Perspectives

Haïti-Quinzaine de la Créolophonie : Pour une politique linguistique véritablement nationale

Mise en garde contre toute utilisation de la langue Créole à des fins perverses
jeudi 22 octobre 2009

Par Wooldy Edson Louidor

P-au-P, 22 oct. 09 [AlterPresse] --- Le doyen de la faculté de linguistique appliquée (Fla), Pierre Vernet, plaide pour l’adoption d’ « une politique linguistique en Haïti qui traverse tous les secteurs de la vie nationale, notamment les secteurs de l’éducation, de la santé, de l’agriculture », selon les informations rassemblées par l’agence en ligne AlterPresse.

« Cette politique linguistique devrait être capable d’introduire de nouveaux modèles et schèmes de pensée collectifs, ainsi que de nouveaux comportements », préconise Vernet lors d’une conférence prononcée, le 20 octobre, au local de ce centre d’enseignement de l’Université d’Etat d’Haïti (Ueh), autour du thème : « Démarches nécessaires à l’application d’une politique linguistique en Haïti ».

Cette politique devrait aboutir à une « révolution culturelle », selon le professeur haïtien de linguistique, selon qui le pays ne verra pas le changement tant souhaité sans une modification profonde de « notre système de pensée, à l’origine de nos actions et de nos comportements ».

Une politique linguistique requiert des moyens et des outils

« Créer une politique linguistique en Haïti n’est pas une affaire de discours, cela requiert des moyens, des outils, des linguistes, des formations, la production de dictionnaires, de livres et d’autres documents écrits en créole », souligne Pierre Vernet, devant une assistance composée majoritairement d’étudiantes et d’étudiants, de journalistes et de membres d’institutions coorganisatrices de la quinzaine de la créolophonie.

Une politique linguistique ne concerne pas que la promotion d’une langue, mais elle traverse la vie d’un peuple et toute sa culture, explique le linguiste, en précisant que le mot « culture » fait référence à tout ce qu’un peuple fait et à la manière dont il le fait.

En outre, la langue est transversale à la culture, en considérant le rôle crucial joué par la langue dans le développement d’un pays, notamment pour la production économique, pour la création et la diffusion des idées et des pensées, pour la socialisation des enfants...

La langue constitue aussi un socle qui cimente tous les membres d’une société et les aide à créer une nation, une culture et à se retrouver dans un projet politique commun.

D’où le rôle important de la langue dans les dimensions économique, politique, culturelle et sociale d’un pays.

« Des secteurs prétendent promouvoir le Créole à des fins perverses »

Le conférencier Pierre Vernet pointe du doigt des gens et même des institutions qui prétendent promouvoir la langue créole, mais à des fins perverses, dénonce-t-il.

Il met en garde contre des secteurs nationaux et internationaux qui échafaudent le projet de changer l’orthographe actuelle du créole, en la rapprochant de l’orthographe française.

Cette tentative « dangereuse » représente, à ses yeux, une manière de reculer à l’époque d’antan, quand le créole était considéré comme un dérivé du français, comme une langue subordonnée, inférieure.

Il invite les intellectuels, les jeunes et toute la société à augmenter la production (écrite et orale) en Créole parce que, dit-il, c’est le meilleur moyen de promouvoir le Créole et de lutter contre les ennemis et détracteurs de cette langue.

Le conférencier donne l’exemple de la première génération de linguistes créolophones, dont il fait partie, qui ont commencé dans les années 1950 à poser des problèmes théoriques et épistémologiques liés à l’étude du Créole et à l’articulation entre théorie et pratique dans le cadre de cette étude linguistique.

Malheureusement, à travers la production de contre-exemples, sa génération a « falsifié » les bases théoriques ainsi que les travaux sur la langue créole, réalisés par des linguistiques antérieurs, surtout européens et américains, qui édifiaient leur recherche sur une approche « comparatiste », reconnaît Pierre Vernet.

La génération précédente a également créé un espace théorique dans la linguistique, appelé « la Créolistique », qui fournit une approche théorico-méthodologique plus précise pour l’étude de la langue Créole en tant que phénomène.

Les contemporains de Pierre Vernet ont aussi participé à des colloques dans des universités occidentales, pour partager les résultats de leur étude, et réalisé un travail de sensibilisation auprès des populations des pays créolophones pour les porter à comprendre et voir le Créole comme une langue, à l’instar de toutes les autres, que les créolophones doivent être fiers de parler.

La conférence du 20 octobre 2009 sur les « Démarches nécessaires à l’application d’une politique linguistique en Haïti  » a été organisée à la faculté de linguistique appliquée, dans le cadre de la 28e édition de la célébration de la journée internationale de la langue Créole, conjointement par Sosyete Animasyon Kominikasyon Sosyal (Saks), la Faculté de Linguistique Appliquée (Fla), la Secrétairerie d’État à l’Alphabétisation (Sea), le mensuel en Créole « Bon Nouvèl » et la Bibliothèque Nationale d’Haïti. [wel rc apr 22/10/2009 0 :00]