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Haiti-Histoire : La lutte des travailleurs pour la liberté est éternelle


mercredi 21 avril 2010

Septième et dernier segment d’un dialogue de Leslie Péan avec Vertus Saint Louis [1]

Ils ont échangé des notes à l’occasion de la sortie de l’ouvrage de ce dernier « Mer et Liberté : Haïti 1492-1794 ». Ces entretiens de janvier 2010 abordent un certain nombre de questions essentielles pouvant aider à contribuer à augmenter la capacité à penser ce qui se passe en Haïti.

Soumis à AlterPresse et publication débutée en janvier 2010

Leslie Péan : Je soulignais au commencement de cet entretien les conditions de possibilité de la liberté pour un esclave. Pour certains, ces conditions n’existent pas étant donné le degré de dépersonnalisation de l’esclave. En effet, pour la grande majorité, la cruauté du dressage infligé par le maitre ne laisse à l’esclave d’autre issue que de se soumettre. Même affranchi par ses propres luttes, l’esclave se retrouve condamné au sort de Tamango et de ses congénères, ces esclaves révoltés sur le négrier L’Espérance qui, après avoir tué tous les blancs, se retrouvent condamnés à mourir lentement, ne sachant pas manœuvrer un navire en haute mer. Les abolitionnistes qui demandaient la fin de l’esclavage firent circuler cette histoire de l’écrivain Prosper Mérimée en 1830 pour légitimer leur volonté de maintenir toutefois les Noirs sous tutelle étant donné leur faible capacité de s’organiser par eux-mêmes.

Contre cette vision infantilisante des Noirs présentés comme des incapables, un discours plus réaliste reconnait la résistance des esclaves pour manœuvrer les maitres et affaiblir leur pouvoir de domination. Toni Morrison, la grande romancière noire américaine, après Faulkner, est de cette école de la résistance qui indique comment l’esclave combat le déni d’humanité imposé par le maitre. En Haïti, on peut, sans tomber dans le culturalisme, reconnaître la lutte culturelle de l’esclave pour faire échec à l’oubli et à l’amnésie que l’Europe a voulu lui imposer pour en faire une chose afin de légitimer son exploitation. Il n’empêche que l’esclave n’a pu sortir seul de sa condition d’ombre et de zombi. Il a eu besoin d’alliés dans sa lutte vers son affranchissement. En Haïti, c’est ce que les philosophes des Lumières ont apporté.

Malheureusement, l’esclavage a continué sous d’autres formes en refusant de donner la propriété de la terre aux anciens esclaves afin qu’ils soient contraints de travailler sur les plantations contre une rémunération sous forme de rente (les de-moitié). Les Noirs dont les pères sont en Afrique n’ont pas eu de terres tout comme leurs congénères aux États-Unis d’Amérique n’ont pas eu les 40 acres (16 hectares) et une mule comme cela leur avait été promis par le président Abraham Lincoln dans la loi qui fut votée en janvier 1865. Les dirigeants haïtiens gardèrent le monopole de la terre malgré les revendications de la paysannerie pauvre tout comme le président américain Andrew Johnson qui prit le pouvoir après l’assassinat de Lincoln en avril 1865 refusa d’appliquer la loi des 40 acres (16 hectares) et une mule. L’organisation terroriste Klu Klux Klan (KKK) créée dans le Sud américain par Nathan B. Forrest s’assurera du maintien, ouvert par le lynchage mais aussi souterrain par la perpétuation d’un imaginaire différencialiste, du racisme anti-noir dans l’inconscient collectif.

