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Haiti-Séisme : La Katrina d’Haïti

Quand la furie de la nature et la faillite humaine contribuent à la catastrophe
lundi 25 janvier 2010

Par Tontongi

Soumis à AlterPresse le 22 janvier 2010

Le tremblement de terre du 12 janvier 2010 a causé en Haïti des dégâts d’une proportion apocalyptique, particulièrement à Port-au-Prince, à Léogane, à Jacmel et dans la région sud-ouest. Pour un pays qui était déjà en proie à une multitude de handicaps, ce coup du destin a été particulièrement anéantissant. Pourtant il a tenu le coup, le pays, malgré le flot de sang et de pleurs, malgré les os brisés sous les décombres, malgré la squelettisation de la majestueuse cathédrale de Port-au-Prince dont l’ombre spectrale, enfant, attendrissait tant mon émoi, son odeur de bougie brûlée agrandissant sa mystique.

Comme les quatre cyclones qui ravageaient Haïti en automne 2008, ou encore Katrina, le cyclone qui frappait les États-Unis en été 2005, le séisme du 12 janvier a démontré l’ampleur que peuvent prendre les désastres naturels quand ils se combinent avec la négligence, l’incompétence, la corruption et la mauvaise foi des humains.

Naturellement, il faut faire la différence entre la science sismologique qui a identifié les patterns géologiques et le mouvement des plaques tectoniques qui causent et aggravent le tremblement de terre, et l’action (ou l’inaction) des humains et du système socio-politique haïtiens quant à la mise en place des paravents, sinon de prévention, du moins de réduction des dégâts envisageables dans une crise séismique. C’est la différence entre un État fonctionnel comme celui de Cuba qui affrontait à peu près les mêmes cyclones qu’Haïti en 2008 avec considérablement moindres dégâts, et l’État dysfonctionnel d’Haïti, historiquement au service de la bourgeoisie prédatrice, qui ne s’est jamais souscrit à la notion de l’État comme protecteur du bien-être général et des moins privilégiés.

Un système inhumain et des conditions sub-humaines

La tragédie séismique qui engloutit Port-au-Prince et le sud-ouest d’Haïti en ce jour de janvier 2010 changera à coup sûr la physionomie des villes et régions affectées, mais espérons que changeront aussi à la fois la conception et les pratiques de fonctionnement de l’État comme une poule aux œufs d’or qu’on déplume à volonté. Espérons qu’engloutisse avec les piliers des bâtisses et des monuments, avec les blocs de béton jadis protégeant les refuges, avec les cadavres jetés dans les fosses communes comme des immondices anonymes, tout le système socio-politique pourri d’Haïti qui considère le prochain comme un pallier et un pion malléable à merci, un système qui n’a cure que des gens vivent au milieu de la crasse et de la misère la plus horrible si l’automobile tout terrain du bourgeois est assez robuste pour y circuler à grande vitesse ; un système inhumain qui accepte que des gens vivent dans des conditions sub-humaines pour perpétuer le statu quo ; un système de perdition qui intimide par la terreur étatique et l’invasion étrangère, par l’exclusion et la répression, par l’exploitation et la subjugation de l’humain par l’humain.

Je pleure les gens qui meurent, parents, amis et connaissances, à l’instant d’un soupir et d’autres après une longue agonie ; je pleure ces gémissements et bourdonnements qui émanent de la profondeur des hécatombes sérielles, ces morts de la malchance et de la contingence dont la survie dépendait de la faillite d’une conjonction de facteurs à la fois arbitraires et prédéterminés mais qui tous témoignent de la démission relative d’une partie importante de la société : son propre État national.

Je pleure les enfants de l’oubli, ces disparus à peine parus dans notre monde de faux-semblants dont la ténacité vitale de la petite Jeanne, sauvée des décombres, a témoigné l’existence. Je pleure le grand vide d’être et les espaces dilapidés ; je pleure la furie destructive de la nature et le sang et les pleurs qu’elle a fait couler, sa violence mortelle contre les membranes de la terre, contre le corps sacré des humains. Je pleure cette massive manifestation de l’existence de l’horreur ; je pleure ses victimes innocentes.

Je me réjouis, toutefois, de voir au milieu des laideurs de la tragédie, cette immense manifestation de solidarité provenant des quatre coins du globe pour aider Haïti à s’en remettre, pour l’aider à survivre les coups. Pourtant je ne peux m’empêcher de revoir le spectre de Katrina, revivre l’abandon de la Nouvelle-Orléans seulement quelques mois après que les larmes de crocodiles eussent été versées. Haïti connaîtra-t-elle le même destin de ré-statuquosation que la Nouvelle-Orléans quatre années après
Katrina ?

