Documents

Haiti-Histoire : La Déclaration des droits, terreur pour les esclavagistes et boussole pour les esclaves


mercredi 3 février 2010

Deuxième de sept segments d’un dialogue de Leslie Péan avec Vertus Saint Louis [1]

Ils ont échangé des notes à l’occasion de la sortie de l’ouvrage de ce dernier « Mer et Liberté : Haïti 1492-1794 ». Ces entretiens de janvier 2010 abordent un certain nombre de questions essentielles pouvant aider à contribuer à augmenter la capacité à penser ce qui se passe en Haïti.

Soumis à AlterPresse le 9 janvier 2010

Leslie Péan : Votre éclairage de l’histoire d’Haïti permet de mieux appréhender celle de la révolution française. Vous rejoignez Tocqueville qui disait que c’est à partir de la colonie qu’on peut mieux comprendre la métropole. Votre présentation des revendications écrites des esclaves et leur référence aux droits de l’homme bouscule les idées reçues d’anachronisme qui soutiennent que le concept de droits de l’homme était inexistant pour les esclaves. Faut-il considérer cette façon de voir comme une séquelle de l’esclavage des consciences, fondatrice de l’hypocrisie du monde moderne ?

Vertus Saint Louis : Je profite de la remarque de Tocqueville pour attirer l’attention sur un point important. Le système de liberté politique des Européens a profité des richesses que leur procurait l’esclavage colonial mais la politique extérieure des Européens a été fortement déterminée par les préoccupations de commerce extérieur. Les Anglais ont livré aux Français la guerre de succession d’Espagne (1701-1713) justement pour arracher à ces derniers le monopole de la fourniture en esclaves des colonies espagnoles de l’Amérique du Sud. La perte par la France des grandes guerres coloniales du XVIIIème siècle et les dépenses consécutives à la guerre d’Amérique ont été pour beaucoup dans la crise financière qui provoquera la convocation des Etats généraux, ce qui débouchera sur la révolution de 1789. La France a été à l’avant-garde sur la question des droits de l’homme mais la trop grande dépendance du commerce national de France à l’égard de son commerce colonial, lequel suppose l’esclavage, a empêché la France d’étendre spontanément sa Déclaration des droits dans les colonies. La Déclaration a été la terreur pour les esclavagistes mais elle a été une grande boussole pour les esclaves de Saint-Domingue.

Comme exemple de terreur nous avons le cas de Moreau de Saint-Méry. « L’esclavage, dit Moreau, n’était l’objet que de méditations philosophiques, que de regrets plus ou moins sentis par des hommes dont l’apanage est plutôt de désirer la perfection que de calculer les bornes de la perfectibilité. Il se mêlait bien à cette réunion un sentiment d’orgueil parce que l’on croit vouloir mieux que ceux qu’on accuse d’injustice mais il n’y avait encore aucun danger pour l’ordre public dans ces spéculations où l’on va chercher à plusieurs milliers de lieues de quoi alimenter la bienfaisance… Au commencement de l’année 1788, ce ne fut plus la même chose. » Moreau rappelle les pétitions demandant l’abolition de la traite et venant des Amis des Noirs, membres ou non du parlement britannique. Il souligne la grande sensation provoquée au Cap par les rumeurs venant du Mercure de France. Puis, il enchaîne « Au commencement de 1788, les colonies étaient tranquilles quoiqu’elles eussent à se plaindre du pouvoir arbitraire. Ce fut lorsque les feuilles périodiques apportèrent la nouvelle du mouvement des amis-des-noirs en Angleterre que les premières alarmes se répandirent... Les chambres d’agriculture s’occupèrent de mémoires dont le but était de conjurer cet orage menaçant et qui prit un aspect encore plus sinistre lorsqu’on apprit qu’il s’était formé une société des amis-des-noirs en France, à Paris même. »

