Plusieurs semaines d’audiences à Miami et la reprise de l’instruction en Haïti font émerger de nouveaux éléments sur les circuits financiers, les rôles attribués et les enchaînements de décisions autour de l’assassinat de Jovenel Moïse. Mais à ce stade, ces avancées ne dessinent pas encore une version stabilisée des faits, laissant subsister des incertitudes majeures sur la structure réelle du complot et ses commanditaires.
Par Gotson Pierre
P-au-P., 20 avril 2026 [AlterPresse] --- À mesure que se poursuit à Miami le procès lié à l’assassinat, le 7 juillet 2021, de Jovenel Moïse, une impression se confirme : loin de clarifier les faits, les audiences épaississent un dossier déjà marqué par de nombreuses zones d’incertitude, observe AlterPresse.
Des moyens révélés, des origines incertaines
Les témoignages entendus lors de la sixième semaine, rapportés notamment par le Miami Herald, apportent de nouveaux éléments - flux financiers, promesses et logistique - sans pour autant stabiliser la lecture d’ensemble.
Deux témoins clés ont comparu à la barre dans le cadre de ce procès visant quatre accusés aux États-Unis : Antonio Intriago, James Solages, Arcángel Pretel Ortiz et Walter Veintemilla. Un autre mis en cause, Christian Emmanuel Sanon, devrait comparaître ultérieurement pour des raisons de santé.
Le récit de l’entrepreneur Rodolphe Jaar, déjà condamné à perpétuité après avoir reconnu son implication dans l’assassinat, en offre une illustration. Il évoque un soutien financier et matériel significatif, incluant des paiements à des membres de la sécurité présidentielle ainsi que la fourniture d’armes au commando. Mais ces éléments soulèvent une interrogation persistante : quelle était l’origine réelle de ces ressources ?
Au-delà des montants, soit plus de 150 000 dollars, les témoignages décrivent un dispositif alimenté par des promesses : accès à des opportunités politiques, protection, investissements annoncés. Plusieurs participants affirment aujourd’hui avoir été induits en erreur. Ce décalage éclaire certains mécanismes du groupe, sans en clarifier la structure ni les centres de décision.
Un projet aux contours mouvants
Dans le même temps, la finalité du projet reste floue. Plusieurs témoins affirment qu’il ne s’agissait pas, au départ, de tuer le président, mais de l’arrêter ou de le pousser à quitter le pouvoir. Le passage à l’assassinat apparaît tardif, sans que son origine soit clairement établie.
Le témoignage de Mario Antonio Palacios décrit une opération marquée par des changements de directives et une certaine improvisation. Selon lui, un groupe armé haïtien devait initialement intervenir, avant que l’ordre ne soit finalement donné aux Colombiens.
Ce point rejoint, sans le trancher, le rôle de Joseph Félix Badio, actuellement entendu dans le cadre de l’instruction en Haïti et régulièrement mentionné dans les témoignages. Présenté comme disposant de connexions au sein de l’appareil d’État, il apparaît en filigrane, sans que sa place soit juridiquement établie à ce stade.
D’autres éléments éclairent l’état d’esprit du groupe, notamment à travers les échanges associés à Arcángel Pretel Ortiz. Ils donnent du contexte, mais n’aident pas à clarifier la chaîne de commandement.
Au fil des audiences, une même difficulté revient : les faits s’accumulent, mais leur articulation reste incertaine. L’ensemble donne l’image d’un projet évolutif, fait d’ajustements et de rôles parfois mal définis.
Deux volets judiciaires, une convergence incertaine
Dans les prochains jours, le procès devrait se poursuivre sur cette ligne. D’autres témoignages sont attendus pour confirmer ou contredire les séquences déjà décrites. Les procureurs devraient aussi s’appuyer davantage sur des éléments concrets - messages, transferts d’argent, déplacements - tandis que la défense continuera de contester la crédibilité des témoins.
En parallèle, le dossier avance aussi en Haïti, selon une dynamique différente. L’arrêt rendu en octobre 2025 par la Cour d’appel de Port-au-Prince a relancé l’instruction, en mettant l’accent sur les circuits financiers et les communications.
Depuis mars 2026, des auditions ont repris sous la conduite du juge Denis Cyprien. Plusieurs figures ont été entendues, dont Joseph Félix Badio, mais aussi le directeur général de la police Vladimir Paraison et l’ancien sénateur Antonio Chéramy.
Ces démarches montrent que l’enquête haïtienne tente de progresser, notamment sur les liens internes et les responsabilités locales. Elles font écho, en partie, aux éléments évoqués à Miami, où certains noms reviennent de manière régulière.
Reste une difficulté : les deux volets avancent sans réelle coordination apparente. L’un documente surtout les aspects opérationnels et financiers, l’autre explore les possibles relais internes. Ensemble, ils pourraient permettre une lecture plus complète. Mais rien ne garantit, à ce stade, que ces éléments convergeront.
Au final, le dossier continue d’avancer par fragments. Il éclaire peu à peu qui a participé, qui a financé, qui a facilité. Mais la question la plus sensible, celle de la décision, reste, pour l’instant, sans réponse claire. [gp apr 20/04/2026 00:30]
Illustration générée par IA
Suivez-nous – Abonnez-vous
MÉMOIRE D’ALTERPRESSE
Depuis 2001




