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Haiti-Histoire : L’esclavage comme phénomène constitutif de la modernité


mardi 12 janvier 2010

Premier de sept segments d’un dialogue de Leslie Péan avec Vertus Saint Louis

Leslie Péan et Vertus Saint Louis ont échangé des notes à l’occasion de la sortie de l’ouvrage de ce dernier « Mer et Liberté : Haïti 1492-1794 ». Ces entretiens de janvier 2010 abordent un certain nombre de questions essentielles pouvant contribuer à augmenter la capacité à penser ce qui se passe en Haïti. [1]

Soumis à AlterPresse le 9 janvier 2010

Leslie Péan : Ma recension de votre dernier ouvrage « Mer et Liberté : Haïti 1492- 1794 » n’est pas exhaustive. Vous avez étudié tant de questions fondamentales que je voudrais approfondir et du même coup aborder d’autres qui concernent votre ouvrage antérieur « Aux origines du drame haïtien – Droits et Commerce maritime (1794-1806) ». Je voudrais revenir sur le thème de l’esclavage dans ses rapports avec la liberté. Une thèse sous-jacente de votre travail est que l’esclavage traverse les corps et irrigue les consciences à un tel point que la culture qui en sort ne peut produire la liberté. Comment un esclave peut-il devenir libre ? Comment sortir alors, avec ou sans réserve, de la soumission qui devient une caractéristique profonde ancrée dans les mentalités, entretenue par la religion et reproduite par la répression ?

Vertus Saint Louis  : Au sens littéral, la première partie de la question ne pose pas trop de problèmes, la seconde soulève des difficultés considérables. Un esclave peut devenir libre par l’affranchissement qui est un corollaire inévitable de tout système esclavagiste. On a beau ranger l’esclave parmi le bétail, voire les choses, il demeure irréductiblement un être humain pour qui la liberté demeure le plus précieux des biens. Le maître, surtout s’il est bon exploitant, est le premier à comprendre cette vérité. Pour faire obéir l’esclave, l’usage du fouet est indispensable mais les promesses, en particulier celle de la liberté est un atout important pour le maître. Quand il accorde la liberté à un esclave, il donne de l’espoir à mille autres. C’est comme au jeu de hasard. S’il n’y avait jamais de gagnants, le business du propriétaire serait obligé de fermer les portes. Un esclave peut devenir libre en servant le maître, en le flattant. Devenu libre, il sera un bon esclavagiste, désireux d’avoir ses propres esclaves. A Rome on a vu une véritable industrie de l’affranchissement prospérer en dépit des interdictions légales. Les guerres jetaient par milliers des esclaves sur le marché, on en achetait qu’on faisait travailler. Une fois que le maître a rentré son argent, il vendait très cher la liberté à l’esclave. Les descendants de ce dernier pouvaient devenir citoyens romains. Vers la fin de la République, Rome était peuplée en majorité par ces descendants d’esclaves, attachés au maintien de leur liberté et du système de l’esclavage. Il se produit une sorte de renouvellement continu du contingent de citoyens, qui se maintiendra sous l’empire jusque vers la suite. De ce point de vue, l’on doit se demander si le système des castes n’est pas pire que celui de l’esclavage.

La seconde partie de la question pose 1) le problème de la suppression de l’esclavage et de toute forme d’oppression, 2) le problème de promotion de la liberté par tous et pour tous. Je n’entrevois pas encore de solution, en dehors de progrès considérables des droits de l’homme et des peuples. On en est encore loin.

LP : Trois à quatre siècles de pratiques d’exclusion esclavagistes donnent naissance à une pensée, une philosophie, et une culture qui constituent les fondements de la modernité. Il ne s’agit plus de l’esclavage grec ou romain ou même de l’esclavage maghrébin dans lequel il y avait des Blancs esclaves. Cette fois, il n’y a que des Noirs à vendre. Le commerce triangulaire Europe-Afrique-Amérique a demandé une certaine ingénuité, une organisation, un financement, des goûts, bref une capacité d’exécution, qui marqueront l’ère moderne.

L’esclavage antique toutefois lègue à l’esclavage moderne la vision aristotélicienne que l’homme libre est celui qui ne travaille pas. En effet, dans l’antiquité, l’accession de l’individu à la liberté était conditionnée par la possession d’esclaves pour s’occuper de la production des biens et services tandis que l’homme libre s’occupe des affaires de la cité. Il faut une solide capacité de planification, posséder un sens particulièrement poussé de l’exécution des taches spécifiques, pour organiser une campagne négrière dont les bénéfices peuvent prendre plus deux ou trois ans pour se matérialiser.