Quoique partisan de l’esclavage aux colonies, Moreau de Saint-Méry est un franc-maçon, adepte des Lumières, qui embrasse, avec enthousiasme, la cause de la Révolution en France. Choisi, le 21 avril 1789, comme électeur, par le district de Saint-Eustache, dont il rédige les cahiers, il devient un des 407 électeurs qui choisiront les députés du Tiers Etat de Paris. Il est membre de l’assemblée des électeurs qui se constitue par la suite. Le 26 juin, ce corps félicite les Etats généraux d’avoir pris le titre d‘Assemblée Nationale. Moreau déclare à l’Assemblée Nationale que le corps des électeurs soutiendra ses principes « dans tous les temps et dans toutes les circonstances. » Le 1er juillet, il est élu président de ce corps. Moreau est le grand organisateur de la milice votée, le 13 juillet 1789, pour défendre Paris contre les troupes royales et qui, le 14, prendra la Bastille. Il en reçoit les clefs des mains des vainqueurs. Le 15, il fait désigner Lafayette commandant de la garde nationale de Paris et il porte à élire Bailly président de la commune. Le 30, il présente à Necker la cocarde en lui disant : « ces trois couleurs nous sont chères, ce sont les couleurs de la liberté. » Il déclare au roi qu’il mérite maintenant, par la vertu, la couronne qui lui était destinée par la naissance. En octobre, le peuple ramène à Paris, le roi et l’Assemblée Nationale. L’autorité suprême passe à la Commune dont Moreau, le premier secrétaire depuis juillet, est devenu le vice-président, le 21 septembre. Il est du groupe des vingt qui accompagnent Louis XVI à l’Hôtel de Ville. Moreau perçu, lors des troubles de juillet, comme un roc immobile au milieu de la tempête et considéré comme le soldat fidèle à son poste lorsque bien d’autres désertent, semble être devenu en octobre un grand arbitre entre les partis. Pourtant, il renonce à son élection, le 4 octobre, comme chef de la police de Paris et, le 10, il démissionne de la Commune. Il prétexte de raisons urgentes de se rendre en Amérique. Il devient un contre-révolutionnaire actif au service des colons.

Dans sa « Description… de la partie française de Saint-Domingue » publiée à Philadelphie en 1797, Moreau de Saint-Méry biffe un passage, rajouté lors des éditions suivantes, et dans lequel sont rappelées les préoccupations abolitionnistes qui découlent des principes de l’humanité et de la philosophie. Il tremble presque de s’être livré, malgré lui, à ce qu’il veut éviter : une réflexion philosophique sur l’esclavage qui lui ramène à l’esprit les douloureux événements de la Révolution.

Un simple rappel de la philosophie des droits de l’homme a fait trembler Moreau de Saint-Méry mais les esclaves de Saint-Domingue n’ont pas hésité à lever le drapeau des droits de l’homme. Je citerai à l’appui de mon affirmation le passage suivant : « …, on trouve dans les archives du vicomte Lainé, alors un jeune homme présent à Saint-Domingue pour essayer de récupérer des loyers impayés faisant partie de l’héritage de son père, et que les événements obligent à faire son service de garde national aux alors du Cap assiégé, une indication intéressante. Le 28 août, le chef d’un détachement insurgé « s’est courageusement approché en disant que qu’il demandait les droits de l’homme ou une amnistie générale de Monsieur le Général ». Auparavant, Lainé avait signalé l’arrestation « d’un jeune homme de la Gironde qui, placé sur une habitation, se plaisait à lire les gazettes des Jacobins et autres philosophes ennemis des blancs ». Le manuscrit Clément signale aussi l’exécution de ce blanc, avec quatre insurgés sans mentionner les raisons. Mais ce même manuscrit mentionne sous la date du 26 septembre que le Père Cachetan, curé de la paroisse du Trou, restait avec les insurgés « pour leur prêcher les droits de l’homme et l’évangile de la liberté ». Celui-là aussi sera pris et exécuté. » (Voir Yves Bénot. « Les insurgés de 1791… » Cahiers des Anneaux de la mémoire, no. 6, Nantes, 2004, 70-83, 79. Or, le Cap est, au moins dès 1792, le modèle pour les autres insurgés. Ceux des Platons diront : « Ce que le Cap fera, fera loi pour tout le reste de la colonie ». D’autre part, l’information relative au Père Cachetan concorde avec celle concernant le Père Bienvenu dont la tête tranchée a été exposée en face de celle de Boukman. Elle concorde avec les slogans lancés par les insurgés accourant au secours de Sonthonax le 21 juin 1793 « Grâces soient rendues à nos bons prêtres qui nous disaient que nous y réussirions ». La revendication des droits de l’homme par les insurgés de 1791, ceux de 1792 (voir la lettre Philosophique) explique les références expresses aux droits de l’homme au moment de l’affranchissement des esclaves en 1793. Pourquoi les préoccupations relatives aux droits de l’homme ont pratiquement disparu après 1794 ? Il s’agit d’une importante question d’histoire.