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Les transferts financiers de la diaspora et le financement du développement d’Haïti


lundi 17 août 2009

Intervention de l’économiste Leslie Péan au congrès de la diaspora haitienne (6-9 aout) à Miami

Soumis à AlterPresse le 17 aout 2009

Recueillir des fonds pour le développement d’Haïti (Harnessing development funds for Haïti) est l’une des questions les plus importantes à côté de celles du savoir, de la main-d’œuvre qualifiée, et de la gestion politique pour l’avenir d’Haïti. Soulignons, d’emblée, la différence entre question importante et question fondamentale. Ici il s’agira de discuter de cette question importante de la manière de financer le développement d’Haïti, mais non sans dire que la question fondamentale pour le financement du développement d’Haïti est bien la confiance en soi. Les deux questions sont liées. Les longues dictatures connues par Haïti ont eu pour effet de diminuer la confiance en notre propre capacité à faire de grandes choses tout en augmentant notre propension à mendier, à demander la charité et à faire appel aux activités philanthropiques internationales pour trouver une porte de sortie à notre dénuement. L’estime que nous avons de nous-mêmes a diminué au fur et à mesure que se sont accrues nos demandes d’aide à la communauté internationale et nos attentes de subventions diverses.

La tenue de ce Congrès de l’Unité de la Diaspora Haïtienne est un signe que nous avons compris que nous devons nous ressaisir car les autres ne pourront jamais nous donner ce que nous ne nous donnons pas à nous-mêmes. Gardons en mémoire le vieux dicton « Charité bien ordonnée commence par soi-même ! » C’est bien de cela qu’il s’agit lorsque l’on parle de la mobilisation des capitaux de la diaspora. C’est un appel à une rupture d’une politique d’État. En effet, les chercheurs de pouvoir sont les responsables des politiques d’endettement et de sorties de capitaux qui ont bloqué le développement en Haïti. De la dette de l’indépendance de 1825 pour arriver aux bons de la Banque de la République d’Haïti (bons BRH) inaugurés par Leslie Delatour en novembre 1996, l’offre des titres d’État n’a jamais eu un entrainement positif sur l’économie. L’effet d’éviction des pratiques financières de l’État a fait que les entrepreneurs et autres agents privés n’ont jamais pu se financer et développer leurs activités de production et d’échange. La structure coloniale de financement de l’économie haïtienne est restée la même avec les conséquences néfastes pour la macro-économie. Qu’on se rappelle qu’entre 1979 et 1996, le taux de réserve obligatoire imposé par la Banque centrale aux banques commerciales a fluctué entre 32% et 75% pour les dépôts à vue. Les rapports annuels de la Banque de la République d’Haïti (BRH) révèlent chaque année les « tréfonds » de l’apartheid du système financier haïtien dans lequel, de 2003 à 2007, dix pour cent des emprunteurs consomment plus de 80% du portefeuille du crédit total, représentant les emprunts dépassant cinq millions de gourdes [1]. Les efforts méritoires des organismes de microcrédit n’arrivent à couvrir que $53.2 millions, soit 7.8% du portefeuille de crédit de $681 millions des huit banques de la place en 2008. [2]

L’importance des transferts financiers de la diaspora

Les transferts financiers de la diaspora représentent 35% du Produit Intérieur Brut (PIB). Les Haïtiens de la diaspora n’ont pas zigzagué et ont répondu à l’embargo des années 1991-1994 imposé par le gouvernement américain en augmentant leurs transferts financiers pour éviter qu’Haïti ne devienne un cimetière. De moins de $50 millions en 1994, les transferts financiers de la diaspora ont atteint $100 millions en 1995 et progressent depuis atteignant le chiffre record de $1.8 milliards en 2008. Ces transferts financiers de la diaspora ont une fonction structurale dans l’économie et la société haïtienne. Leur quantité a une indéniable valeur qualitative. Depuis l’an 2000, ils représentent trois et même quatre fois la valeur des exportations haïtiennes. Ils constituent le double du budget national.