En effet, l’homme d’affaires doit d’abord commencer par décider du nombre d’esclaves à acheter et des prix. Ensuite il doit trouver un bon capitaine, un navire, un équipage, de la marchandise de troc, des négociants en « nègres » expérimentés. De plus, le capitaine doit avoir des contacts avec les rois africains vendeurs d’esclaves afin qu’il trouve à son arrivée dans chaque rade qu’il accoste assez de captifs dans les hangars. En ce sens, le capitaine du navire doit s’assurer qu’il a assez de colliers de cou, bracelets de poignet, entraves de pied, cadenas, clés et chaines pour que les courtiers gardent leurs captifs.

Mais ce n’est pas tout. Il doit rationaliser l’espace dans la cale du bateau pour disposer les esclaves comme des sardines afin de pouvoir charger le plus grand nombre. Sachant qu’au moins dix pour cent des esclaves meurent dans les navires, les négriers embarquent toujours dix pour cent de plus afin de rentabiliser leurs activités à la vente. La traversée se fait avec tous les risques associés aux pirates et corsaires ainsi qu’aux navires de guerre des pays en compétition pour le monopole de la traite.

A l’arrivée, le calvaire continue après la vente dans les marchés à esclaves comme celui de la Croix des Bossales. Les prix de vente variaient entre $40 et $1000 dollars par tête. Des pays comme l’Angleterre ont pu faire leur révolution industrielle à partir du capital ainsi accumulé. Robin Blackburn a montré que 55% de la formation brute de capital fixe en Angleterre en 1770 vient du commerce esclavagiste. 20 millions d’Africains ont été amenés de force des côtes de l’Afrique en Amérique en trois siècles. Enfin, le négrier doit embarquer une quantité de marchandises dont sucre, café et tabac qu’il vendra en Europe pour rembourser les financiers qui avaient préfinancé son opération.

Le capitaliste marchand rentrera dans ses fonds et fera un profit si son analyse prévisionnelle, à chaque étape de la transaction, s’est révélée juste. Le capital marchand exige une capacité d’exécution stricte afin qu’il y ait toujours de la main d’œuvre disponible pour le travail de la canne à sucre, comme cela se voit dans les bateyes dominicains hier et aujourd’hui. La liberté pour le capital marchand c’est la possibilité d’avoir des esclaves comme main d’œuvre servile.

Tout ceci est une introduction pour parler de la mainmise de l’Occident sur l’information médiatique concernant l’esclavage. Les études sur l’esclavage sont minces en Europe par rapport aux États Unis d’Amérique depuis une vingtaine d’années. Cette mainmise sur la connaissance confisque le sens de la réalité historique et porte les nouvelles générations à tomber dans les mêmes pièges que leurs pères. L’esclavage n’est pas vu comme un phénomène constitutif de la modernité mais plutôt comme un de ses avatars. Comment arriver à rétablir le sens du réel ?

VSL : La couleur et la discrimination de race qui lui est lui associée distinguent radicalement l’esclavage antique de l’esclavage moderne. Notre erreur est de nous arrêter à ce seul aspect. Pour rétablir le réel, il faut placer la traite et l’esclavage moderne dans le cadre du grand commerce international. Alors on découvre que l’esclavage antique fonctionnait dans des sociétés qui n’assignaient pas à la science la recherche du gain à travers les affaires. Il en est autrement de l’esclavage moderne. Le développement du grand trafic international a supposé celui des assurances maritimes, impensables sans l’arithmétique politique des Anglais. L’Italie médiévale avait déjà inventé le livre de compte appelé encore livre de raison. Il va falloir au nouvel ordre marchand né avec la colonisation moderne et sa suite l’esclavage, une rationalité théorique en mathématique et physique dans laquelle les puissances de l’Europe du Nord-Ouest se montreront supérieures aux Ibériques, vaincus sur mer et demeurés trop empiriques. Il s’agit d’un tournant capital qui inaugure l’ère à partir de laquelle, la science devient une composante essentielle au fonctionnement de l’Etat moderne en Europe, particulièrement en France et en Angleterre.

De plus, l’esclavage moderne fonctionne dans les colonies mais pas sur le territoire national. Il n’exerce pas une influence directe sur le système de liberté politique des esclavagistes. L’introduction massive d’esclaves à partir du IIe siècle av. J.-C. a été un élément de taille dans le déclenchement de la crise de la république à Rome. Les gens du Sud des États-Unis, habitués à une économie fondée sur l’esclavage, n’ont pas su en inventer une autre. En Haïti, notre culture est restée marquée par les séquelles de l’esclavage et la vivacité de la question de couleur. Tandis que la France, obligée de vider les lieux, a pu se créer des options économiques modernes, Haïti plongée dans les querelles de couleur, coupée de la technique et de la science a été condamnée à vivre d’une agriculture de subsistance associée à la culture du café.