En effet, il serait condamnable de ne pas nous souvenir de Katrina dans le contexte du tremblement de terre en Haïti. L’éclairage, la vigilance, les apports de solidarité, les incriminations dans les médias nationaux et internationaux, les cris pour le changement étaient presque les mêmes qu’en Haïti aujourd’hui, mais seulement quelques mois plus tard les choses étaient retournées dans l’ordinaire de leur mondanité. Les morts étaient morts pour
toujours ; on n’avait pas à en questionner les causes ni gaspiller les ressources pour en redresser les dégâts. Katrina n’était plus un scandale et la misère humaine, même exposée sur les écrans de télévision et d’ordinateur, n’était plus part de l’urgence et encore moins des priorités.

Fausse compréhension basée sur une fausse prémisse

Nous accueillons avec indulgence ceux-là qui, face à la passivité démissionnaire de l’État haïtien durant les premiers jours cruciaux du tremblement de terre, émettent le voeu que les choses soient prises en main par les étrangers, particulièrement par les Étatsuniens. C’est un désir suscité par la frustration, mais c’est une fausse compréhension des choses basée sur la fausse prémisse que les étrangers auraient les intérêts haïtiens à coeur plus que les Haïtiens eux-mêmes. La solidarité étrangère à Haïti est jusqu’ici formidable, les forces humanitaires de sauvetage et d’aide à la survivance, les secours médicaux et d’autres ont accompli un travail extraordinaire qui a sauvé beaucoup de vies dans une situation générale de chaos et de destruction. Mais leur travail de secours aura sitôt pris fin, et ils plieront bagages. Le peuple haïtien restera confronté aux mêmes problèmes : l’exploitation, l’inégalité, l’exclusion sociale, la détresse économique, la victimisation par les circonstances et les contingences.

La solution n’est certainement pas, loin de là, dans la recolonisation d’Haïti comme le préconisent carrément plus d’un ou plus implicitement dans le voeu que les étrangers prennent charge d’Haïti. En fait, l’ironie bien amusante de cette assertion c’est qu’elle ignore ou passe de l’éponge sur le fait qu’Haïti ait vécu justement, avant le tremblement de terre, sous le paradigme de la charité étrangère et de l’ajustement structurel promus par le Fond monétaire international et la Banque interaméricaine de développement qui sévissent en Haïti comme des proconsuls de l’impérialisme.

La responsabilité de la colonisation et de l’oppression postcoloniale

Comme le rappelle Peter Hallward dans un article dans The Guardian du 13 janvier 2010, « les décennies de politique néolibérale ’d’ajustement’ et d’intervention néo-impériale ont dépouillé le gouvernement d’Haïti de toute capacité significative d’investir dans son peuple ou d’organiser son économie (...) Haïti est couramment désigné comme ‘le pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental’. Cette pauvreté est l’héritage direct possiblement du système colonial d’exploitation le plus brutal dans l’histoire du monde, aggravé par des décennies d’oppression systématique postcoloniale ». Hallward est correct d’attribuer aux conditions socio-économiques existant en Haïti une part de responsabilité dans les dégâts causés par le séisme : « C’est cette pauvreté et l’impuissance qui expliquent l’énorme échelle d’horreurs à Port-au-Prince aujourd’hui. » Hallward conclut l’article avec le voeu qu’en plus de l’aide d’urgence envoyée par la communauté internationale qu’elle réfléchisse sur ce qu’elle peut faire « pour faciliter l’auto-responsabilisation du peuple d’Haïti et des institutions publiques. Si nous sommes sérieux dans notre volonté d’aider, il faut nous défaire de nos velléités de contrôler le gouvernement d’Haïti, de pacifier ses citoyens et d’exploiter son économie. Et puis nous devons aussi commencer à payer au moins quelques-uns des dommages que nous avons déjà causés » [notre traduction de l’anglais]. À la lueur du blocus illégal par les États-Unis des ports et de l’aéroport de Port-au-Prince, la mise en garde de Hallward est bien judicieuse.

C’est en effet difficile de voir ceux-là mêmes comme Bill Clinton, George W. Bush et Nicolas Sarcozy, cet héritier du revanchisme français, dont les décisions politiques sont en une grande partie responsables des malheurs d’Haïti maintenant se métamorphoser en champions de son bien-être. Le paradigme de la charité, de la dépendance et de la prise en charge, c’est celui-là même que l’impérialisme bien-pensant (ou son pendant le néocolonialisme globaliste) avait déjà imposé sur le reste du tiers-monde, Haïti servant comme laboratoire. Il faut rejeter catégoriquement cette voie-là.

