A travers Haiti

23e anniversaire du massacre de paysans à Jean Rabel

Haïti-Justice-Paysans Jean Rabel : Processus de cession de terre de l’Etat en vue d’une valorisation agricole

sur fond de revendications de justice et réparation
samedi 24 juillet 2010

Par Ronald Colbert

Jean Rabel (Haïti), 24 juillet 2010 [AlterPresse] --- Au terme d’une marche de plusieurs centaines de paysans, en hommage aux 139 paysans officiellement tués le 23 juillet 1987, la municipalité de Jean Rabel (à environ 250 kilomètres au nord-ouest de Port-au-Prince) a visité, en début d’après-midi du vendredi 23 juillet 2010, avec des dirigeants de Tèt Kole Ti peyizan ayisyen (Union des petits paysans haïtiens), une portion de terre susceptible d’être cédée à l’organisation paysanne pour l’implantation d’une forêt communale, a observé l’agence en ligne AlterPresse.

Il s’agit d’une action symbolique à l’occasion du 23e anniversaire du massacre de paysans à Jean Rabel, marqué par différentes manifestations socioculturelles, y compris le renouvellement des demandes de justice et réparation pour les victimes et leurs parents.

“Nous devons valoriser l’agriculture nationale… pour prévenir des maladies, comme le cancer. Aujourd’hui, nous sommes en train de faire la guerre aux produits agricoles. Après cette visite, des démarches seront entreprises auprès de la direction générale des impôts (Dgi) pour permettre aux paysans de Tèt Kole de rentrer en possession légalement de cette portion de terre de l’Etat”, annonce à AlterPresse Isaac Civil, maire principal de Jean Rabel.

Sur cette portion de terre, située non loin de la jonction des routes menant à Port-au-Prince et à Port-de Paix (chef-lieu du département géographique du Nord-Ouest), une opération d’arpentage, à une date non encore déterminée, devra fixer la quantité de carreaux qui seront accordés, lesquels feront l’objet de redevances régulières (des paysans) au fisc haïtien.

Auparavant, des fleurs ont été déposées au cimetière de Jean Rabel, ce 23 juillet, en souvenir des morts enregistrées dans le massacre de 1987, dans un contexte de revendications paysannes pour des changements en profondeur dans les modes de gestion locale.

En 2010, prévalent encore les conditions objectives qui ont poussé les paysans de la zone, encadrés alors par l’équipe missionnaire de Jean Rabel et le prêtre Jean Marie Vincent, à se soulever contre les grandons (les potentats) et les structures de l’Etat.

“23 ans après le massacre, les criminels courent toujours, nous n’avons pas encore obtenu justice et réparation, parce que le système judiciaire fonctionne mal. De plus, beaucoup de terres de l’Etat sont laissées en friche aux mains de grandons. Un système (pertinent) d’irrigation des terres ainsi qu’un système (adéquat) de transport public pour l’acheminement, la commercialisation de nos produits et les voyages de passagers font grandement défaut dans la zone”, déclare à AlterPresse, Clermida Joseph, 24 ans, fille d’un paysan victime en 1987.

Comme Clermida Joseph, d’autres enfants de paysans victimes, comme Olguine Métellus (26 ans), Walna Léon (24 ans), Dieumane Léon (23 ans), Chantal Métellus (23 ans), évoquent des difficultés, éprouvées par les descendantes et descendants de paysans victimes du massacre du 23 juillet 1987, de boucler leur cycle d’études académiques, au-delà de la destruction des biens (maisons, jardins) de leurs parents.

“La question de l’eau est primordiale pour moi. Nous dépendons trop des pluies. Cette année, les 8 marmites (plus de 40 livres) de pois (haricots) que j’ai semés ne m’ont pas beaucoup rapporté”, signale Ana Lordéus, 56 ans, agricultrice depuis l’âge de 10 ans et élevant seule (son mari est décédé) 6 enfants et 4 petits-enfants à La Réserve, 3 e section communale de Jean Rabel.

Les semences acquises, chaque année en mai et septembre-octobre (contre des frais de transport) du ministère de l’agriculture et de la branche de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (Fao), parviennent très souvent en retard aux paysans, déplore Kénold Prévinord de l’organisation des paysans pour le développement de Jean Rabel (Opdjr).

“Les manifestations de ce 23 juillet 2010 nous font songer aux paysans abattus à coups de machettes à la même date en 1987. Jusqu’à présent, nous attendons encore… du système judiciaire des sanctions contre les auteurs du massacre”, fait remarquer Prévinord qui exhorte l’Institut national de la réforme agraire (Inara) à venir procéder à une distribution de terres aux paysans à Jean Rabel.

Le sénateur Mélius Hyppolite, présent aux manifestations du 23e anniversaire du massacre de paysans à Jean Rabel, a exprimé sa satisfaction de voir combien les paysans de Jean Rabel continuent de maintenir le flambeau des demandes de justice pour les victimes de 1987.

Rappelant comment il avait contribué à faire évacuer un paysan blessé dans le massacre du 23 juillet 1987 à Jean Rabel, il a profité pour souligner un geste remarquable, fait récemment par le paysan en question, pour l’aider à dégager le véhicule (dans lequel lui Hyppolite se trouvait) qui était bloqué au niveau de Coridon (zone de sédimentation de sel marin) sur la route menant à Jean Rabel, suite à des inondations enregistrées dans la zone.

Justement, la route passant par le morne Biennac (aux Gonaïves, à 171 kilomètres au nord de la capitale) et conduisant au bas Nord-Ouest (Anse Rouge, Baie de Henne, Jean Rabel, Mare Rouge, Bombardopolis, Môle Saint-Nicolas) est d’accès difficile pour tous les usagers depuis de nombreuses années. Les travaux publics n’ont rien accompli à date pour soulager les chauffeurs empruntant cette artère importante du Nord-Ouest d’Haïti.

Plusieurs représentants d’organisations non gouvernementales et d’institutions d’encadrement ont participé aux manifestations du 23e anniversaire du massacre de paysans de Jean Rabel.

Parmi les délégués, il convient de noter des représentants de la Coordination régionale des organisations du Sud-Est (Cros), du Mouvement des paysans de Papaye (Mpp, Hinche, Plateau Central), du mouvement revendicatif des paysans de l’Artibonite (Morepla) ainsi que de membres du mouvement de paysans sans terre (Mst) du Brésil arborant, entre autres, des pancartes du regroupement international payan Via Campesina. [rc apr 24/07/2010 12:00]