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Haiti : La façon de voir la sexualité a bien changé

Une lecture de Fado de Kettly Mars
mardi 2 décembre 2008

Par Leslie Péan

Soumis à AlterPresse le 30 novembre 2008

- C’est quoi, cette musique ?
- Un fado.
- Ah !..., il fait
Léo m’a finalement posé la question qui l’habite depuis quelques jours. Mais j’en lis plein d’autres dans sa tête. Je cherche ses yeux, il regarde ailleurs, perplexe. Je le déroute. Je ne semble pas souffrir. Il ne comprend pas que tant de choses aient pris sa place depuis qu’il ne vit plus avec moi. Tant de choses qui l’attirent mais dont il a aussi peur. Comme ce fado que j’écoute sans arrêt. La voix d’Amália Rodrigues qui donne à ma chambre l’intensité des départs. La rumeur de la mer entre mes draps. L’océan si près qui peut emmener si loin, jusqu’au port de Lisbonne. Mon lit tel le Tage et mon corps tour de Belém, témoins d’un destin funeste qui faisait voile pour le Bénin. Ces guitares laissant sur ma peau un parfum d’adieu insupportable, de douleur inéluctable. Et mes sous-vêtements, toute cette dentelle que j’avais auparavant en horreur. L’ivresse en filigrane rouge de mes culottes, l’indigo vertigineux de mes soutiens-gorge. Léo sait que je l’attends toujours, désirant son désir…

Cette introduction de Fado, le dernier roman de Kettly Mars, est un avant-goût du côté subversif du texte. L’auteure part du fado, expression musicale traditionnelle du Portugal, ce blues qui suscite les émotions et fait mousser les sentiments les plus impossibles. Le roman est un chant sur les passions enfouies et inavouées qui traversent l’être humain. Qu’on s’en souvienne : l’avant dernier roman L’heure hybride a bouleversé le confort du milieu en présentant un personnage homosexuel. Fado, paru aux Éditions Mercure de France en juin 2008, revient avec cette écriture féministe et sensuelle à laquelle Kettly Mars nous a habitués. Une centaine de pages, plutôt à relire.

L’héroïne du roman Frida (peut-être un clin d’œil à la grande Kahlo) bétonne le désir d’ailleurs de son double Anaïse. Elle donne corps à cette insaisissable altérité. La parole est offerte à une travailleuse du sexe. On la suit dans son chemin en regardant par le trou de la serrure. Par ce trou, on voit défiler le monde avec ses infamies et canailleries. Tous les clients en redemandent. L’enfer d’une société y est montré au travers d’une codification des rôles de la sexualité.

Le roman se présente sous la forme de tentre-trois tableaux traçant les épisodes de la vie d’Anaise-Frida. Les registres des rapports matrimoniaux, du sexe, de la musique, du mysticisme, des puissances abyssales sont superposés de si belle manière que les lecteurs arrivent à vibrer au plus profond d’eux-mêmes. Écriture des bas fonds et des tripes, dans l’enfer d’un tourbillon passionnel, Fado est le miroir d’un bordel, miroir à travers lequel les lecteurs contemplent leur propre vie, dans celle des autres. Après Marie Chauvet, voici un regard obsessionnel, proche de l’hyperlucidité. Cette ouverture d’emblée des portes d’une maison close peut être lue comme l’autre pendant d’Amour, Colère, Folie, pour sa musicalité, sa force tragique, et la complexité relationnelle. Rien n’est évident avec le titre « Fado » qui, loin d’être insignifiant, reconstruit un monde d’épreuves et de transgressions. Fado ne renvoie pas uniquement à cette musique que découvre Léo chez sa partenaire Frida qui l’écoute sans arrêt, mais encore à ses airs que le maquereau Bony écoute pour se rappeler de sa mère, aux mélodies qu’écoutent les putes du bordel pour effacer le souvenir de la mort d’un client, ou enfin à ce rythme doux et chaleureux que joue Frida pour accompagner Léo qui s’endort…