Haïti a 85% de sa force de travail qualifiée dans la diaspora. [3] Cette force de travail qualifiée représentant une perte de 9% de son PIB, contrairement à la composition de la diaspora d’autres pays, est à l’origine d’une grande partie des flux de transferts financiers qui n’ont cessé de croitre depuis deux décennies. Cela ne signifie nullement qu’on doive négliger l’apport des migrants haïtiens non qualifiés qui, eux aussi, contribuent à l’envoi de fonds en Haïti. Par exemple, selon les enquêtes réalisées par l’Organisation Internationale des Migrations (OIM) auprès des migrants haïtiens en République Dominicaine, ces derniers n’envoient pas seulement en Haïti des biens de consommation, des outils et des produits alimentaires. 35% envoient plus de la moitié de leurs revenus en Haïti. [4] Les statistiques des transferts ne tiennent pas compte de ces envois financiers informels pouvant atteindre entre 35% et 75% des montants officiels. [5] Par exemple, en 2004, l’institution de micro-finance FONKOZÉ, avec ses 24 succursales, a géré 2.747 transferts d’un montant global de $7.300.000 en milieu rural. [6] Les transferts financiers de la diaspora fournissent les devises qui servent à améliorer la balance des paiements en redressant le déficit des comptes courants. Ils sont majoritairement utilisés pour la consommation mais servent aussi à acheter les biens intermédiaires et certains outils nécessaires à la production.

Les transferts jouent un rôle important dans la lutte contre la pauvreté et contribuent à améliorer le capital humain à travers le paiement des dépenses d’éducation et de santé. 31% des familles haïtiennes reçoivent des transferts financiers de la diaspora. [7] Les transferts sont également vitaux dans la création et le maintien des petites et moyennes entreprises (PME) aussi bien dans le secteur formel que dans le secteur informel. Les Haïtiens de la diaspora envoient en moyenne $150 par mois à leurs parents bien que 9% envoient entre $300-$500 tandis que 8% envoient plus de $500 par mois. [8] L’effet multiplicateur des envois monétaires de la diaspora est surtout visible dans ce que les anglo-saxons nomment les cinq T, c’est-à-dire Transfer, Telecommunications, Tourism, Trade et Transport. En effet, l’impact positif de la diaspora est essentiel pour les secteurs que sont les bureaux de change, les banques, les télécommunications, le tourisme (fêtes patronales et religieuses, vacances, visites familiales), l’exportation de produits ethniques alimentaires et d’alcools (épices, poivres, rhum, etc.) [9] et le transport aérien. Entre 1993 et 2003, dans le domaine des télécommunications, les appels téléphoniques des Haïtiens en provenance des Etats-Unis vers Haïti sont d’une moyenne annuelle de $63 millions dont au moins un tiers constitue des revenus pour Haïti. [10]

Enfin, les transferts contribuent à combattre la discrimination financière et à consolider la citoyenneté économique et financière de certaines franges de la population. En effet, les ménages qui reçoivent les transferts ont une plus grande propension à avoir un compte en banque que ceux qui ne reçoivent pas de transferts. [11] 73.6% des ménages en milieu urbain qui reçoivent des transferts ont un compte en banque. [12] La résilience des transferts est connue et même en période de crise financière, les transferts ne diminueront qu’entre 5% et 8% de leur valeur. [13] Les fondamentaux des transferts de la diaspora évoluent du financement de la simple consommation vers l’investissement. En 2006, 23% des transferts, soit une valeur de $350 millions, finançaient des dépenses d’investissement. [14] Plusieurs initiatives témoignent de cette tendance. D’abord, ce fut le projet financé après 1986 par l’ACDI (Agence Canadienne de Coopération Internationale) et confié à l’Association Québécoise des Organismes de Coopération Internationale (AQOCI). Doté d’un fonds d’un million et demi de dollars pour trois ans, le projet finançait des activités qui ne pouvaient pas dépasser 32 000 $/an. Pour chaque dollar apporté par les associations de migrants haïtiens, l’ACDI apportait $5. Ces micro-activités seront reprises plus tard en 2002 par le Rochad (le Regroupement des organismes canado-haïtiens pour le développement).

