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Haiti-Histoire : Les puissances étrangères et les adversaires politiques indigènes


lundi 15 février 2010

Troisième de sept segments d’un dialogue de Leslie Péan avec Vertus Saint Louis [1]

Ils ont échangé des notes à l’occasion de la sortie de l’ouvrage de ce dernier « Mer et Liberté : Haïti 1492-1794 ». Ces entretiens de janvier 2010 abordent un certain nombre de questions essentielles pouvant aider à contribuer à augmenter la capacité à penser ce qui se passe en Haïti.

Soumis à AlterPresse le 9 janvier 2010

Leslie Péan : L’esclavage moderne est le refoulé dans l’histoire de la pensée occidentale. Or on sait que le refoulé revient toujours. En effet le discours du maitre continue son cheminement dans l’impasse que fait la philosophie postmoderne sur l’esclavage. Toutefois certains outils de cette philosophie comme la méthode archéologique sont utilisés dans votre mise à jour du discours de la marchandise dans le sous-sol haïtien et dans les soubassements des luttes de classe et de couleur. Cette grille de lecture met vos analyses hors du lit de Procuste et vous accordez une attention fine aux aspects empiriques qui échappent souvent à nos historiens plus intéressés à légitimer l’indigénisme, le noirisme ou le mulatrisme. Vos recherches s’articulent sur l’absence d’une pensée stratégique chez nos élites pour faire face aux puissances coloniales dans leurs contradictions hégémoniques. Pensez-vous que ces élites victimes de l’impérialisme cognitif et insérées comme elles le sont dans la colonialité du savoir pouvaient avoir d’autres ambitions et prendre des initiatives en dehors des structures rétrogrades de l’ordre marchand ? Ne sont-elles pas victimes de la hiérarchie établie par le colonialisme européen dans le système de connaissances et à partir de laquelle leurs héritiers fondent leur supériorité dans la colonialité des pouvoirs et savoirs dominants qui s’imposent à la planète ?

Vertus Saint Louis : Les classes dirigeantes haïtiennes ne pouvaient avoir d’autres ambitions et prendre d’autres initiatives. Pour les raisons suivantes. Il leur faudrait penser la colonie comme une unité dans une mécanique mondiale non seulement politique et militaire mais aussi économique, culturelle et scientifique. Elles continuent aujourd’hui encore à penser le pouvoir comme l’exercice d’un despotisme sur la population locale en vue de s’assurer le contrôle de la caisse publique. N’ayant aucune solidarité avec la grande masse de la population, elles ont plutôt tendance à rechercher l’appui des puissances étrangères en vue de se procurer les moyens d’en imposer à leurs adversaires politiques indigènes et à la population haïtienne. Elles ont fait un choix : à elles la politique pour devenir chefs, aux étrangers d’organiser pour elles la technique la science et l’économie.

LP : Vous analysez le double jeu américain qui joue la carte de l’autonomie pour Haïti afin d’affaiblir la France et de la porter à se débarrasser de la Louisiane qui représentait alors un quart du territoire américain actuel. Mais en même temps, Jefferson ne veut pas que Toussaint Louverture ait une marine de guerre et encore moins une marine marchande. Cet héritage d’une politique anti-navale continuera avec Dessalines et ses successeurs dans l’entendement qu’Haïti a essentiellement une vocation terrienne. Depuis lors, le fait naval est occulté et la maitrise du large est reléguée aux oubliettes. La perspective d’une marine marchande haïtienne est tuée dans l’œuf. Les négociants consignataires ont enraciné et pérennisé la thèse de Jefferson qu’on enverrait à Toussaint des bateaux pour lui acheter ses denrées et pour lui livrer les marchandises qu’il achetait. Comment légitimer une politique navale pour la rendre ambitieuse aux yeux des dirigeants haïtiens ?

VSL : Je me contente uniquement de porter à la connaissance du public des données sur l’importance de la puissance maritime dans notre histoire. Nos dirigeants ne l’ignorent pas. Ils n’ont cessé depuis 1798 de rechercher l’appui des marines étrangères comme support pour accéder au pouvoir ou s’y maintenir. Je me contenterai ici de citer Jacques Nicolas Léger : « Nos hommes d’Etat sont de véritables empiriques, sacrifiant tout à l’intérêt du moment. Manquant de science, ils sont incapables de se tracer une ligne de conduite, qu’ils suivraient invariablement. Ils passent leur temps à comploter ; et le mystère dont ils enveloppent leurs décisions, qui ne résisteraient pas à la critique, engendre des cancans, des racontars auxquels ils se complaisent. Ils savent rarement ce qu’ils veulent, disent blanc aujourd’hui, noir demain. » J’ajouterai la remarque de Frédéric Marcelin, selon qui, les gouvernements haïtiens sont obligés d’éviter « le plus léger désaccord international de crainte de compromettre leur existence en fournissant une occasion propice à leurs adversaires pour les renverser… Le meilleur allié contre notre propre gouvernement a été souvent l’étranger qui menace de bombarder. »

LP : Parlons de la cérémonie du Bois-Caïman. La valorisation de soi a-t-elle besoin d’un mythe fondateur occultant la vérité historique ? La participation des prêtres catholiques blancs à l’organisation de la révolte du Bois-Caïman et la mort qu’ils subissent aux mains des troupes coloniales a toujours été cachée par la plupart des historiens haïtiens. Le cas notoire du Père Bienvenu est connu. C’est aussi le cas pour le rôle des royalistes dans cette révolte des esclaves dans le Nord du 22 août 1791. Comment arriver à faire cette articulation entre l’incontournable surdétermination internationale d’Haïti et la demande de liberté et d’autodétermination du peuple haïtien ?

VSL : A mon avis, on a exagéré le rôle de la cérémonie du Bois Caïman et du vaudou en général dans la révolution haïtienne. On n’a pas suffisamment prêté attention à l’évolution du vaudou de l’époque coloniale au lendemain de l’indépendance. Sous la révolution, les masses populaires, tout en pratiquant le culte vaudou, étaient fortement influencées par les idées républicaines, venues de France. Il suffit de lire le volume 5 de Madiou pour se convaincre qu’au lendemain de l’indépendance, le vaudou a été le refuge de la paysannerie vaincue par les classes dirigeantes, elles-mêmes asservies au commerce des grandes puissances maritimes. Aujourd’hui, l’insistance de nos clercs sur le vaudou vise à masquer le refus des classes dirigeantes de consentir les sacrifices nécessaires pour s’affirmer dans le domaine de la science et de la technique.