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Algorithmes, pouvoir et chaos : La prophétie d’Umberto Eco devenue réalité

Analyse

Par Nancy Roc

Ils devaient démocratiser la parole. Ils l’ont transformée en machine à capter l’attention… et à fabriquer du bruit. Des intuitions d’Umberto Eco aux dérives algorithmiques de X sous Elon Musk, jusqu’à l’empire numérique de Mark Zuckerberg avec Facebook, Instagram et WhatsApp, sans oublier TikTok, la communication n’est plus un espace d’échange : elle est devenue un système d’influence, opaque, addictif et profondément politique.

De la parole libérée à la parole dévoyée

Bien avant que les algorithmes ne dictent l’agenda public, Umberto Eco, essayiste et romancier italien, alertait déjà sur la dérive d’une parole sans filtre. En 2015, il formulait une critique devenue emblématique :

« Les réseaux sociaux ont donné le droit à la parole à des légions d’imbéciles qui avant ne parlaient qu’au bar et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite. Aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel ».[1]

La formule, brutale, avait choqué. Elle est aujourd’hui prophétique.

Car ce que pressentait Eco, ce n’était pas seulement une dégradation du débat public. C’était une mutation profonde : la transformation de la communication en un espace saturé, où l’autorité du savoir est mise sur le même plan que l’opinion la plus approximative. Une horizontalité apparente qui masque en réalité une confusion généralisée [2].

La promesse initiale - donner une voix à tous - s’est ainsi transformée en saturation permanente. La parole n’est plus hiérarchisée. Elle est noyée. Et dans ce flux continu, l’opinion la plus approximative peut rivaliser avec l’expertise la plus solide.

Quand les algorithmes décident de la visibilité

Mais le véritable basculement est ailleurs : dans le pouvoir des algorithmes.

Sur X, depuis l’arrivée de Elon Musk, la logique s’est durcie : priorité aux contenus polarisants, valorisation des comptes payants, affaiblissement des garde-fous. La conflictualité devient un levier d’audience.

Chez Mark Zuckerberg, via Facebook, Instagram et WhatsApp, l’algorithme privilégie l’engagement immédiat : ce qui choque, ce qui indigne, ce qui retient.

Mais c’est avec TikTok que cette logique atteint son point culminant.

Ici, l’algorithme ne se contente pas de trier à : il anticipe, façonne et enferme. En quelques minutes, il construit un profil comportemental d’une précision redoutable et propose un flux ultra-personnalisé, souvent impossible à interrompre. La communication devient alors une immersion continue, sans distance critique.

Résultat : l’utilisateur ne choisit plus ce qu’il voit.

C’est la plateforme qui choisit pour lui.

Une architecture de pouvoir invisible

Des chercheuses comme Sherry Turkle ont montré que cette hyperconnexion produit paradoxalement de la solitude [3]. Zeynep Tufekci, elle, souligne la fragilité politique des mobilisations numériques [4].

Mais avec TikTok, un nouveau seuil est franchi : la vitesse et la brièveté des contenus réduisent la pensée à des fragments. L’émotion remplace l’argument. Le réflexe supplante la réflexion.

Enfin, Safiya Umoja Noble rappelle que ces systèmes ne sont pas neutres : ils reproduisent et amplifient les biais sociaux [5].

Ainsi, les réseaux sociaux ne sont plus des plateformes. Ce sont des architectures de pouvoir.

Un pouvoir concentré entre les mains de quelques entreprises capables d’influencer ce que des milliards d’individus voient, lisent et croient. Un pouvoir d’autant plus redoutable qu’il est souvent opaque, insaisissable, difficile à réguler.

Conclusion

Revenir à Umberto Eco aujourd’hui, c’est comprendre que nous ne sommes plus seulement face à une crise de la parole. Mais à une captation de l’attention.

La question n’est plus : qui parle ?

Mais : qui contrôle ce que nous voyons, pensons… et finissons par croire ?

Dans cet univers, la vérité ne disparaît pas.

Elle est simplement submergée.

Et peut-être est-ce là la forme la plus insidieuse de manipulation.

[1] Umberto Eco, propos tenus lors de la remise d’un doctorat honoris causa à l’Université de Turin, 10 juin 2015 ; citation rapportée notamment par la presse italienne (La Stampa, 2015) et largement reprise dans des compilations et médias internationaux.
[2] Umberto Eco, Apocalittici e integrati, Milan, Bompiani, 1964.
[3] Sherry Turkle, Alone Together : Why We Expect More from Technology and Less from Each Other, New York, Basic Books, 2011.
[4] Zeynep Tufekci, Twitter and Tear Gas : The Power and Fragility of Networked Protest, New Haven, Yale University Press, 2017.
[5] Safiya Umoja Noble, Algorithms of Oppression : How Search Engines Reinforce Racism, New York, NYU Press, 2018.

Illustration : Nancy Roc avec IA

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