Dans la même lancée, il faut placer l’initiative "Transferts au service du développement" inaugurée en novembre 2002 par l’Agence Américaine pour le Développement International (USAID), le secteur privé (UNIBANK) et la Fondation Panaméricaine de Développement (PADF) pour promouvoir des activités de développement en Haïti. Encore une fois, la faiblesse des moyens financiers n’a pas permis d’avoir un impact à moyen et long terme. Enfin, la dernière initiative de la USAID/Sogebank inaugurée le 3 Août 2009 vise au financement de projets présentés par la diaspora pour une période de deux ans 2009-2011. Cette initiative intitulée « Haitian Diaspora Market Place » est financée à hauteur de 2 millions de dollars par l’USAID et de cinq cent mille dollars par la Sogebank. Cette initiative financera par des dons de 50,000 à 100,000 dollars américains les promoteurs de la diaspora dont les projets concerneront l’agriculture, la pêche, l’élevage, l’artisanat, l’assemblage, le tourisme, les technologies de l’information et de la communication, la construction, et autres industries complémentaires. [15]

Ces approches pour arrimer l’économie haïtienne à sa diaspora sont louables car elles soulignent une évidence qui est dans les cœurs, dans les esprits, quand elle ne s’exprime pas dans la rue. Mais elles sont en retard d’une guerre pour des courants qui ont tout fait pour s’opposer à l’inéluctable et qui insistent pour sauver les apparences. À un moment où l’aide publique au développement bat de l’aile, il faut introduire l’intelligence dans la gestion de la cité en pensant à l’ingénierie financière de pointe. Essentiellement, la valorisation des transferts de la diaspora reste encore marginale à cause des faibles efforts financiers qui sont faits pour les mettre en valeur. La masse critique nécessaire pour assurer un saut qualitatif n’est pas encore atteinte. Dans l’optique que les coûts des transferts continueront de diminuer vers zéro comme l’annoncent les accords signés par la banque espagnole Santander avec la banque Attijariwafa du Maroc, il faut faire appel à l’innovation financière pour la valorisation des transferts financiers afin de promouvoir le développement.

De la titrisation

La pénurie de capitaux est l’obstacle central au développement en Haïti. Le déficit de financement est énorme. Ce déficit s’aggrave au fil des ans étant donné le manque de confiance des investisseurs nationaux et internationaux dans les gouvernements haïtiens. Pour sortir de cette trappe, il faut adopter des méthodes nouvelles comme celle par exemple de la titrisation consistant à créer des titres financiers pouvant être cotés et vendus sur les marchés internationaux de capitaux. Inventée en 1977 par Lewis S. Ranieri, responsable du service de courtage de la banque d’investissement Salomon Brothers à New York [16], la titrisation est un dispositif innovateur qu’Haïti pourrait utiliser pour rehausser la capacité du pays à avoir accès au capital sur les marchés financiers internationaux. Essentiellement, Haïti peut emprunter de ses propres fils en titrisant les futurs transferts financiers de sa diaspora et en émettant des bons indexés sur ces transferts. Deux ou trois banques locales associés à des maisons de transfert paraissent réunir les conditions pour vendre les transferts futurs de la diaspora à un véhicule ad hoc (« special purpose vehicle » — SPV) dans une place offshore et pour émettre des titres pouvant être achetés par la diaspora mais aussi par les investisseur institutionnels des marchés financiers internationaux.

L’organisation de la titrisation des transferts financiers de la diaspora est possible par la mise en place d’un mécanisme fondamental de financement à long terme du développement d’Haïti. Nous parlons de près de $2 milliards de dollars l’an. Selon le Multilateral Investment Fund [17], les transferts financiers de la diaspora haïtienne étaient de $1. 870 milliards en 2008, soit une augmentation de $200 millions par rapport à 2007 où ils étaient de $1.6 milliards. Ces transferts financiers formels ne prennent pas en compte les transferts financiers informels qui sont faits par les voyageurs haïtiens qui rentrent au pays pour des vacances. En tenant compte de trois cent mille visiteurs séjournant plus de vingt-quatre heures en Haïti et dépensant une moyenne de mille dollars au cours de leur séjour, ces transferts informels seraient de l’ordre de $300 millions par an. Selon Orozco, 61% des voyageurs haïtiens dépensent $1.000 au cours de leur séjour en Haïti tandis que 25% dépensent entre $3.000 et $5.000 dollars. [18]

Il s’agit de mettre des structures en place afin de voir comment ces transferts financiers des émigrés haïtiens peuvent être utilisés pour participer au financement d’investissements productifs. Le rapport du International Crisis Group (IGC) [19] en date du 14 décembre 2007 a déjà recommandé au gouvernement du Président René Préval une série de mesures liées à l’insertion de la diaspora haïtienne dans une politique de lutte contre la pauvreté et de développement durable. La première recommandation du dit rapport demande au Président de la République de : « Mandater une commission comprenant des Haïtiens de l’extérieur, des parlementaires, des ONG et le secteur privé, pour une durée d’un an et avec le budget approprié, pour organiser trois ateliers de consultations de la diaspora en vue d’élaborer une politique d’inclusion de celle-ci sur dix ans et d’évaluer les risques potentiels des réformes proposées ».

