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Haiti : La liberté sans esclavage

Sur « Mer et Liberté – Haïti 1492-1794 » de Vertus Saint Louis
mardi 22 décembre 2009

Par Leslie Péan

Soumis à AlterPresse le 21 décembre 2009

Il est quelque peu étonnant que l’un des meilleurs ouvrages produits en Haïti en 2009 n’ait pas été signalé dans la presse et ne suscite un large débat. Il n’est jamais trop tard pour bien faire et pour présenter au public le travail de réflexion de haute volée du professeur Vertus Saint Louis. D’abord le titre : Mer et Liberté – Haïti (1492-1794). Tout un programme. L’auteur ne tombe pas dans le piège de parler de Saint Domingue. Il ne change pas le nom de la maison en y allant au sous-sol. Nous sommes donc en Haïti dans cette période de formation cruciale, dans ces trois siècles de colonisation allant de 1492 à 1794 où se sont mis en place les soubassements de l’ordre occidental qui refuse aux peuples non blancs la liberté et le statut d’êtres humains.

Afin de justifier l’exploitation à outrance de ces peuples, l’éthique raciste a propagé l’idée que les non blancs ne sont pas de vraies personnes. Cette propagande s’est faite sous tous les cieux, avec des moyens de communication sans précédent.

Liberté du commerce

En commençant avec la citation de Charles Baudelaire « Homme libre, toujours tu chériras la mer ! », tirée de l’ouvrage « Les fleurs du mal », Vertus Saint Louis indique son intention d’aborder le sujet de l’émergence de la liberté en Haïti, adossé à cette immense beauté qu’est la mer. Son projet est de reconstruire la conquête de la liberté en 1794, au rythme des rivalités internationales et des luttes de classes et de couleurs. Loin des apparences trompeuses d’un indigénisme évanescent, il reconstruit les liens invisibles, détachés ou rompus entre les protagonistes en mettant le cap sur les navires qui apportaient esclaves et repartaient avec du sucre et du café. Dans le susurrement de l’eau le long de leur coque, Vertus Saint Louis constate les troubles générés du même coup par ce commerce de denrées, car le colon d’Haïti « ne peut pas cultiver, en quantité suffisante, tous les vivres nécessaires, car les meilleures terres doivent être réservées aux denrées. » [1] Il identifie là l’onde de choc génératrice de contradictions qui se développent pour la liberté du commerce afin de se procurer les vivres nécessaires pour alimenter la population.

Vertus Saint Louis donne des éléments pour permettre une meilleure intelligibilité de l’histoire coloniale dans ses rapports avec la liberté et les droits. L’approche consiste à aller dans les profondeurs du mouvement de conquête de la liberté du commerce, initiée par les Hollandais dans les républiques des Provinces-Unies, dans ses rapports contradictoires avec le commerce esclavagiste de la traite qui lui sert de fondement. En déclarant dans son livre Mare Liberum (De la liberté des mers) publié en 1608 que la liberté du commerce est un droit naturel supérieur à celui de la souveraineté, Grotius ne défend pas un principe mais plutôt les intérêts de la Hollande, alors la plus grande puissance maritime du globe. C’est la liberté de marché demandée et exigée par le plus fort contre le plus faible. Mais cette liberté est refusée par la Hollande en ce qui concerne le commerce des épices (noix de muscade et clous de girofle) dont elle détient le monopole. Ce qui provoque la riposte de l’Angleterre refusant aux marchandises qui ne sont pas transportées par des bateaux anglais, l’accès à son territoire. La porte était ouverte aux quatre guerres anglo-néerlandaises commençant en 1651 et se terminant en 1784 avec le transfert du centre de gravité des activités maritimes d’Amsterdam à Londres. Ces guerres accélèrent le déploiement du voile des assises conceptuelles de l’Occident, du dogme de la liberté du marché toujours plus efficace quelle que soit la situation. “Les Hollandais et les Anglais, dit Vertus Saint Louis, qui passent pour des champions de la liberté moderne, deviennent les grands organisateurs de l’esclavage colonial. Cette liberté moderne qui est, en définitive, celle du marchand, suppose la rivalité entre les grandes puissances maritimes pour la domination de la planète.” [2]