Fado réfère surtout au mystère, à cet élément insaisissable à notre raison, à ce côté sentimental, ce lamento féminin, qui revient dans une écriture cristalline et entêtante renvoyant plus loin qu’aux émotions de l’enfer de vivre que communiquent ces chansons qui font pleurer. De l’onanisme de l’héroïne Claire de Marie Chauvet et de son amour refusé à la sexualité libérée de Frida de Kettly Mars, l’écriture féminine attaque la torpeur du milieu ambiant dans son essence. Au-dessus de la mêlée, les conventions et les archaïsmes sont torpillés par ces madonnes entourées de leur châle noir. Marie Chauvet a dû partir en exil après la publication de son roman en 1968. Elle a payé cher, et trop cher cette plongée dans les eaux profondes de la subversion. Sa pensée attentive qui regarde l’horrible avec éloignement trouve une intensité nouvelle. Cette liberté de dire et de se dire. Avec continuités et ruptures, Kettly Mars assume l’héritage érotisable de Chauvet pour le parfaire en poussant encore plus loin la question du corps, du désir, de la femme, et de l’autre ! Éclatant ainsi les tabous et totems d’une société qui s’enfonce dans une médiocrité logée à l’enseigne des ombres qui gouvernent ses contradictions.

Vileté morale et inévitable corruption se côtoient dans un milieu vide qui vit dans la mélancolie, la nostalgie, la tristesse, et enfin la douleur. Sans vulgarité, le sordide est présenté. Loin de toute forme d’autocensure, Kettly Mars affiche sa vérité de l’érotisme. Avec une extravagante modestie, un peu comme Amália Rodriguez (1920-1999), cette ambassadrice du fado, qui livre les secrets et le mystère de cette musique évoquant le murmure de la mer. Mettant en valeur le pouvoir d’envoûtement de sa plume, l’auteure se révèle une « vraie » fadiste de l’écriture, avec une oscillation ambiguë de sa déposition entre révolte et passivité. Son œuvre est un observatoire de la vie de la chair à la recherche du plaisir des sens. Du sexe des hommes emprisonnés par la dictature à celui des femmes bouchées par la misère des idées et les anneaux des pouvoirs. Des tentatives de libération d’un ordre social hypocrite et injuste. Le débat est ouvert. Sur l’acte charnel. Sur l’absence de plaisir féminin dans l’amour conjugal. Sur le rapport à soi-même dans la sexualité. Pour une extase qui soit un vrai orgasme de l’esprit. On doit questionner la dérive de Frida dans la prostitution. Ce qui la motive. Son estime d’elle-même, sa valorisation personnelle, à la recherche de l’affection, sont-elles vraiment renforcées quand elle vend son intimité au premier venu ? Ce consentement ne traduit-il pas un désespoir plus profond que le désenchantement dans le couple ? Un temps sans avenir ? La capacité de séduction de l’épouse peut-elle trouver une solution dans la prostitution afin qu’elle puisse vivre ses fantasmes et connaître de nouvelles expériences génératrices de plaisir ? Le dossier de l’instruction est présenté dans le détail. Avec le sérieux qui convient. Preuves à l’appui. Lecteurs et lectrices décideront qui est coupable.

Fado exprime la réalité arbitraire du couple et la critique de la domination masculine dans les transactions intimes qui compriment la sexualité féminine. Le roman traite de la réciprocité conjugale dans les échanges sexuels. La discussion sexuelle à l’intérieur du couple est généralement absente. La frustration s’installe pour la femme insatisfaite des relations sexuelles conjugales et se sentant prisonnière. C’est après le divorce avec Léo qu’Anaïse va dans un bordel pour retrouver une autre vie. L’échange sexuel perdu dans la relation conjugale retrouve de sa qualité dans le bordel qui y remet de la joie. Elle devient alors Frida et retrouve avec son ancien époux une jouissance sexuelle souhaitée avant. Le plaisir d’Anaïse est revenu dans le corps de Frida. Le discours sur la sexualité de Fado conteste la situation des femmes mariées qui se font violer légalement et qui vivent une corvée dans l’intimité du couple. Aucune exubérance passionnelle des épouses n’est possible dans de pareilles situations qui entraînent le dégoût. Ou encore qui les poussent à trouver des exutoires dans un amant ou dans le saphisme. Après avoir enfanté, nombre d’épouses, luttant contre ces amours interdites, sont condamnées à devenir des saintes, quand elles ne trouvent pas dans la séduction du pasteur ou du prêtre, la solution divine à leurs frustrations. De bonnes parties de jambes en l’air s’en suivent avec ces messagers de Dieu qui ne s’en privent pas. Une partie d’échecs avec un qui va gagner et l’autre perdre.