Les autorités politiques et monétaires haïtiennes se doivent d’utiliser l’effet levier des transferts pour accélérer la croissance et le développement en Haïti. Il est donc question d’utiliser le "leverage" des transferts financiers de la diaspora pour la création d’un Fonds de Développement Haïtien (FDH). Ce FDH pourrait émettre des bons et titres d’une valeur de $200 milliards (billion) pour une période initiale de 50 ans suivant des modalités à définir mais surtout qui seraient adossés aux transferts financiers de la diaspora au cours des dix premières années. Ces bons et titres seraient achetés par les membres de la diaspora mais aussi par les multiples institutions internationales et nationales privées et publics surtout s’ils sont offerts par les poids lourds Bill Clinton et Jeffrey Sachs, etc. à qui il serait demandé d’obtenir, entre autres, la garantie du Trésor des Etats-Unis d’Amérique. Les $200 milliards sur 50 ans représentent $4 milliards par an soit près du double de ce qu’annuellement reçoit Haïti en provenance de la diaspora ($2 milliards). Avec un tel programme, Haïti aurait une plus grande marge de manœuvre pour négocier le retrait des flux officiels de la MINUSTAH ($575 million) et de l’aide internationale officielle ($425 millions). Les $4 milliards représentent le double du volume actuel des importations haïtiennes de $2.1 milliards en 2008. Soulignons que l’aide internationale de $4 milliards pour la période 1990-2003, soit $308 millions l’an, n’a eu aucun effet sur le développement en Haïti. [20] En fait, ce chiffre atteint $400 millions l’an quand on sait que toute aide publique au développement avait été bloqué, suite au coup d’État de la période 1991-1994.

Les autorités politiques et monétaires haïtiennes se doivent de focaliser leur action pour donner cet effet levier aux transferts de la diaspora afin de maximiser l’OFFRE de capitaux en mettant à profit l’avantage comparatif que les poids lourds comme Bill Clinton et Jeffrey Sachs ont dans ce domaine. Ces autorités trouveront un réservoir de dignité incommensurable pour elles-mêmes et un élément incitateur pour mettre fin à la fuite des cerveaux et faire retourner au pays les compétences expatriées sans lesquelles le problème de la capacité d’absorption demeure entier. Dans le même temps, les Haïtiens mettront en place les équipes travaillant sur la DEMANDE actuelle et prospective, par secteur, dans dix ou vingt ans. Ces équipes se préoccuperont de la programmation des investissements, de la recherche de débouchés et de marchés, de la réforme de l’éducation pour la production de cadres locaux capables d’assurer la maintenance des machines qui seront nécessaires dans tous les secteurs de biens et services.

Comment faire ce saut qualitatif ?

Les autorités politiques et monétaires haïtiennes peuvent accélérer le processus de modernisation de l’économie haïtienne en contribuant à valoriser l’effet levier des transferts financiers des émigrés haïtiens. Elles peuvent solliciter l’assistance technique d’experts nationaux et internationaux pour mettre en place les institutions et structures nécessaires à cet effet. Les transferts de la diaspora peuvent contribuer au développement des marchés financiers en Haïti. En effet, l’absence d’un marché boursier et d’un marché obligataire bloque le financement du développement, particulièrement en ce qui concerne l’offre et la demande de crédit. On sait comment la discrimination financière en vigueur conduit à la concentration de 90% des prêts à la capitale et à l’allocation de plus de 80% de ces crédits à court terme au secteur commercial. Le moment est donc idéal pour concrétiser les travaux de William Savary, Léonce Thélusma et Philippe Gourgue pour une bourse haïtienne des valeurs mobilières.