C’est aussi au nom de la liberté pour leurs intérêts commerciaux que les colons français d’Haïti vont s’en prendre à la métropole et présenter leurs cahiers de doléances. Pour la représentation aux États Généraux. Contre toute autonomie aux hommes de couleur. Contre l’abolition de la traite des esclaves. Contre le monopole du commerce avec la métropole. Ce dernier point est particulièrement important à la lumière de l’influence grandissante des marchands américains en Haïti qui offrent de meilleurs prix et produits que ceux venant de la France comme le voulait le système de l’exclusif de Colbert. Dans cette Haïti, première productrice mondiale de café et de sucre, la liberté du commerce est combattue par les administrateurs coloniaux qui s’allient aux affranchis pour diminuer le pouvoir des planteurs Grands Blancs. Ces derniers se sont organisés au sein de l’Assemblée de Saint Marc qui, par les décrets des 17 et 21 juillet 1790, déclare la liberté du commerce. Les opportunités qu’offre la mer rentrent en contradiction avec les libertés civiles et politiques réclamées par les affranchis.

La nécropolitique s’installe

Vertus Saint Louis restitue admirablement cette lutte entre les Ponpons Blancs et les Ponpons Rouges aboutissant à la libération de prison de Rigaud, Pinchinat et autres mulâtres arrêtés depuis l’assassinat d’Ogé et de Chavannes le 25 février 1791 d’une part, et l’assassinat du colonel de Mauduit le 4 Mars 1791 d’autre part. Mais pour les Mulâtres, les libertés viendront de la mer avec le décret du 15 Mai 1791 de l’Assemblée Constituante en France accordant aux personnes nées de père et de mère libre leurs droits civils et politiques. Cette mesure, toute restrictive qu’elle soit car ne concernant que 5% des affranchis, fut rejetée par les Blancs. C’est dans ce décor des luttes entre Blancs et Mulâtres que survient la révolte des esclaves du 22 août 1791 dans le Nord. Une onde de choc qui va tout changer. Connaissant le poids d’Haïti dans l’économie française, les royalistes tenteront d’instrumentaliser la révolte des esclaves pour affaiblir les Girondins. Dans le même temps, cette nuit du 22 août 1791, dans l’Ouest, des Mulâtres, dont Beauvais et Pétion, décident de s’allier aux Noirs pour combattre les Blancs.

Ce fut la première alliance entre Noirs et Mulâtres défiant l’idéologie raciste des Blancs et qui se solda par la victoire des affranchis et la signature du concordat de Damiens le 24 septembre 1791. Malheureusement, leurs 300 alliés noirs dénommés les Suisses, en feront les frais. Ils furent déportés vers Belize, puis la Jamaïque et enfin au Môle Saint Nicolas où ils furent assassinés et jetés à la mer en grande majorité. La nécropolitique s’installe. Une vingtaine furent épargnés et envoyés par les Blancs dans le département de l’Ouest pour donner la preuve de l’impossibilité pour les Noirs de faire confiance aux Mulâtres. [3] Nombre de dirigeants mulâtres du Sud avaient protesté contre le sort que les Blancs voulaient faire aux Suisses mais ils ne furent pas écoutés. Il s’agissait pour les Blancs de détruire la confiance entre Noirs et Mulâtres car ils avaient compris qu’une telle alliance menaçait leurs intérêts.

Luttes hégémoniques coloniales

Les Noirs se rendent compte que les libertés même quand elles viennent de la mer ne sont pas appliquées par les Blancs de la colonie, pris au piège du racisme colonial de la blanchitude. Alors ils prendront le taureau par les cornes en organisant la grande révolte des esclaves du Nord du 22 août 1791. Dans le même temps, les Mulâtres continuent de s’agiter pour avoir leurs droits, précipitant la métropole à envoyer Sonthonax et Polvérel pour appliquer le décret du 4 Avril 1792 proclamant l’égalité des affranchis et des Blancs. Pour remplir leur mission, Sonthonax et Polvérel seront obligés de faire des alliances avec les Mulâtres mais surtout avec les Noirs qui avaient la force du nombre, pour combattre les Blancs regroupés autour du gouverneur autoproclamé Galbaud. La guerre civile est devenue une guerre raciale et une guerre commerciale puisque depuis l’exécution du roi de France le 21 janvier 1793, l’Angleterre et l’Espagne ont déclaré la guerre à la France. Et c’est aussi par la mer que viennent les sollicitations de l’Espagne et de l’Angleterre aux forces noires locales pour conquérir toute l’ile. Déjà en 1792, dans la Grand’Anse, les Blancs arment leurs esclaves. Le nègre Jean Kina et ses troupes rejoignent les troupes anglaises qui débarquent dans le Sud pendant que les troupes espagnoles grignotent le territoire du Nord.

