique compétente et responsable ; une justice indépendante, condition démontrée de la réduction de la violence ; une police et une armée professionnelles et redevables ; une décentralisation effective, recommandée depuis des décennies par les experts en aménagement et en gouvernance locale. Cela implique aussi un pacte fiscal et social, sans lequel aucun État n’est viable.
Voilà pourquoi le sauvetage national ne peut surgir de la Cour de cassation, ni d’un énième consensus politique. La Cour de cassation, telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, s’inscrit dans la continuité des anciennes administrations dont l’illégitimité, la corruption et la roublardise ont été abondamment établies. Elle n’a ni l’autonomie structurelle ni la confiance sociale nécessaires pour incarner une rupture. Quant aux consensus politiques, l’histoire haïtienne de l’après-1915 montre qu’ils ont presque toujours pris la forme de compromis entre élites, validés sous pression externe, au détriment du bien commun et des classes populaires et paysannes. La littérature scientifique sur les transitions négociées en Haïti converge : ces accords ont stabilisé des arrangements de pouvoir, enrichi leurs protagonistes, tout en renforçant l’impunité et la corruption. Nos ancêtres chantaient que l’union fait la force ; mais ils savaient aussi que dans l’union, il ne devait avoir de traîtres. Si l’union est si difficile aujourd’hui, c’est parce que nos rangs ont été durablement infiltrés par des traîtres - trahison du projet et des intérêts nationaux, abdication de la souveraineté, trahison répétée du bien commun.
Le premier pas de la reconstruction est la restauration de l’autorité de l’État grâce à l’éradication des gangs armés comme base matérielle du terrorisme d’État et à la poursuite judiciaire contre la superstructure intellectuelle, politique et économique de l’État mafieux/voyou. Le renvoi du Cpt et du gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé en est une condition préalable. Son remplacement par une administration technocratique, intègre et patriotique, sans parti pris politique, en est une autre condition nécessaire. Pour mettre en place cette administration, le MOHSANA recommande de : a) créer un Comité national de contrôle et de suivi de la transition (Cnest), issu de consultations larges et non partisanes de la société civile haïtienne dans les dix départements géographiques du pays et de la diaspora, et le doter de pouvoirs d’enquête sur l’exécutif ; b) faire désigner un·e président·e de la République par ledit comité, à la majorité absolue de ses membres, sur la base de critères rigoureux de compétence, d’intégrité, d’indépendance politique, d’engagement civique et de renoncement provisoire à toute ambition électorale ; c) former avec un seuil minimal de 40 % de femmes, un gouvernement technocratique composé de personnes respectant les mêmes exigences de profil que celles de la présidence.
Peuple haïtien, le 12 janvier nous rappelle que la nature frappe là où l’histoire nous a fragilisé·es. Se souvenir, ce n’est pas pleurer indéfiniment ni opter pour la critique permanente comme sport de combat. C’est refuser que la catastrophe devienne un mode de gouvernance. C’est exiger, preuve à l’appui, que le salut d’Haïti passe par elle-même, par la refondation de l’État et sa réconciliation avec la nation. Ce qui implique obligatoirement la fin de la tutelle déguisée en assistance.
Que cette commémoration ne soit pas un rituel vide, mais une mise en demeure !
La terre peut encore trembler. Mais comme nous, l’État, lui, doit se relever !
Pour le Comité exécutif du Mohsana
Francklin Benjamin
Nancy Edouard
Roberson Edouard
Sauveur Pierre Etienne
Jean-Hérald Legagneur
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