Dépêches

Haiti-Reconstruction : La culture anti-misère doit être la priorité


jeudi 8 avril 2010

Par Franck Laraque [1]

Soumis à AlterPresse le 8 avril 2010

Avant de définir cette culture anti-misère, considérons les solutions offertes par les dirigeants nationaux et internationaux ainsi que leurs thuriféraires face au séisme du 12 janvier 2010. Quel est grosso modo le bilan de cette catastrophe apocalyptique : Port-au-Prince, La Croix-des-Bouquets, Léogane, Jacmel et d’autres villes, en grande partie un amas de décombres. Sous ces décombres plus de 200 000 cadavres dont certaines dépouilles sont jetées comme ordures dans des fosses communes. Plus de 200 000 survivants, dont beaucoup seront amputés, sans abri, sans nourriture, sans soins médicaux. Des orphelins et des parents angoissés, désespérés devant tant de pertes de vies et de dégâts matériels. Un gouvernement absent, incompétent, déprédateur qui, comme nous l’avons plusieurs fois montré, avait ruiné l’économie du pays et causé les émeutes de la faim. Inutile donc de lire leurs recommandations. Quels plans l’ONU et son représentant principal en Haïti, l’ancien Président Bill Clinton et les pays dits amis mettent-ils sur le tapis. ? Le rejet du néolibéralisme qu’ils ont enfoncé dans la gorge du pays avec les résultats néfastes de la globalisation et de la privatisation ? Nenni. Plutôt son renforcement grâce à la technologie moderne.

Clinton et le cellulaire miraculeux

Au cours d’une séance du comité des Affaires étrangères du sénat américain, Clinton a admis sa culpabilité dans l’effondrement de la production du riz haïtien, par l’abaissement du tarif douanier haïtien à l’importation, en 1973, au profit des producteurs de riz américain. Une demi-vérité puisque cette réduction de tarif n’a pas seulement détruit la production de riz mais toute la production alimentaire haïtienne. Il prétend que c’était une erreur. On peut, à bon droit, en douter. Un président aussi intelligent que Clinton n’envoie pas 20 000 soldats en Haïti par erreur mais pour y instaurer le Programme d’Ajustement Structurel qui déstabilise l’économie des pays ciblés au profit des E.U. Le gouvernement haïtien n’a pas été moins coupable. Fritz Deshommes économiste et vice-recteur à la recherche de l’Université d’Etat d’Haïti explique : « Il y a eu en 1994/1995, dans le cadre de la problématique du retour à la démocratie, les impositions faites par les puissances qui incluaient une baisse des tarifs douaniers. Et Haïti a été encore plus loin en appliquant le tarif zéro. Si bien que j’ai moi-même rencontré des personnes de la BM et de la BID qui me disaient : dites à votre gouvernement que l’on en demande pas tant ! » [2]. L’aveu de Clinton paraîtrait sincère s’il annonçait le rejet du système néolibéral coupable. Mais il n’en est pas du tout question. Ses regrets sont tout simplement des larmes du crocodile étoilé dévorant sa proie. Avant d’aborder son effarante solution, il faut remarquer à son crédit son incroyable capacité de fund-raising pour les milliards de dollars que réclame la reconstruction après ce séisme. (Rayi chen di dan l blanch dirait Fanfan, la tulipe à l’oreille gauche). Là où le bât blesse, c’est sa vision pour la refondation du pays. Il faut qu’Haïti soit le premier pays au monde à connexion sans-fil. Chaque Haïtien même dans les régions les plus reculées aura son portable. Il pourra ainsi avoir accès à l’ordinateur pour l’éducation et le commerce en ligne. Le paysan juché sur sa montagne la plus isolée aura la possibilité de recevoir les toutes dernières informations comme le gars au coin d’une rue de Manhattan. Un véritable conte de fée. Le relèvement économique est garanti, non pas dans l’intérêt des agences de cellulaires en Haïti que possèdent républicains et démocrates, parmi lesquels Madame Clinton et des Kennedy. C’est la bourde que le « tzar de la co-reconstruction » veut faire avaler. Le téléphone à chaque gueule devient magique, partant nourricier, dans le pays de l’imaginaire. Sans oublier la dispersion des usines d’assemblage et des ateliers de sueur dans les provinces pour favoriser la décentralisation de la pauvreté. Et moutons de Panurge d’applaudir. Personne pour dire à Clinton que nous ne sommes pas des cons.