La guerre entre les puissances européennes esclavagistes est la constante de la période étudiée. Entre la Hollande, l’Espagne, l’Angleterre et la France, la guerre fait rage et même en temps de paix, elle continue sous forme larvée. Entre l’Espagne et la France, les rivalités sont particulièrement aigües surtout en ce qui concerne Haïti. Au cours de la guerre d’indépendance américaine de 1776, les Anglais avaient offert à plus de trois mille esclaves noirs la liberté et des terres si ces derniers acceptaient de rejoindre les troupes de la Couronne britannique. Ces noirs loyalistes le firent et n’eurent pas le sort des Suisses après 1776. Les Espagnols, contrôlant la partie orientale d’Haïti, utiliseront les mêmes procédés de marchandage de la liberté pour se rallier les chefs noirs de l’insurrection du 22 août 1791 dont Biassou, Jean-François et Toussaint Louverture. Ils court-circuitent ainsi les possibilités de ralliement de ces derniers à la politique des envoyés de la deuxième commission civile composée de Sonthonax et Polvérel en septembre 1792. Comme le souligne Vertus Saint Louis, « l’Espagne peut passer, aux yeux des révoltés, comme le pays qui ne parle pas de liberté mais ne la combat pas. Pour les esclaves, la France c’est un pays qui est en train de mentir. Elle parle de liberté, elle pratique l’esclavage en recourant à tous les moyens. » [4]

Les normes plus puissantes que les lois

La lettre philosophique des insurgés de juillet 1792 insérée dans le mémoire de Joseph Cambefort, colonel du régiment du Cap, à ses supérieurs indique leur compréhension claire des enjeux et leur refus d’accepter des demi-mesures de la part de la France. Conscient que la France s’enlise et est sur le point de perdre la partie d’échecs, les insurgés noirs déclarent :

« Trop longtemps …. nous avons été les victimes de votre cupidité et de votre avarice, sous vos coups de fouet barbare, nous vous accumulions les trésors dont vous jouissiez dans cette colonie. L’espèce humaine souffrait de voir avec quelle barbarie vous traitiez ces hommes comme vous …sur qui vous n’aviez d’autres droits que celui du plus fort dites-nous quelle est cette loi qui dit que l’homme noir doit appartenir et être une propriété du blanc. Une telle loi ne peut exister que dans votre imagination. […] Messieurs qui prétendez nous assujettir à l’esclavage, n’avez-vous pas juré de maintenir la constitution française … avez-vous oublié que vous avez juré la déclaration des droits de l’homme qui disent que les hommes naissent libres et égaux en droits. » [5]

Cette lettre philosophique des insurgés noirs indique que la condition d’être humain de l’esclave n’a pas changé dans son ipséité et c’est ce qu’il démontre dans sa révolte. Les insurgés noirs deviennent indispensables aux commissaires français pour tenter de résoudre l’équation du maintien de la colonie à la France. C’est ce que fit Sonthonax en donnant la liberté aux Noirs avec la proclamation de l’affranchissement général du 29 août 1793. Les jeux étaient faits. La métropole entérina la liberté générale des esclaves dans toutes les colonies, le 4 février 1794. Toussaint Louverture attendra de recevoir confirmation de la ratification de la liberté par la Convention montagnarde avant de rallier les forces de la République le 25 juin 1794.
Le visage de la liberté charrié par la mer est-il la fin de l’esclavage ? Après trois siècles de barbarie coloniale raciste, le bilan est lourd en 1794. Le nouveau libre a été ravi de sa personne et de sa réflexion à un tel point que le processus de subjectivation c’est-à-dire de construction de soi, est difficile, quand il n’est pas tout simplement perverti par le noirisme revanchard. Il a été décervelé et maintenu dans un état d’ignorance afin qu’il ne puisse maitriser son environnement. Il a surtout appris à croire en tout ce que le Blanc lui dit. Mais aussi, l’ancien libre charrie l’héritage des préjugés du mulatrisme et des normes de supériorité inculquées par le racisme colonial de la blanchitude. Pour garder le privilège de la couleur claire, les Mulâtres se constituent en ce que Vertus Saint Louis nomme « une élite de pères sans mères », mais aussi une élite dans laquelle se pratique l’endogamie, comme en donne l’exemple les deux frères Julien et Pierre Raimond qui se marient avec leurs cousines. [6] Des normes plus puissantes que les lois car la loi s’impose à l’individu de l’extérieur tandis que la norme fait partie de son registre intérieur. On le voit avec le viol des négresses qui, tout en état interdit dans Le Code Noir, se pratiquait régulièrement par le colon. Le discours de l’idéologie raciste infiltrée dans le corps social devient le discours du pouvoir. Comme le dit Michel Foucault, « la thématique raciste va, à ce moment-là, non plus apparaître comme instrument de lutte d’un groupe social contre un autre, mais elle va servir à la stratégie globale des conservatismes sociaux. » [7]