Kettly Mars poursuit l’analyse du sexe de la femme esclave de l’autre côté de ce miroir que Dany Laferrière a décrit dans La chair du maître. Le féminisme introduit le droit au plaisir sexuel pour la femme contre les forces conservatrices religieuses qui la relèguent à n’être qu’un dépositaire pour la satisfaction du mâle. Le plaisir sexuel n’est pas un péché. Le droit au dous pou dous est revendiqué contre la norme qui veut maintenir la femme dans une situation étouffante et suffocante. Il fallait s’y attendre dans une société qui condamne l’infidélité féminine. On connaît le sort réservé à la comtesse de Rosier, épouse de Juste Chanlatte, condamnée par le roi Christophe à se promener assise nue à l’envers, dans le mauvais sens, le devant derrière, sur un âne en ville, au son d’une musique militaire. La comtesse de Rosier fut condamnée parce qu’elle avait laissé tomber le roi Henry au profit de Villeton, le parrain d’un des fils de Christophe. Ne pouvant pas se consoler de la perte de sa maîtresse favorite au profit de son compère, le roi a embastillé ce dernier et a décidé de punir la libido de celle qui a brisé son cœur. L’érotisme n’est pas le monopole des femmes en pays développé ni celui des hommes. La liberté d’expression sexuelle est à la télévision, à la radio, dans la musique, dans les revues et magazines féminin.

La culture haïtienne est en évolution et la façon de voir la sexualité a bien changé. L’érotisme existe aussi pour la femme mariée dans les pays en développement au cours de la période post-matriarcale. L’activité sexuelle dans le couple ne doit pas renvoyer uniquement au devoir conjugal mais aussi au plaisir pour les partenaires. Un plaisir qui a pour horizon la magie de l’osmose dans l’acte sexuel. Fado transcende l’orthodoxie rigide du conservatisme social et religieux pour aborder les problèmes d’anorgasmie dans le couple. Mais aussi, le roman intensifie la réflexion sur les stratégies pour libérer la femme de la domination masculine non seulement sur son esprit mais aussi sur son corps. De quelles complicités et échanges bénéficient Léo et Frida pour devenir de meilleurs amants et jouir ensemble dans un bordel ? En quoi le bordel peut pimenter la sexualité du couple et amplifier la jouissance des partenaires ? Le plaisir n’en sera que plus grand pour ceux et celles qui penseront, à l’inverse de l’auteur, qu’un tel passage n’est pas obligé. Pour rectifier le tir. Sans états d’âme.

On se rappelle du fantasme de Faulkner d’être tenancier de bordel pour voir les corps se livrer et se délivrer. Kettly Mars retrouve dans le vœu de Faulkner des résonances pour son récit. Fado est une fable générale, qui propose une réflexion sur le couple, avec des zones d’ombres, des lumières et des clairs-obscurs. Une prise de parole qui secoue les routines, touche le cœur et convainc la raison. L’exploration de la sexualité féminine risque de déranger la tranquillité masculine dans un pays où la misère a planté les semences du fondamentalisme et de l’intégrisme. A un tel point qu’on se demande si à ce rythme, la chaste prostituée Rahab qui a sauvé Jéricho dans la Bible, chantée par Chagall, aurait eu la vie sauve. Fado est un roman d’amour où le sexe est offert comme un bouquet de fleurs par une Frida qui a pris conscience de l’importance de la liberté. En appelant à un débat de fond sur la sexualité, la prise de parti est nette pour élargir la vision des choses. Loin des tabous et autres actes manqués aux conséquences innombrables. Contre la complaisance à l’égard du rien, du vide et de la mort. Une attitude charnière pour aider tous les hommes et femmes de bonne volonté. Au fil du récit, la passion dévoratrice de Frida ne diminue pas. Les recherches stylistiques n’entravent pas le rythme de la puissance érotique d’une écriture qui ne cesse de rebondir dans la transgression de sa logique propre. Pour toucher dans chacun(e) de nous ce que l’on appelle encore l’intimité.