Haïti a besoin d’avoir accès au marché financier international et les flux de transferts financiers de la diaspora peuvent l’aider à y accéder. Depuis une quinzaine d’années, plus de cinquante émissions de bons adossés aux transferts financiers des émigrants ont été réalisés avec succès en Amérique latine. La Banque Cuscatlán dans des pays tels que le Salvador, le Guatemala, le Costa Rica a réalisé plusieurs opérations de titrisation des transferts des émigrants. Les titres émis sont pour une durée de sept ans avec amortissement trimestriel du capital et un taux d’intérêt variable basé sur le LIBOR de trois mois. Les montants de chacune de ces opérations de titrisation ont varié entre $50 millions et $125 millions de 1998 à 2005. Le produit financier qu’est la titrisation a rendu possible le financement d’autoroutes à péage, de compagnies électriques, d’installations portuaires, de constructions d’hôtels, etc.

Cette vague de titrisation a permis à plusieurs pays en développement, plus ou moins dans la situation d’Haïti, d’emprunter plus de 5 milliards à des taux d’intérêt plus bas que ceux enregistrés lors d’emprunts basés sur la notation souveraine des agences de notation. Grâce aux transferts financiers de la diaspora, les capacités d’emprunt d’Haïti sur les marchés financiers internationaux peuvent s’améliorer. Par exemple, selon les agences de notation, Haïti obtient la notation CCC quand les transferts financiers de la diaspora ne sont pas pris en compte. Cette notation change et devient B- quand on inclut les envois de fonds des émigrants haïtiens. [21] On ne saurait négliger la notation souveraine, c’est-à-dire le risque-pays tel que déterminé par les quatre agences de notation (Standard & Poor, Moody’s, Fitch et COFACE) qui évaluent le risque d’un emprunteur sur la scène internationale. Les deux premières sont américaines et les deux secondes sont françaises. Pour les trois premières agences de notation, les notes souveraines varient de CCC à AAA, en passant par BB, BB+, A et AA. Quant à la COFACE, elle a ajouté la note D qui est considérée la plus mauvaise note qu’un pays ou une entreprise puisse avoir au palmarès. En 2009, la COFACE a octroyé à Haïti la note souveraine D avec les commentaires suivants.

Haïti — NOTE du pays : D
L’environnement économique et politique présente des risques très élevés et l’environnement des affaires peut être très difficile. Ces fragilités peuvent avoir un impact très sensible sur les comportements de paiement. La probabilité moyenne de défaut des entreprises est très élevée.
NOTE Environnement des affaires : D
L’environnement des affaires est très difficile. Les bilans des entreprises sont très rarement disponibles et quand ils le sont, ils sont rarement fiables. Le système juridique rend le recouvrement de créance très aléatoire. Les institutions présentent des insuffisances majeures qui rendent difficiles la gestion du risque dans les transactions interentreprises.

Etant donné le rôle des agences de notation dans l’évaluation du risque dans un pays, la détermination du coût du crédit en dépend et, de ce fait, la compétitivité du pays. Corruption psychologique aidant, les avis des agences de notation sont acceptés comme paroles de l’Évangile, même si elles sont payées par les clients (États, entreprises) qu’elles notent. Ceux qui détiennent le pouvoir tournent la tête de l’autre côté pour ne pas voir les conflits d’intérêt que génèrent leurs pratiques. La crise financière actuelle a révélé la collusion et la corruption de ces agences de notation avec leurs clients. Par exemple, Lehman Brothers avait reçu en 2008 des agences de notation une note AAA une semaine avant sa faillite. Les engagements toxiques des subprimes et autres créances douteuses ont été titrisés et vendus à des investisseurs institutionnels à travers la planète créant la crise financière mondiale actuelle. Comme bien d’autres choses dans la vie, la titrisation peut avoir des conséquences heureuses ou malsaines. C’est comme pour un couteau qui peut servir à consommer un plat délicieux ou à tuer. Tout dépend comment on s’en sert.

Le mariage des transferts et des Associations de Villes d’Origine (AVO)

La recommandation générale de l’International Crisis Group (IGC), établissant le constat de l’incontournable apport des Haïtiens de l’extérieur au développement d’Haïti, n’est pas restreinte aux transferts financiers. La densité de cette recommandation n’écarte pas la nécessité d’arriver à une stratégie concertée entre les Haïtiens de l’intérieur et ceux de la diaspora. Aussi est-elle suivie d’autres recommandations plus spécifiques dont les mesures d’accompagnement nécessaires à l’articulation de l’augmentation de l’OFFRE des capitaux en provenance de la diaspora à la diversité et à la multiplicité d’une demande qui doit dépasser l’arbitraire traditionnel du pouvoir dans l’allocation des ressources. En ce sens, l’IGC propose ce qui suit dans ses cinquième et sixième recommandations :

— Maximiser l’usage des transferts financiers individuels par un meilleur accès aux services financiers et au crédit et par des programmes d’éducation à leur utilisation, et intensifier les efforts d’amélioration du climat d’investissement en termes d’infrastructures, de protection foncière et de sécurité économique.
— Créer un fonds de développement de la diaspora avec les associations de villes d’origine (AVO) et les bailleurs internationaux en coordination avec le Fonds de gestion et de développement des collectivités territoriales (FGDCT).