La liberté venue de la mer ne s’inscrit pas dans le cadre d’une éthique. Bonaparte la remet en question en 1802. Cette liberté est le produit de circonstances et s’est révélée illusoire pour les anciens esclaves car ces derniers n’ont fait que changer la couleur de leur maitre. Ils sont passés du maitre blanc au maitre noir, et certains d’entre eux sont passés d’anciens esclaves au statu de maitres. La mer peut aussi amener des océans de vide pour les sociétés dont les dirigeants écoutent les sirènes qui les éblouissent en leur donnant le pouvoir.

Vertus Saint Louis récuse la thèse de la race, du vaudou, du marronnage et des facteurs culturels comme force centrale ayant servi à propulser la conquête de la liberté en 1793-1794. La thèse principale au centre de son argumentation est que ce sont les facteurs matériels dont la production, la finance et surtout le commerce qui ont été déterminants dans cette épopée. Au fait les révoltes d’esclaves ont eu lieu dans toute la Caraïbe et en Amérique du Sud. Pourtant, c’est uniquement en Haïti que ces révoltes ont abouti à la liberté générale en 1793.

L’essence des choses

Vertus Saint Louis projette un éclairage particulier pour aider à comprendre l’affranchissement en Haïti. À la faveur d’une conjonction de facteurs, la mer et la liberté se rejoignent pour sauver la plus riche des colonies par la libération de ses travailleurs de leur condition servile. Contradiction fondamentale quand on sait que des villes telles que Bordeaux, le port sucrier de la France, et Nantes, son port négrier, dès 1680, avec plus d’une centaine de bateaux destinés au commerce interlope avec Haïti, dépendaient de l’esclavage moderne basé sur la supériorité raciale des Blancs pour assurer la rentabilité de leurs entreprises. Pour ces villes portuaires françaises et d’autres qui bénéficient de la traite dont La Rochelle, Rouen, le Havre, Marseille ainsi que pour maintes villes anglaises et allemandes, la liberté c’est l’esclavage. Alors que les Haïtiens disent qu’il faut la liberté sans esclavage.

La connaissance nécessaire pour appréhender la liberté des esclaves en Haïti est de l’ordre de la complexité. Quand les éléments séparés du système esclavagiste se sont mis à communiquer et à entrer en relation les uns avec les autres, alors des bifurcations se sont produites aboutissant à des transformations qualitatives. Les colons Blancs sont inexorables et sourds aux revendications des Mulâtres et des Noirs. Ils sont aveuglés par l’agencement initial de l’esclavage duquel ils ne veulent se défaire. Mais pendant qu’ils restent collés au phénomène du racisme, le mouvement de la liberté du marché fait tâche d’huile et se propage jusqu’au déclenchement de l’avalanche du 22 août 1791, considérée par Robespierre comme « vendéen ». Selon certains, Boukman se serait plaint que Touzard, le commandant adjoint du régiment du Cap, l’a trahi et n’a pas respecté son mot « que les troupes de ligne ne tireraient pas sur eux, [et] qu’ils n’auraient à faire qu’aux colons ». [8] Cette interprétation vient aussi du fait qu’il y avait des Blancs parmi les insurgés, et que les dirigeants de l’insurrection Biassou et Jean-François se considéraient généraux des armées du Roy. La liberté du marché comme essence se révèle, prend le dessus et conduit à l’extinction du système esclavagiste en Haïti.

