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Haiti-Montréal : Hommage à Jean Price-Mars


lundi 2 mars 2009

Par Geneviève Lamothe

Soumis à AlterPresse en février 2009

Étonnant ! Jean Price-Mars fait parler de lui à Montréal. Il est sur les rayons des librairies et au cœur du débat sur la condition noire. Avec la réédition de son ouvrage « Ainsi parla l’Oncle » (520 pages) paru chez Mémoire d’encrier, l’Oncle revient en force.

Mardi 24 février dans le cadre du Mois de l’histoire des Noirs, le quartier Côte-des-Neiges est consacré à Price-Mars. Dans la coquette librairie Olivieri s’est déroulé l’hommage devant une assistance curieuse de (re)découvrir la parole de cet aîné capital.

Pour cette rencontre qui a rassemblé une centaine de gens de tous horizons, les auteurs Dany Laferrière, Joël Des Rosiers, Jean Morisset, et les chercheurs Françoise Naudillon, Christiane Ndiaye, André Corten ont tous rappelé le rôle essentiel qu’a joué Price-Mars dans l’évolution des mouvements de pensée du XXe siècle. La chanteuse Lody Auguste, avec des tours de chants folkloriques créoles, a créé une atmosphère conviviale.

Les intervenants, après avoir spécifié les circonstances qui leur ont fait découvrir Price-Mars, ont souligné l’importance de la réédition d’Ainsi parla l’Oncle qui met en valeur la pensée de cet intellectuel visionnaire dont l’œuvre demande à être mieux approchée.

L’écrivain et réalisateur Dany Laferrière a ouvert la soirée en situant « De l’égalité des races humaines » d’Anténor Firmin et « Ainsi parla l’Oncle » comme deux réponses proprement haïtiennes aux thèses racistes de De Gobineau dans son ouvrage « De l’inégalité des races humaines ». Laferrière a avoué admirer chez l’Oncle cette élégance d’esprit, et ce style si raffiné. Il a évoqué le côté passionné, dynamique et courageux de l’éditeur Mémoire d’encrier.

Pour Christiane Ndiaye (Université de Montréal), l’œuvre de Price-Mars a créé de nombreux malentendus. Elle souligne par exemple qu’« Ainsi parla l’Oncle » est souvent présenté comme un roman. Ndiaye estime qu’il n’y a pas de condition noire à proprement parler mais qu’il existe plutôt des conditions noires. Elle a mis l’accent sur la manière Price-Mars, cet esthète qui met des gants blancs afin de dire aux gens la vraie parole.

Le poète et essayiste Joël Des Rosiers a commenté pour sa part cette œuvre dans une perspective psychanalytique, en campant les rôles et fonctions de l’Oncle dans les cultures africaines. L’oncle est considéré comme cette figure tendre et discrète qui est responsable de la transmission… Il considère que l’Afrique constitue symboliquement un grand vide pour les Haïtiens.

André Corten (Université du Québec à Montréal)) a relaté la manière, dont il a découvert au cours d’un séjour en Haïti en 1969, la pensée de l’Oncle. Le premier texte de Jean Price-Mars q’il a lu est l’ouvrage « Haïti et la République dominicaine ». C’est seulement bien plus tard, en écrivant son ouvrage L’État faible qu’il s’est rendu compte du caractère essentiel de l’œuvre de Price-Mars.

Françoise Naudillon (Université Concordia) avec quelques anecdotes, montre comment le regard des gens peut construire l’identité. Tantôt prise pour une Asiatique, tantôt pour une hispanique, alors qu’elle est guadeloupéenne, elle montre la porosité de la question identitaire. Elle a insisté sur la rencontre au début du XXe siècle de Jean Price-Mars avec Booker T. Washington, figure majeure de la communauté afro-américaine des États-Unis. Elle s’est attardée sur l’importance que Price-Mars attache à l’éducation tant des hommes que des femmes.

L’auteur et géographe Jean Morisset a invoqué l’Oncle-Mapou, dans un grand élan lyrique, en faisant ressortir les liens existant entre les communautés haïtienne, québécoise, amérindienne et franco-américaine. Il a même cru voir dans le fleuve Missouri l’Artibonite. Pour lui, l’Amérique doit dire MERCI à Haïti.

L’éditeur-auteur Rodney Saint-Éloi a conclu l’hommage en soulignant l’importance de cet événement et en rappelant la nécessité de poursuivre le combat pour la dignité et le respect de l’homme quels que soient sa couleur, sa race et son origine. Il se dit heureux d’avoir mêlé ce soir nos différentes voix à celles de Jean Price-Mars, de Nelson Mandela, de Booker Washington, de Rosa Park, de Toni Morisson.

Frantz Voltaire, directeur du Cidihca, avoue que cet ouvrage est un remarquable travail d’édition. Une intuition géniale, qui universalise désormais la pensée de Price-Mars.
Pour le professeur Adrien Bance, le moment est d’autant plus significatif que jeune étudiant, il a rencontré Price-Mars, qui l’a aidé à poursuivre ses études, et qui lui a même donné un livre en cadeau.

Lody Auguste, chanteuse, a ponctué les diverses interventions de chants folkloriques d’Haïti. Pour elle, la diversité des points de vue et cette grande présence des littératures francophones à la librairie Olivieri font de cette soirée un moment mémorable.

Cette édition de « Ainsi parla l’Oncle » est publiée avec des photos de l’Afrique et d’Haïti. Elle est suivie du collectif « Revisiter l’Oncle » qui réunit les articles de vingt-quatre auteurs et chercheurs du monde entier : Maryse Condé, Dany Laferrière, Jean-Daniel Lafond, Raphaël Confiant, André Corten, Laënnec Hurbon, Jean Bernabé, Léon-François Hoffmann, Maximilien Laroche, Jean Morisset, Romuald Fonkoua, Alain Asselin, Carlo A. Célius, Asselin Charles, J. Michael Dash, Lilian Pestre De Almeida, Milagros Ricourt, Joëlle Vitiello, Eloise A. Brière, Kunio Tsunekawa, Joël Des Rosiers, Françoise Naudillon, Hérold Toussaint, Christina Ndiaye.

Montréal, 25 février 2009