Les émigrés haïtiens constituent un atout non négligeable pour le développement tant au niveau de leur compétence qu’à celui des devises qu’ils envoient en Haïti, permettant ainsi à la monnaie haïtienne (la gourde) de garder encore une partie de sa valeur. A un moment où les acteurs de la coopération internationale reconnaissent l’impact positif des transferts financiers de la diaspora, il importe de mettre en place des mécanismes nécessaires afin qu’Haïti puisse en bénéficier au maximum. Enfin, la mobilisation de la diaspora haïtienne et des banques locales dans un processus participatif permettrait la mobilisation des transferts financiers afin d’arriver à la titrisation d’au moins 30% de leur valeur totale sur le marché international des capitaux. Les capitaux dégagés de cette manière tourneraient autour de $400-500 millions l’an et permettraient aux banques locales de participer au redéveloppement de l’agriculture et des villes secondaires en offrant des prêts à moyen et long terme (pour des périodes allant de 10 à 20 ans) à des taux nettement inférieurs à ceux qui existent actuellement sur le marché local. Pour mettre fin au temps de l’exclusion, il faut voir grand. Pour cela, il faut oser penser grand.

Conclusion

Dans son histoire tumultueuse qui remontre à l’esclavage des Noirs, la communauté internationale a fait plus de mal que de bien à Haïti. Nous reviendrons sur ce pont ultérieurement. Mais puisque les représentants de cette communauté internationale prétendent aujourd’hui avoir changé d’avis sur le sort d’Haïti, les Haïtiens doivent les prendre au mot. Pour cela, les Haïtiens se doivent d’étudier la complexité de cet environnemental international pour tenter d’en tirer le meilleur parti pour Haïti. Dans ce cadre, l’optimisation des transferts de la diaspora est une formule qui permet de sortir des activités de charité et de philanthropie pour rentrer dans des activités d’investissement. Nous convions donc les autorités haïtiennes à ne pas demander aux Bill Clinton et Jeffrey Sachs des brindilles. Les autorités haïtiennes doivent s’armer de nouvelles structures mentales pour demander à ceux qui disent vouloir les aider des choses qui sont en rapport avec les avantages comparatifs de ces derniers. Pour que la solidarité que proposent Bill Clinton et Jeffrey Sachs soit optimale, elle doit être structurante, c’est-à-dire partir non seulement des besoins immédiats, mais aussi de ceux à terme de la société haïtienne. Les demandes des autorités haïtiennes doivent s’intégrer avec vitalité dans la complexité du monde contemporain tant du point de vue de l’ordre de la globalisation que de celui de la liberté du peuple haïtien à se nourrir et se vêtir par ses propres moyens.

Nous avons mentionné au début la gestion politique comme facteur crucial dans la détermination des investissements étrangers. En effet, avec la baisse de l’aide publique au développement, il importe d’établir une certaine confiance au niveau politique pour attirer les marchés financiers internationaux à investir en Haïti. Cela ne signifie pas seulement une ouverture vers l’opposition et vers la diaspora mais surtout la mise en avant d’une démarche de modernisation à mille lieux des polémiques idéologiques stérilisantes. À cet égard, une référence à signaler est la République Populaire de Chine (RPC). Lors du 11e Congrès du Parti Communiste Chinois en 1978, la direction politique chinoise a pris un tournant qui s’est révélé une vraie révolution. Les changements amorcés ont été inscrits plus tard dans la Constitution de 1982 et ont abouti à la promulgation de plus de deux cent lois économiques au cours de la décennie qui s’achève en 1988. Des lois, règlements et procédures ont été promulgués pour éviter la double imposition, pour combattre la fraude fiscale, pour donner des garanties aux Chinois de l’étranger afin qu’ils viennent investir en RPC. Comme on le sait, les résultats ont été au rendez-vous et la RPC connaît depuis une accélération de son développement. Plus de 50.000 investisseurs de Taiwan sont présents en RPC représentant un quart des investissements directs étrangers dans ce pays. De plus, l’appel aux cerveaux chinois à l’extérieur s’est fait dans le cadre de la politique systématique du guli huiguo c’est-à-dire de promouvoir les retours au pays, au bénéfice des secteurs de l’informatique, de la gestion d’entreprise et de la sphère politique.