Vertus Saint Louis s’est bien acquitté de la tâche de rendre compte de la spécificité de cette complexité. Mais en mettant en avant le fondamental, il n’a pas négligé le secondaire sans tomber dans le travers consistant à en faire l’essence des choses. La vérité qu’il révèle prend en compte la connexion interne entre liberté et esclavage. Une connexion similaire à celle de la taxation du peuple à outrance par les Bourbons pour soutenir la machine de guerre coloniale, conduisant à la convocation des Etats Généraux en 1788, prélude à la révolution de 1789. Une connexion aussi similaire à la dialectique de la négresse et du maitre qui, pour sortir de la misère sexuelle d’une femme pour 150 hommes dans la colonie, conduit le Blanc à devenir le géniteur du groupe social des Mulâtres, remettant ainsi en question sa propre suprématie dans la colonie. La représentation coloniale tentera de masquer l’utilisation sexuelle des négresses par les Blancs en prétendant qu’elles sont libertines ou encore que les petits blancs sont victimes de la séduction des mulâtresses qui leur font outrepasser les conventions racistes pour écouter d’autres résonances.

Par la mer arrive la colonialité et cette forme d’européocentrisme, combattue par l’école latino-américaine, qui met les cultures européennes au pinacle de la production, de la connaissance et du savoir. Or il n’y a rien de plus faux. Jusqu’en 1820, l’Asie contribue 56% du PIB mondial avec la Chine et l’Inde contribuant 49% de ce pourcentage. Rares sont les pays comme la Chine qui, au cours de la dynastie des Ming (1368-1644), a maitrisé la mer au 15ème siècle et rayonné mondialement en tant que nation, sans pour autant verser dans le colonialisme.

A travers « Mer et Liberté », on lit aussi les fondements psychiques du pouvoir biopolitique qui s’installeront en Haïti et dans lesquels il est fait peu cas de la vie humaine. En effet, dans un pays comme Haïti, toutes les conditions sont réunies pour que la postcolonie s’installe du fait même que l’historicité propre des sociétés arawak et taino a été complètement détruite par la colonisation. La signature indélébile française est au cœur de l’écriture de l’histoire haïtienne. Cette signature consacre la pigmentocratie et le racisme que mulatristes et noiristes abusent pour plonger Haïti sous des dictatures rivalisant de cruauté et d’absurdité.

L’ouvrage de Vertus Saint Louis a le mérite de forcer la pensée en faisant une réflexion stratégique sur les thèmes de la mer et des libertés, de la contrainte extérieure et des lois liberticides qui ont ouvert la voie à la violence révolutionnaire de la guerre de l’indépendance aboutissant à 1804. La mer a apporté les ingrédients qui ont servi à produire la liberté pour les esclaves d’Haïti. Mais cette liberté contenait toutes les restrictions de race, de couleur, de propriété et d’éthique, liées à son origine. Mais en plus de la colonialité mentale qu’elle a instaurée, la mer charrie aussi et surtout la colonialité du pouvoir. C’est de la mer que sont venus les codes de vie pour estomper les rêves de liberté du peuple haïtien. L’embargo international dont Haïti a été l’objet depuis son indépendance a servi essentiellement à empêcher l’éclosion d’une alternative à la hauteur des défis posés par la quête de suprématie blanche en creux dans le projet de modernité des Lumières. À tenter d’éradiquer ce que Noam Chomsky nomme « la menace du bon exemple » qui ne cesse de renaitre sous de multiples formes.

[1Vertus Saint Louis, Mer et Liberté – Haïti (1492-1794), Imprimeur II, P-a-P, 2008, p. 215.

[2Ibid ; p. 22.

[3Caroline Fick, The Making of Haiti, University of Tennessee Press, 1990, pp. 124-125. Voir aussi David Patrick Geggus, “The « Swiss » and the Problem of Slave/Free Coloroed Cooperation”, dans David Geggus, Haitian Revolutionnary Studies, Indiana University Press, 2002.

[4Vertus Saint Louis, op. cit., pp. 293-294.

[5Ibid, p. 294.

[6Vertus Saint Louis, op. cit., p. 308.

[7Michel Foucault, Il faut défendre la société, Gallimard/Seuil, Paris, 1997, p. 53.

[8Yves Bénot, « Les insurgés de 1791, leurs dirigeants et l’idée d’indépendance », Cahier des Anneaux de la Mémoire, numéro 6, Nantes, 2004, p. 73.