Dans les nouveaux États indépendants comme Haïti en 1804, les puissances coloniales utilisent la corruption pour se rallier la minorité égoïste qui détient les leviers du pouvoir en leur disant que leur tour est venu d’être ceux qui ne travaillent pas. Cette minorité égoïste, à l’instar des anciens commandeurs sur la plantation, a pour mission de fidéliser les travailleurs afin de faciliter le passage graduel de l’esclavage pur à l’esclavage atténué, en combattant essentiellement le vagabondage et l’absentéisme. Les maitres jouent la carte de la prudence politique et décident de ne pas régenter la vie culturelle des anciens esclaves pourvu que le niveau de production espéré soit atteint. Les maitres s’associent la culture de l’esclave afin d’en faire un exutoire, une soupape de sécurité, pour le maintien de leur domination dans le domaine de la production matérielle. Le capitalisme esclavagiste accepte la liberté à la marge et continue par tous les moyens de réduire la portion du produit total qui va au facteur travail. Ce refus de la liberté aux travailleurs n’est-il pas au cœur des contradictions de l’accumulation du capital, amplifié par la globalisation et la recherche des pays à bas salaires, déterminant les crises cycliques du genre de celle que nous vivons aujourd’hui ?

Vertus Saint-Louis : Vous avez d’abord noté les remarques de ceux qui ont insisté sur la faible capacité de l’esclave à s’organiser et à se libérer. Je reviendrai, sur la différence entre l’esclave de l’antiquité gréco-romaine et celui du monde moderne. Dans le monde antique on retrouvait des esclaves médecins, grammairiens, savants, artistes… tombés dans la servitude, comme vaincus dans la guerre. En Afrique, des Européens ont pu avoir recruté, comme le prouve Descourtilz, des esclaves lettrés. Ils n’avaient pas comme les Romains, besoin du savoir des esclaves qui étaient concentrés sur les plantations. Dans le monde moderne, contrairement au monde antique, la connaissance a une fonction productive directe. Au cours de la révolution haïtienne et au lendemain de l’indépendance, les chefs militaires, appuyés sur quelques lettrés indigènes, se sont empressés de réduire les anciens esclaves au travail agricole sans tenir compte de la nécessité d’organiser les savoirs indispensables au progrès de la nouvelle société. Or, Haïti, proclamée indépendante, n’est plus en principe la dépendance d’une métropole disposée à recueillir ses produits. Elle doit entrer de façon compétitive sur un marché international dont les dominateurs lui sont hostiles sur le plan politique. Le savoir technique est l’un des outils indispensables pour briser l’étau économique et politique mais les chefs gaspillent les maigres ressources du pays dans leur lutte aveugle pour le pouvoir. On aura vu Cuba approvisionner en tafia les troupes de Lamarre, partisan de Pétion, qui implanté au Môle dans le Nord-ouest, guerroie contre Christophe. Les dignitaires de Pétion adoptent une loi contre le tafia cubain, supérieur à celui produit en Haïti, mais ils le consomment. Gênés de dire qu’ils vont prendre un coup de « cube », propos dont ils avaient l’habitude, ils diront allons prendre un coup de « chenuc ». Ces mêmes chefs, toujours ombrageux, n’hésiteront pas à faire disparaître ceux qu’ils jugeraient dangereux pour leur pouvoir mais il ne leur viendra pas à l’esprit qu’il leur est humiliant et préjudiciable de boire du tafia de Cuba, venu concurrencer sur le sol national, leur propre production à titres de propriétaires de guildive.

A propos de votre question, je remarquerai que produire, vendre et acheter de façon compétitive est une exigence du capitalisme moderne. C’est ce qui a porté de plus en plus à la globalisation et à toutes ses conséquences. Il faut des savoirs pour produire et l’accès au marché pour vendre. Ces deux questions fondamentales ont été globalement ignorées par nos chefs, perdus dans la politique, entendue comme petits calculs coups bas les uns contre les autres. Haïti, comme d’autres pays d’Afrique, par exemple, est menacée d’être noyée par la globalisation en cours. Par contre, la Chine est en train d’émerger comme grande puissance. Elle continue de pratiquer avec fièvre la politique consistant à attirer capitaux et savoirs. Un aspect important de cette politique est la fourniture de travail qualifié et à bas prix. Les répercussions de cette politique globale de la Chine se font déjà sentir. Quel avenir nous réserve la globalisation ? Je ne saurais le dire.