La société haïtienne se doit d’apprendre du modèle chinois en démarrant le travail herculéen consistant à remettre en marche l’appareil productif haïtien. Avec sa diaspora, Haïti a d’énormes potentiels et des capacités encore étouffées. Elle peut faire des bonds prodigieux si les autorités politiques sont courageuses pour mener une politique d’ouverture afin que les nouveaux capitaux ne profitent pas uniquement à l’accroissement des importations. Il est venu le temps pour Haïti de refaire 1804 en inventant une nouvelle architecture politique et en reprenant son destin en main avec tous ses enfants. Haïti doit retrouver le cours originel d’un petit pays responsable qui, avec sa révolution anti-esclavagiste, a modifié à tout jamais l’histoire de l’humanité.

Miami, 7 Août 2009

[1] Banque de la République d’Haïti, Rapport Annuel 2007, P-a-P, Haïti, 2008, p. 58.

[2] Fonkoze, Ian Whiteside and Steve Wardle, The Haitian Microfinance Industry, P-a-P, Haiti, 2008

[3] Prachi Mishra, “Emigration and Brain Drain from the Caribbean” in The Caribbean : From Vulnerability to Sustained Growth, IMF, 2006.

[4] Donald F.Terry and Steven R.Wilson (Editors), Beyond Small Change — Making Migrant Remittances Count, Inter-American Development Bank, Washington, D.C., 2005, p. 231.

[5] Nikola Spatafora, “Workers remittance”, IMF Research, Volume 6, number 4, December 2005. Voir également Freund and Spatafora, “Remittances : Transaction Costs, Determinants, and Informal Flows”, World Bank Working Paper No. 3704, 2005.

[6] Sharmi Shoban, Fonkoze : Providing Rural Remittances Services in Haiti, June 30, 2005

[7] “Haiti Remittance Survey”, Inter-American Development Bank, Washington, D.C., March 6, 2007

[8] Manuel Orozco, Understanding the remittance economy in Haiti, The World Bank, Washington, D.C., 2006, p. 22.

[9] Ibid, p. 19.

[10] Federal Communication Commission, Trends in the International Telecommunications Industry, Washington, D.C., September 2005, p. 19.

[11] Manuel Orozco, Remesas a America Latina y el Caribe : Temas y Perspectivas en materia de desarrollo, OEA, Septiembre 2004.

[12] Manuel Orozco, Understanding the remittance economy in Haiti, op.cit., p. 30.

[13] Banque mondiale, « Revised outlook for remittance flows 2009-2011 », Migration and Development Brief, mars 2009 : http://siteresources.worldbank.org/...

[14] “Haiti Remittance Survey”, Inter-American Development Bank, Washington, D.C., March 6, 2007.

[15] Cyprien L. Gary, “Pour encourager les investissements des Haïtiens de la diaspora”, Le Nouvelliste, 3 Aout 2009.

[16] Lewis S. Ranieri, « The Origins of Securitization, Sources of Its Growth, and its Future Potential » in Leon T. Kendall and Michael J. Fishman, A Primer on Securitization, MIT Press, Boston, 1996.

[17] Multilateral Investment Fund, Remittances 2008 – Remittances in Times of Financial Instability, InterAmerican Development Bank, Washington, D.C., March 2009.

[18] Manuel Orozco, Understanding the remittance economy in Haiti, op. cit., p. 17.

[19] International Crisis Group, Construire la paix en Haïti : inclure les Haïtiens de l’étranger, Rapport Amérique Latine/Caraïbes, 14 décembre 2007.

[20] Terry F. Buss and Adam Gardner, Haïti in the balance — Why Foreign Aid has Failed and what can we do about it, Brookings Institution Press, Washington, D.C., 2008.

[21] Bimal Ghosh, Migrants’ Remittances and Development, International Organization for Migration, 2006, p. 56.