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Salaire et crise aux États-Unis et en Haïti


mardi 9 juin 2009

Par Leslie Péan

Soumis à AlterPresse le 8 juin 2009

La crise financière internationale va de pair avec une crise nationale qui culmine ces jours-ci autour de la question du salaire minimum de 200 gourdes. J’ai déjà fait de longs développements sur la crise financière internationale au moment où elle couvait encore. Maintenant qu’elle a éclaté dans une première phase avec la question des subprimes, on ne peut qu’être inquiet pour Haïti. Car il s’agit d’une crise systémique prenant la forme d’un W ou d’un L dans un tunnel dont on ne voit pas encore le bout.

Ce qui doit nous interpeller par rapport aux revendications pour le salaire minimum de 200 gourdes, c’est que la crise financière internationale est le résultat de la stagnation des salaires dans la création de la richesse depuis l’application des politiques de dérégulation appliquée par les Margaret Thatcher en Angleterre et Ronald Reagan aux Etats-Unis, lesquelles politiques ont été suivies et amplifiés dans le secteur financier par le gouvernement de Clinton. C’est la stagnation des salaires qui a conduit à l’augmentation de la dette privée des ménages et des entreprises qui atteint plus de 41 mille milliards de dollars en juin 2009. Quand on y ajoute la dette publique de 11 mille milliards, on arrive à la rondelette somme de 52 mille milliards de dollars pour la dette totale américaine, soit 369% de leur produit intérieur brut (PIB) de 14 mille milliards. La bombe à retardement que constitue cette dette qui ne fait que grimper avec la politique de déficit appliquée par le président Obama ne sera pas sans conséquences sur l’effondrement du dollar.

Une approche humaniste

La question des 200 gourdes ne devrait même pas se poser pour tous ceux qui comprennent les mécanismes économiques et qui savent que la stagnation des salaires bloque la constitution d’un vrai marché national. Toute une partie du blocage de l’économie haïtienne au 19ème siècle vient des faibles ressources financières à la disposition des paysans, à cause des prix trop bas qui leur ont été payés pour leur travail, leurs denrées et vivres. L’érosion du pouvoir d’achat a affecté négativement les masses rurales mais elle a aussi empêché le développement des opérateurs privés nationaux qui ne trouvaient pas un marché solvable.

Mais pour ceux qui ne sont pas férus en économie, une approche humaniste basée sur un minimum d’éthique devrait suffire pour les persuader de la nécessité d’une telle politique de 200 gourdes. L’oligarchie haïtienne a pu au 19ème siècle avec sa politique de coco-macaque imposer ses vues au peuple. Nous en souffrons aujourd’hui les conséquences. Aujourd’hui, il nous incombe de faire mieux et de comprendre qu’un pays ne peut pas avancer s’il est l’otage d’un petit groupe.

Les 200 gourdes se justifient à plusieurs titres. La fixation du salaire minimum journalier à 70 gourdes avait eu lieu en 2003. Si on prend en compte l’inflation annuelle d’une moyenne de 20% entre 2003 et 2009, avec une pointe de 37.9% en 2004, le salaire minimum journalier devrait être de 209 gourdes en 2009, soit 1.254 gourdes par semaine.

Deuxièmement et le plus important, voyons comment un ouvrier ou une ouvrière arrive à vivre avec un tel salaire pendant une semaine. Rentrons dans les détails. Alimentation (famille 3 personnes) 80 gourdes par jour, soit 560 gourdes ; Transport 40 gourdes par jour, soit 240 gourdes ; Lunch, un chen janbe ou arlequin coute en minimum 40 gdes, soit pour 6 jours, 240 gourdes ; Loyer, une chambre au prix de 5.000 gourdes pour six mois, soit par semaine 250 gourdes ; Education de 6,000 gourdes pour neuf mois, soit par semaine 167 gourdes ; Lampe a kérosène 20 gourdes, soit pour 7 jours, 140 gourdes. Cela fait un total de 1597 gourdes par semaine. Ces dépenses sont supérieures au salaire de 200 gourdes par jour, soit 1200 gourdes pour une semaine de 6 jours. Je m’excuse auprès des ouvriers si je ne tiens pas compte d’autres dépenses nécessaires tels qu’un petit déjeuner pain/café coutant 10 gourdes, et avec mamba 15 gourdes, ou encore le prix du savon, de l’eau et des vêtements qu’ils doivent acheter pour se laver et aller au travail.

