Le Marché de Dajabon:
produits alimentaires contre "pèpès"
Par Gotson Pierre, République Dominicaine,
Aout 2000
Dajabon,
un lundi, 11 heures du matin. Le soleil tape fort
sur cette petite ville du Nord-Ouest de la
République Dominicaine. Il n'y a pas
d'électricité. "Se fue la luz", comme
disent les Dominicains et les générateurs
domestiques grondent.
Mais, près du poste frontalier, la rumeur des
acheteurs et vendeurs noie le ronflement des
moteurs. Ici, c'est jour de marché. Les
Dominicains et les Haïtiens se rencontrent pour
échanger leurs produits.
Tito L. est un commerçant de Dajabon. Il gère
son "super colmado" ou bazar dans le
centre de la ville. Mais, depuis 10 ans il vient
chaque lundi et vendredi près de la frontière
pour proposer ses produits aux Haïtiens, mais
aussi aux acheteurs dominicains qui arrivent de
plusieurs villes avoisinantes.
Les négociations se déroulent dans une
atmosphère fébrile. Chacun discute son prix.
Des fourgons bondés de produits dominicains
côtoient les étalages de produits proposés par
des Haïtiens. Le son strident des hauts parleurs
se mêle a la cacophonie régnante: un air de
"meringue", de "bachata" ou
de la publicité.
Les Dominicains offrent en majorité des produits
alimentaires. En premier lieu, la banane en
surproduction chez eux. Ils étalent également:
échalotes, huile, ufs, macaroni,
spaghettis, ognons, harengs, riz, biscuits,
poules, sucreries, jus en conserve, eau traitée.
Les Dominicains offrent par ailleurs :
vaisselles, savons, papiers hygiéniques,
détergent, etc.
C'est en brouette que sont acheminés les
produits en provenance ou entrant a Ouanaminthe,
ville du Nord-Est d'Haïti, limitrophe de
Dajabon. Les camions attendent de l'autre coté,
près de la douane haïtienne, dans un nuage de
poussière que soulèvent les motocyclettes
assurant le transport vers l'intérieur de la
ville.
Les brouettes de marchandises doivent percer un
flot incessant de personnes circulant dans les
deux sens. De temps a autre une voix avertit :
"attention brouette, brouette!" Des
chargements considérables dépassant en hauteur
celui qui doit en assurer le maniement.
Les militaires dominicains qui supervisent les
opérations sont postés sur le pont de la
Rivière Massacre qui sépare les deux villes.
Aucune présence de la police haïtienne. Des
travailleurs sociaux penchés sur le dossier
confirment que des militaires dominicains
profitent des jours de marchés pour extorquer
des Pesos ou des Gourdes a des commerçants
haïtiens.
En plus de vendre ses produits, Tito L. saisit
certains jours l'opportunité pour acheter
vêtements et chaussures. Ces produits vendus par
des Haïtiens sont moins chers et de meilleure
qualité, dit-il. Il déclare que les chaussures
achetées au marché a 200 Pesos coûtent au
magasin 1000 Pesos.
Ce sont souvent des produits semi-usagés ou
produits neufs entrant en contrebande en Haïti.
Ils sont désignés par le vocable
"pèpès", adopté aussi bien en Haïti
qu'en République Dominicaine. Ce lundi-la, les
Haïtiens apportent aussi : artisanats,
ceinturon, réchaud. Mais ce sont, comme
d'habitude, les "pèpès" qui dominent.
Souvent, des commerçantes dominicaines
traversent de l'autre coté et se rendent au
marché de Ounaminthe ou les stocs de
"pèpès" sont déballés et triés.
Outre Dajabon, les produits usagés, achetés a
Ouanaminthe par ces revendeuses dominicaines,
seront retrouvés dans plusieurs marchés de la
zone nord de la République Dominicaine.
De même, les produits dominicains achetés a
Dajabon ne restent pas qu'a Ouanaminthe. Les
acheteurs peuvent venir de loin. "C'est dur
de venir a Dajabon", se plaint Monise D.,
commerçante de St-Raphael, une ville du nord
d'Haïti. Chaque 15 jours, elle parcours des
dizaines de kilomètres de routes cahoteuses pour
venir ici. Elle achète des harengs, du riz et de
la vermicelle qu'elle va revendre dans sa ville.
Un investissement d'environ 1000 Gourdes (environ
US$ 60).
Le Peso est cher, indique Monise. Des deux cotés
de la frontière, la monnaie dominicaine est
échangée contre celle d'Haïti a raison de 0,78
Pesos pour 1 Gourde. Monise doit assurer les
frais de transport de la marchandise et payer la
douane dominicaine. Elle paie parfois jusqu'à
200 Pesos de droit de douane. "Je viens ici,
parce que je n'ai rien a faire en Haïti".
C'est durant le gouvernement de Jorge Blanco du
Parti Révolutionnaire Dominicain (PRD 82-86) que
fut réouverte la frontière dominico-haitienne
du coté de Dajabon. L'ancien dictateur
dominicain Rafael Leonidas Trujillo, la fermât a
la veille d'ordonner le massacre de milliers
d'Haïtiens résidents ou de passage en
République Dominicaine en 1937.
Dans le programme politique du président élu
dominicain Hipolito Mejia du PRD, il est prévu
de "revitaliser les relations de la
République Dominicaine avec Haïti en termes de
relations commerciales". Ce programme
prévoit d'"établir deux zones de libre
commerce ou seront offerts des produits
mutuellement convenus entre les deux
nations". Objectif principal:
"contribuer a la dynamisation de l'économie
des villages frontaliers et régulariser le
commerce informel qui se réalise entre
commerçants des deux cotés de la
frontière".
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