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Gros Morne / Haïti : Sans téléphone, sans électricité ... Internet quand même


lundi 10 novembre 2003

P-au-P., 10 nov. 03 [AlterPresse] --- Oui, l’Internet continue de progresser en Haïti. Avec beaucoup de difficultés, très lentement, mais sûrement. Gros-Morne, petite ville située à environ 190 Km au Nord-ouest de Port-au-Prince, en est un exemple.

En fait de ville, les caractéristiques urbaines de Gros-morne sont très peu visibles. L’électricité est au compte goutte, pas de téléphone depuis plus d’un mois, pas de canalisation, pas d’infrastructures routièresÂ… Mais l’Internet est là .

Gros-Morne est la première commune haïtienne branchée sur Internet depuis 1998, quand a débuté l’expérience du Club Informatique. Lancé avec un ordinateur connecté en dial-up, le Club Informatique, mis en place par l’Initiative Pour l’Excellence Académique (IPEA), compte aujourd’hui 13 ordinateurs connectés par satellite.

Le Club, qui reçoit l’appui d’Haïtiens originaires de Gros-Morne vivant à l’étranger et de la Fondation Connaissance et Liberté (FOKAL), accueille une cinquantaine de personnes par jour. Durant les 5 dernières années, il a formé 2500 personnes à l’utilisation d’Internet, des équipements et programmes informatiques, selon le responsable du Club, l’enseignant Gaston Jean.

Jeunes filles et garçons, élèves, professionnels viennent ici pour communiquer par e-mail, naviguer, faire du « phone over ip » et bénéficier d’autres services informatiques tels que traitement de texte et impression, explique le professeur Jean. Le « phone over ip », ajoute-t-il, est le plus récent service ajouté à la gamme, pour éviter aux gens un voyage jusqu’aux Gonaives (une vingtaine de Km de route rocailleuse et montagneuse).

Avec une pointe de satisfaction, Gaston Jean déclare que le Club est autonome et fonctionne aujourd’hui à partir de ses propres revenus de services. Il possède sa génératrice, son inverter et des panneaux solaires pour procurer l’énergie nécessaire au fonctionnement quotidien du Club.

Gaston Jean parle du Club comme d’un véritable espace multimédia. « Chaque 4 mois nous organisons des séances d’animation ou participent près de 2000 personnes qui sont là pour voir un film, suivre une conférence et accéder à Internet à l’aide d’ordinateurs installés jusque dans la rue ».

Eugénie Daris, jeune fille en classe terminale est devant son ordinateur et fait du courrier électronique. Elle écrit à sa cousine qui a émigré à Boston. « J’ai beaucoup d’amis avec lesquels je corresponds par courrier électronique », dit-elle, en se félicitant de pouvoir le faire à moindre frais ($ 0,25/heure).

A coté d’elle, Dieujuste Camie, autre jeune fille en 3ème secondaire, absorbée par un écran sur lequel elle vient d’ouvrir une fenêtre de recherche et tape le mot « chimie ». « Souvent je fais des recherches et dès que je trouve un élément utile je le conserve », affirme-t-elle.

Emmanuel Charles, jeune homme en classe terminale, est en face et fait du traitement de texte, bercé par le son d’une vidéo en ligne. Depuis 1999 il fréquente le Club. Après avoir suivi des séances de formation, il est aujourd’hui moniteur. En plus du courrier électronique et de la recherche, « j’ai l’habitude de chatter avec des gens à l’étranger que je ne connais même pas », souligne-t-il. « En comparant le milieu extérieur avec la zone ou je vis, je constate la différence, poursuit-il, et cela nourrit en moi l’idée qu’il faut un changement ici, du point de vue social, économique et politique ».

Gaston Jean observe que beaucoup de choses ont changé depuis l’avènement de l’Internet dans la commune. Il note particulièrement que le rapport des jeunes à la connaissance a changé et ils voient leur avenir différemment. Selon lui, le nombre de jeunes accédant à l’université a augmenté et le choix des carrières s’est diversifié vers l’agronomie, la médecine, les sciences, etc. « Avant, dit-il, ce n’était pas ainsi. Ils se rendaient à la faculté de droit et tout le monde devenait avocat ».

« Nous avons le soutien de la population, qui montre qu’elle apprécie l’expérience », déclare Gaston Jean, en repensant à des persécutions du début de cette année. Le Club avait subi de persistantes menaces de la part de partisans des autorités lavalas de la commune. Gaston Jean indique que ce secteur ne tolère pas que les informations venant de Gros Morne circulent sur le réseau mondial. A cette époque, le Club avait fait circuler sur Internet une pétition pour dénoncer des « menaces contre l’intelligence ».

C’est au début des années 1990 que les Haïtiens ont découvert la communication par ordinateur. L’accès Internet est offert actuellement par une douzaine de fournisseurs privés (ISP), à partir de connexion dial-up et par ondes hertziennes. Selon une enquête conduite en 2002 par le Réseau de Développement Durable d’Haïti (RDDH), on dénombre à travers le pays 7000 clients Internet (institution, famille ou personne physique).

Les internautes sont généralement des professionnels, des cadres de l’administration publique, du secteur privé, des ONG, des organismes internationaux, ainsi que des étudiants, écoliers, enseignants et journalistes, résidant pour la plupart à Port-au-Prince. [gp apr 10/11/2003 14:40]