
Par Nancy Roc — Roc & Vérités
Il y a des tragédies qui dépassent le simple fait divers. Elles deviennent des révélateurs. Celle survenue à la Citadelle Henry, au cœur du Parc national historique classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, en est une. Derrière le drame humain - insoutenable - se dessine une faillite systémique. Une faillite que Institut de Sauvegarde du Patrimoine National (ISPAN), autrefois pilier de la protection patrimoniale, n’est plus en mesure d’endiguer.
Dans cet entretien incisif, Monique Rocourt, ancienne directrice de l’ISPAN en 2013, puis ministre de la Culture (2014-2015), démonte les mécanismes d’un effondrement annoncé. Mme Rocourt a consacré de nombreuses années à la sensibilisation sur le patrimoine, à la protection et à la valorisation des sites historiques d’Haïti, de la Citadelle aux vestiges les plus menacés du pays. Experte en recherches historiques documentaires, entre autres, elle incarne une mémoire institutionnelle rare dans un État où la continuité des politiques culturelles reste fragile.
« Ce qui s’est passé est inconcevable »
Dès les premières minutes de l’entretien, le ton est donné.
Pour Monique Rocourt, la question n’est pas de savoir comment un tel drame a pu se produire. La vraie question est comment a-t-on pu laisser faire ?
« Comment expliquer qu’un site classé au patrimoine mondial puisse accueillir des activités festives non contrôlées ? C’est inconcevable. C’est contraire à toutes les normes internationales. »
La Citadelle n’est pas un espace ordinaire. La Citadelle Henri Christophe, est la plus grande forteresse du continent américain. Perchée à environ 900 mètres d’altitude sur le Bonnet-à-l’Évêque, près de Milot dans le nord d’Haïti, elle est le symbole ultime de la liberté et de l’indépendance haïtienne. C’est un monument d’exception, mais aussi un site fragile, soumis à des règles strictes de conservation et de gestion des flux.
Selon un document interne de l’ISPAN datant de 2015, la capacité maximale ne devait jamais dépasser 300 personnes à la fois, pour un total de 1 200 visiteurs par jour, et cela uniquement avec un encadrement professionnel adéquat.
Or, ce jour-là, des centaines - voire des milliers - de jeunes ont afflué, sans contrôle, sans encadrement, sans sécurité. Résultat : Au moins 30 morts et des dizaines de blessés lors d’un mouvement de foule. Une enquête a été ouverte sur ce drame…on attend encore les résultats.
Un vide institutionnel total
Ce qui surprend le plus dans le récit de Rocourt, c’est l’absence totale d’autorité.
« À ce moment précis, il n’existait personne, dans tout le grand Nord, qui pouvait se dire responsable du monument. »
Un constat accablant.
Là où, autrefois, une structure solide assurait une présence continue - gardiens, architectes, direction régionale - il ne restait, le jour du drame… qu’un seul gardien pour surveiller un monument de sept niveaux sur un hectare de construction, nous a-t-elle révélé.
Comment en est-on arrivé là ?
La réponse tient en deux mots : désintégration institutionnelle.
L’ISPAN neutralisé
Monique Rocourt est catégorique : l’ISPAN, autrefois autorité centrale, a été progressivement vidé de sa substance.
« Aujourd’hui, l’ISPAN n’a plus aucun rôle réel dans la régulation des activités à la Citadelle. »
Pour elle, le coup de grâce est venu avec l’arrêté du 16 février 2026, qui a profondément modifié la gouvernance du Parc national historique. Sur le papier, la réforme semblait ambitieuse : création d’un comité interministériel, mise en place d’une nouvelle Autorité de gestion, vision intégrée du développement.
Dans la réalité ? Une machine administrative sans pilote.
Les techniciens expérimentés ont été relégués à des rôles secondaires. Les nouvelles structures n’ont jamais été réellement mises en place. Les responsables n’ont même pas été nommés.
Résultat : un système détruit… sans être remplacé.
« Pitimi san gadò » : un patrimoine livré à lui-même
L’expression utilisée par Mme Rocourt résume tout : « pitimi san gadò » - un enfant sans gardien.
La Citadelle, joyau historique, se retrouve aujourd’hui sans protection effective.