L’ONU et la culture salvatrice

L’UNESCO (Organisation de l’ONU pour l’éducation, la science, et la culture) se devait de justifier son nom à Paris, le lieu par excellence de la culture occidentale. Adoptant le slogan : « La culture sauvera Haïti », elle a organisé, en mars dernier, une séance spéciale à cette fin. De quelle culture s’agissait-il ? La plupart des grands pontifes ont, comme le voulait l’Unesco, plaidé en faveur de la culture des belles-lettres et des beaux-arts. Voilà notre point de contention. Sans nier l’importance des belles lettres et des beaux-arts, nous pensons qu’ils sont des facteurs d’expansion de l’économie, des éléments de la superstructure de la structure économique et non pas des facteurs de la création de celle-ci comme l’ont prétendu des orateurs. A notre connaissance il n’y a pas de pays où la culture des belles lettres ait précédé la culture dans son sens étymologique, la culture de la terre, le développement économique. En parlant de cette réunion à Paris, rappelons que Sully, l’illustre conseiller d’Henri IV, roi de France, affirmait, en 1606, « Le Labourage et le Pastourage, voilà les deux mamelles de la France ». Il a, en outre contribué à la création de routes, de ponts et d’autres infrastructures.

L a Culture Anti-Misère

Le choix d’une culture des belles-lettres et beaux-arts dans le maintien du système néolibéral amélioré ou le choix d’une culture anti-misère rejetant le néolibéralisme pour l’adoption d’un système donnant la priorité au développement agricole à partir des régions rurales n’est pas un choix sémantique. Il détermine lequel de ces deux choix est le plus capable d’affranchir tout individu de la faim et de lui garantir les droits jugés fondamentaux par la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de l’ONU : droit à la nourriture, droit au logement, droit à l’emploi, droit à la santé, droit aux vêtements, droit à l’éducation, droit à l’égalité sociale. Notre choix porte sur ce deuxième concept, à contre-courant des préférences de l’ONU, de Clinton, des pays amis et de leurs alliés internationaux et nationaux. Ce choix est celui adopté le 18 mars écoulé dans la « Position des mouvements sociaux haïtiens sur le processus de ‘reconstruction’ d’Haïti » par plus de cinquante associations paysannes et urbaines qui ont opté pour un « processus alternatif » recommandant les ruptures suivantes : rupture avec l’exclusion, rupture avec la dépendance économique, rupture avec la centralisation excessive du pouvoir et des services publics, rupture avec les rapports actuels de la propriété de la terre. Ce processus inclut des recommandations sur l’éducation publique, la valorisation de la langue créole, la protection de l’environnement, la santé, une justice égalitaire, la gouvernance de l’Etat, les relations internationales et la mobilisation des masses pour la défense de leurs intérêts. La présentation du professeur Alex Dupuy, a souligné des recommandations similaires mais sa voix et celle de l’ancien ministre de la Culture et cinéaste, Raoul Peck, semblent avoir été des cris isolés à la séance de l’UNESCO qui, à tout le moins, a rendu hommage à la créativité de « notre trésor national, Frankétienne » dans le domaine de la littérature, de la peinture et de l’éducation.

Nous voulons espérer que les journalistes, animateurs de radio et internautes « progressistes » cesseront de donner la préférence à la diffusion des écrits et interventions des partisans du statu quo et accorderont désormais une plus grande place à la vulgarisation des idées et actions qui luttent pour un changement radical et la viabilité d’un développement alternatif en Haïti.

[1Professeur Emérite, City College, New York

[2Interview de Fritz Deshommes par Sophie Perchellet in « Haïti Liberté » 31mars-6avril 2010