Troisièmement, les patrons éclairés, cette catégorie existe, ont longtemps compris qu’il n’est pas dans leur intérêt de comprimer les salaires et qu’il faut trouver d’autres mécanismes pour garder ou augmenter leur marge de profit. C’est le cas avec les entreprises Marnier Lapostole dans le Nord où les ouvriers gagnent 345 gourdes par jour depuis un an. Ces patrons ont accepté de s’asseoir avec des représentants des ouvriers encadrés par l’organisation Batay Ouvriye et ont négocié un ajustement annuel portant leur salaire journalier actuel à 380 gourdes. Cette même clairvoyance s’affiche chez un patron comme Pierre Léger dans le Sud et même chez certains patrons de l’industrie d’assemblage. Il est temps que ce pays ne continue plus à se laisser mener par les derniers de la classe. Un effort, messieurs et dames !!!

Les points d’exclamation s’imposent. Haïti est prise au piège du subterfuge du taux de change flottant qui permet aux partisans du libre-échange trompeur de faire fluctuer le dollar américain de 35% en un an, au bénéfice de certains puissants de la planète. Cette politique de piétinement de l’intelligence par la force brute a ses limites que révèlent tous ceux qui se questionnent sur l’avenir de l’humanité. Des questionnements qui ont leur prolongement dans les luttes et révoltes de la multitude qui veut manger à sa faim et qui proteste à visière levée contre la hausse des prix découlant du taux de change. Les émeutes de la faim de 2008 contre l’augmentation des prix des denrées alimentaires sont un signe avant-coureur des choses à venir pour que naisse un jour nouveau. On est loin en effet de cette époque où le salaire minimum journalier était de 15 gourdes. Mais aussi, on est loin de la période où la livre de poulet se vendait à 3,50 gourdes dans les supermarchés de la capitale et la marmite de riz se négociait autour de 6,00 gourdes et la marmite de maïs autour de 2,30 gourdes. Le pouvoir d’achat du salaire de l’ouvrier haïtien s’est donc effondré.

Qui a payé qui ?

Par delà les clameurs et déclarations de l’Association des Industries d’Haïti (ADIH), la problématique de la fixation du salaire minimum ne saurait être résolue par quelques membres de l’oligarchie dictant la politique présidentielle. Ce sont des intérêts catégoriels et à courte vue qui ne prennent pas en compte la question de l’État dans l’environnement international actuel. La concurrence entre les travailleurs de la périphérie et ceux du centre est la question de notre siècle. Mais un fait est certain. C’est que l’efficacité du discours idéologique d’abrutissement des masses aux Etats-Unis n’a pas les mêmes conséquences pratiques qu’en Haïti où la misère est loin d’être résiduelle. Le matraquage des évangiles de la résignation n’a pas encore trouvé la formule pour faire croire à un affamé qu’il a le ventre plein. Quand le système global rentre en crise, ce sont toujours les maillons faibles qui sautent d’abord.

La crise financière mondiale actuelle est l’exemple le plus achevé des effets dévastateurs du monopole d’un petit groupe sur la politique d’un État. Aux Etats-Unis, Simon Johnson, l’ex-économiste en chef du FMI, n’a pas hésité à déclarer le mois dernier que le président Obama était otage de l’oligarchie financière américaine. Il avait été précédé par le sénateur américain démocrate Dick Durbin de l’Illinois qui avait dit un mois auparavant que Wall Street contrôle le Congrès. Le quotidien d’affaires Le Wall Street Journal a vendu la mèche le mercredi 3 juin en publiant la liste des firmes qui ont payé les députés américains pour changer les règles comptables permettant de truquer les rapports financiers des grandes banques et autres établissements financiers. Cette supercherie est la vraie cause de la remontée des bourses observée depuis et non le sommet du G-20 à Londres le 2 avril dernier comme certains ont voulu le faire croire.