Plus grave encore : les décisions politiques ont créé une illusion de gouvernance, sans aucune capacité opérationnelle.
« Les seuls techniciens compétents sur le terrain n’ont plus aucune autorité , et ceux qui seraient censés gérer aujourd’hui ne savent même pas quel est leur rôle. »
Ce décalage entre la théorie et la réalité est au cœur du problème haïtien : des textes, des structures, des annonces… mais aucune exécution.
Une chaîne de responsabilités brisée
Dans toute catastrophe, il y a une chaîne de responsabilités. Ici, elle semble s’être rompue à tous les niveaux.
• L’État central, qui a modifié la gouvernance sans assurer la transition au moment le plus délicat possible (la semaine sainte à la citadelle) ;
• Les autorités locales, qui n’ont ni anticipé ni alerté
• Les organisateurs informels, qui ont mobilisé des foules sans contrôle
• Le système éducatif, incapable de transmettre le respect du patrimoine
Rocourt va plus loin. Elle évoque une crise des valeurs.
« Nous avons des jeunes encouragés par les réseaux sociaux à s’imposer par la vulgarité, la violence… dans une société qui les applaudit au lieu de les encadrer. »
Le constat est dur. Mais il rejoint une réalité observable : le patrimoine n’est plus sacralisé.
Une société en perte de repères
Au-delà de la gestion du site, c’est toute la société qui est interrogée.
Comment expliquer qu’un lieu aussi symbolique devienne le théâtre de comportements destructeurs ?
Selon Monique Rocourt, la réponse est double :
1. La dégradation du système éducatif, qui ne forme plus des citoyens ;
2. L’effondrement de l’autorité publique, qui ne régule plus les comportements.
Et, dans ce contexte, le patrimoine devient une victime collatérale.
Un décor. Un espace disponible. Un lieu sans règles.
Des solutions connues… mais ignorées
Le plus troublant dans cet entretien, c’est que les solutions existent.
Elles avaient même été mises en œuvre par le passé.
• Renforcement du personnel sur le terrain ;
• Présence permanente d’un technician de haut niveau dans la citadelle ou près du site ;
• Sensibilisation des communautés locales à l’importance du monument et inclusion de ces communautés dans sa vie ;
• Aménagement des circuits de visite ;
• Création de zones de sécurité contrôle et de secours.
Autant de mesures que Rocourt avait initiées dès 2013, avec l’appui et les félicitations de l’UNESCO. Mais ces acquis ont été progressivement abandonnés.
Par manque de volonté politique. Par désorganisation. Par négligence.
L’injustice finale
Comme souvent en Haïti, la responsabilité remonte… mais les sanctions descendent.
Dans un retournement tragique, ce sont les maillons les plus faibles qui ont payé le prix.
Le gardien présent sur les lieux - sans moyens, sans autorité - a été arrêté (il a été libéré depuis).
Un technicien dépêché pour comprendre la situation également. (il a aussi été libéré depuis).
Le directeur régional révoqué.
Pendant ce temps, les véritables responsables restent intouchables.
« Je tremble de colère devant un tel niveau d’incompétence et de cynisme », declare Mme Rocourt. Un cynisme qui frôle l’indifférence face au drame humain.
Une tragédie révélatrice
Ce drame n’est pas un accident isolé.
Il est le symptôme d’un État en déliquescence.
Un État qui produit des lois sans les appliquer.
Qui crée des structures sans les faire fonctionner.
Qui détruit ce qui existe sans construire ce qui doit remplacer.
La Citadelle, symbole de résistance et de fierté nationale, devient alors le miroir d’un pays en perte de contrôle.
Conclusion : sauver ce qui peut encore l’être
L’entretien avec Monique Rocourt est un cri d’alarme mais aussi un rappel.
Haïti ne manque ni d’expertise, ni de vision. Elle manque de continuité, de cohérence et de responsabilité. Sauver la Citadelle, ce n’est pas seulement restaurer des pierres.
C’est restaurer l’État.
C’est redonner un sens à l’autorité publique.
C’est réapprendre à protéger ce qui nous définit.
Car au fond, la question posée par ce drame est simple : que reste-t-il d’une nation qui ne protège plus sa mémoire ?
Crédit image : Nancy Roc avec IA

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