Une opportunité de repartir à neuf

Ce qu’en outre les forces progressistes doivent avancer dans le grand débat d’idées qui se mène en cet instant, c’est que le tremblement de terre et la réponse passive de l’État à son égard témoignent non seulement de la faillite du système politique, mais ils rendent possible en même temps l’opportunité de chambarder tout le système pourri et le remplacer par un nouveau système rebâti sur des bases plus solides, plus bénéfiques aux intérêts du peuple.

En effet, Haïti n’était pas, loin de là, un paradis terrestre quand le séisme fonçait sa furie sur son centre névralgique. Haïti et Port-au-Prince en particulier vivaient, avant le tremblement de terre, dans des conditions quasiment séismiques, dans une situation terrible de sous-développement qui amène en son sillon la misère, la corruption de l’État, la nocivité de l’environnement, l’abjection de la vie ou simplement la laideur de la contingence. Haïti était en désolation avant le tremblement de terre, la désolation est maintenant amplifiée par les horreurs en série que vit journellement la population.

Cependant, malgré ses horreurs, le tremblement de terre présente pour nous une rare occasion de repartir à neuf, repartir à partir du projet original de libération nationale, d’indépendance et de solidarité avec les autres peuples qui combattent l’oppression ; repartir vers la création de la société de droit et de justice sociale, vers une vie décente faite de dignité et de fraternité solidaritaire. Au lieu qu’elle nous engouffre davantage dans l’impasse de la sub-humanité, cette catastrophe nationale, contrairement à l’humiliation de février 2004, doit nous faire avancer vers l’avant, non pas en terme de la conception productiviste du progrès, mais en terme de la réalisation du projet humanitaire vers la transcendance, vers la réalisation de la justice sociale, la dignité de l’individu, la sécurité et le bien-être de la collectivité.

Il n’y a aucune raison pour qu’Haïti demeure une singularité de l’abject, un superlatif de la pauvreté, ni un cas particulier qu’illustre la conception raciste de développement de l’humain.

Oui, même pétri dans le chagrin par la mort des gens que j’aime et je respecte, même vivant la mort dans l’âme l’horrible cauchemar de destruction de Port-au-Prince de mon enfance, je me réjouis de la solidarité universelle que manifeste cette collectivité de nations et de peuples envers la souffrance de mon peuple. Je m’en réjouis, car c’est la récompense de la raison contre l’ignorance et contre l’inhumanité de la notion qu’on puisse bâtir une éthique de vie sur l’exclusion, l’avarice et l’apparence. Dans ce présent moment de chaos, de confusion et de priorité de la survivance et du chacun pour soi, c’est bien réjouissant de voir ces images de solidarité et d’abnégation de soi. Même si on voit dans certains moments de la tragédie la manifestation animale de la contingence, il y a encore l’espoir de reformuler ou de réaffirmer le grand besoin de transcendance, de civisme et de sacrifice de l’ego pour arriver à un nouveau paradigme de réinvention de l’être comme à la fois liberté et solidarité avec l’Autre, une nouvelle éthique de vivre ensemble.

La grande tragédie où s’engouffre aujourd’hui le peuple haïtien est bien douloureuse mais je reste confiant qu’il la surmontera avec courage ; les jours qui viendront seront assurément jalonnés d’épreuves, mais à la fin le pays reprendra sa force car, tout comme le bistouri du chirurgien blesse pour la guérison, cette présente tragédie peut être une opportunité de rebâtir un demain meilleur. Haïti ne moura pas. Loin de là.

20 janvier 2010

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N.B. Je veux profiter de cette occasion pour présenter mes condoléances aux familles de mes amis et collègues d’Haïti qui ont perdu leurs vies dans le tremblement de terre. Je pense plus spécialement à Pierre Vernet qui a été un farouche défenseur de notre créole, à Georges Anglade, le grand géographe et excellent « audienceur », et à Mireille Neptune Anglade, une grande championne des droits de la femme. J’écrirai éventuellement un hommage spécial pour honorer leur mémoire. Mes condoléances et sympathies vont également aux familles de Christine Toussaint, de Myriam Merlet, de Magalie Marcelin, d’Anne Marie Coriolan, de Micha Gaillard et de tous les compatriotes, connus et non connus, affectés par cette tragédie.