Les lobbyistes de la Chambre de Commerce américaine ont eu gain de cause et ont payé ceux qu’ils devaient payer à la Chambre des Représentants pour que leurs intérêts soient sauvegardés. Ils ont mis un tiers des 27 millions de dollars dépensés pour acheter les voix des parlementaires américains afin d’arriver au renversement des règles comptables. Les normes comptables sont changées pour ne plus évaluer la valeur les actifs des banques au prix du marché (mark-to-market principle). La réglementation bancaire est politique et change quand ceux qui détiennent le vrai pouvoir l’exigent. La corruption est frottée au visage du peuple américain qui ne se révolte pas. La réponse à ce mystère est dans l’idéologie et la propagande qui font croire aux vertus du capitalisme même à ceux qui en meurent. Or tout le monde sait que c’est la vénalité et la corruption des banquiers et financiers qui ont été la goutte d’eau qui a fait déverser le vase. Pourtant les agents de la haute finance internationale qui ont commis ces forfaitures mettant au chômage et dans la pauvreté plus de 200 millions de personnes, ne sont pas inquiétés. Ils continuent de trôner et de dicter les règles du jeu car ce sont eux qui détiennent le vrai pouvoir.

Le talon d’Achille

La contradiction capital/travail n’a pas disparu après la chute du mur de Berlin en 1989. Les plans de stabilisation et de relance, les rencontres du G-20, les propositions pour un G-192, la banqueroute de General Motors, indiquent un désarroi sinon un début de panique dans les milieux qui n’ont pu rien faire pour empêcher l’écroulement spectaculaire du mur de Wall Street. L’humanité se réveille pour que les droits de la personne humaine reconnus par Benjamin Franklin comme non transférables (unalienable) le soient vraiment et ne puissent être l’objet de transactions en tous genres (inalienable) comme le voulait Jefferson.

Avec un langage pseudo-scientifique, l’école néo-classique et néo-libérale économique aura beau faire pour remettre en question les acquis des luttes ouvrières remontant à la grande dépression des années 1930, il y aura toujours une limite à la corruption des valeurs. C’est justement le cas avec la politique de financiarisation [1] de l’économie démarrée au début des années 1970 avec l’école monétariste de Chicago renonçant à l’étalon or, aux taux de change fixes et à la politique keynésienne d’augmentation de la demande globale. Une politique d’obsession de l’argent encourageant les ménages à s’endetter systématiquement pour vivre. [2] Une politique de dérégulation et de diminution de l’impôt pour les riches telle que mise en œuvre par le gouvernement de Ronald Reagan. Bref, une politique de corruption de la nature humaine.

Que ce soit aux États-Unis ou en Haïti, les faibles salaires constituent le talon d’Achille d’un modèle économique dominant qui se veut éternel. C’est ce que constate le Bureau International du Travail (BIT) dans une récente étude que les dirigeants haïtiens auraient intérêt de consulter. Selon cette étude, « si un certain degré d’inégalités de revenu peut être utile pour récompenser l’effort, le talent et l’innovation, de grandes disparités peuvent être contreproductives et dommageables pour la plupart des économies », ajoutant que « Quand elle devient excessive, l’augmentation des inégalités de revenu représente un danger pour le corps social, et porte préjudice à l’efficacité économique. » [3]

[1Gerald A. Epstein, Financialization and the World Economy, Edward Elgar Publishing, 2005.

[2Randy martin, Financialization of Daily Life, Temple University Press, Philadelphia, PA, 2002.

[3Bureau International du Travail, World of Work Report 2008 : Income inequalities in the age of financial globalization (Rapport sur le travail dans le monde 2008 : Les inégalités de revenu à l’épreuve de la mondialisation financière), Institut international d’études sociales, Genève, 2008.