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Haïti/République Dominicaine/Migrations : Aide et discours à gauche, rapatriements massifs à droite

Plus de 65 mille Haïtiens/Haïtiennes rapatriés sous Leonel Fernandez, entre septembre 2004 et juin 2008
jeudi 9 octobre 2008

Par : Lis Bell

Soumis à AlterPresse le 8 octobre 2008

L’Etat dominicain, premier voisin d’Haïti, a tenu, au cours du mois de septembre 2008, à exprimer sa solidarité à travers des aides fournies après le passage de quatre tempêtes et cyclones dévastateurs, tout en maintenant le cap sur des arrestations et rapatriements collectifs d’Haïtiens-Haïtiennes dans la même période.

L’aide, octroyée par le gouvernement dominicain en aliments et médicaments, plus la disponibilité offerte d’une équipe médicale et trois hélicoptères ont atteint $ 565, 000 dollars américains, renseigne la presse haïtienne (HPN,11/9/2008).

«  Cette aide, témoigne de la reconnaissance dominicaine envers ce peuple haïtien courageux qui doit toujours garder sa fierté », a rappelé, en la circonstance, l’ambassadeur dominicain accrédité en Haïti.

Pourtant, la fierté haïtienne a été mise à mal durant tout le mois de septembre 2008 par les autorités voisines qui ont arrêté sans ménagement, emprisonné et débarqué par centaines, des Haïtiens/Haïtiennes à la seule frontière de Belladère (Plateau Central).

Les chiffres, communiqués par le Comité local de Droits Humains, membre du Réseau Frontalier Jeannot Succès, font état de 691 personnes rapatriées de la République Dominicaine entre les 4 et 30 septembre 2008, soit une moyenne de 170 Haitiens-Haïtiennes abandonnés-es, chaque semaine, par les autorités migratoires dominicaines, à la frontière du Département du Centre, alors qu’Haïti sous les eaux comptait ses cadavres, ses maisons détruites et ses ponts brisés comme celui de Mirebalais (Plateau Central).

Ces rapatriements de septembre ont été, pour la plupart, précédés d’emprisonnement allant de 2 à 5 jours, selon les témoignages recueillis.

Un rapatrié aux talents de dessinateur a même présenté un plan des cellules infectes de la prison, réservées aux Haïtiens.

Des abus divers ont été relevés au cours des arrestations précédant ces conduites à la frontière, comme l’annulation arbitraire du visa en cours de validité d’un jeune commerçant haïtien originaire du Sud-Est, qui voyage vers la République Dominicaine depuis 2001.

Retourné avec un groupe de rapatriés, le 22 septembre, il a indiqué avoir présenté son passeport, au moment de son arrestation, pour justifier son statut de voyageur légal en territoire dominicain, mais l’agent de la migration, déterminé à le rapatrier, a apposé la mention "NUL" sur le visa en vue de le rejeter dans l’illégalité.

Le 28 septembre, à Santo Domingo, le responsable d’une association de migrants dénonçait, à l’agence en ligne Espacinsular, les arrestations arbitraires d’Haïtiens, opérées aux fins de rapatriement dans cette matinée du dimanche, au Marché La Pulga, par des agents de la Migration alors que ce service n’est pas censé réaliser des opérations de rapatriements ce jour-là. (Espacinsular,30/9/2008)

Fin septembre, le directeur général de la Migration dominicaine annonce, dans la presse, une chasse aux petits vendeurs haïtiens, particulièrement les détaillants de cartes d’appels pour le compte de compagnies de téléphonie mobile.

« Nous agirons contre ces étrangers qui résident ici illégalement et les produits en leur possession seront confisqués », prévient le major général José Anibal Sanz Jiminian (Listin Diario, 27/9/2008).

Ces arrestations, à n’en pas douter, sont annonciatrices de nouvelles vagues de rapatriements.

Le double visage de la politique dominicaine

Aides, sourires et discours d’"amitié" dans le malheur, arrestations et rapatriements massifs malgré le malheur, ce mélange peut sembler savant aux yeux des fins politiques de la Casa Rosada, surtout en présence d’un locataire au Palais National d’Haïti plutôt facile, peu regardant voire indifférent sur les droits de ses compatriotes émigrés-es et qui veut bien parler drogue, infrastructure et tourisme sans jamais exiger que l’Humain partout soit reconnu dans la personne du migrant haïtien.

Que les dirigeants dominicains prennent garde, cette posture à l’égard d’Haïti n’est rien d’autre qu’une vulgaire politique à double visage, à courte vue -d’aucuns diront hypocrite- et d’où ne sauraient émerger des rapports harmonieux et confiants tellement nécessaires entre voisins haïtiens et dominicains !

Il est bon de rappeler qu’en ce début du XXIe siècle, malgré la paralysie de la commission mixte bilatérale, le président René Préval sera retenu comme le chef d’Etat haïtien ayant effectué le plus de visites officielles à un homologue dominicain en fonction. Sans oublier que des rencontres régionales et internationales périodiques- celles du Groupe de Rio, de l’Assemblée Générale des Nations-Unies ou la Conférence des Amériques- sont autant d’occasions d’échanges entre les décideurs de l’île qui sont placés devant le défi de travailler à construire de nouveaux rapports entre les deux peuples.

Pour l’instant, les faits s’imposent dans leur brutale réalité : les rapatriements d’Haïtiens/Haïtiennes de la République Dominicaine sont marqués par leur caractère massif violateur des droits humains.

Entre le 1er septembre 2004 (au début du second mandat du président Léonel Fernandez) et le mois de juin 2008 (avant l’ouverture de son troisième mandat), plus de 65 000 Haïtiens/Haïtiennes ont été rapatriées à la frontière, la plupart sans contacts préalables avec leurs proches, sans leurs maigres biens ni leurs salaires à percevoir, selon les données fournies par le Réseau Frontalier Jeannot Succès regroupant des moniteurs/monitrices haïtiens et dominicains de droits humains. (Notes et Rapport annuel du GARR, 2004 à 2008)

N’en déplaise au gouvernement Fernandez qui, à l’instar de ses prédécesseurs, s’abrite derrière le prétexte de la souveraineté et bientôt derrière le nouveau bouclier de la réforme constitutionnelle en cours, ces pratiques de rapatriements massifs d’Haïtiens, tant qu’elles ne cesseront pas, seront toujours dénoncées, non seulement sur l’île, mais à l’échelle de la planète comme cela s’est produit au récent Forum Social Mondial sur les migrations tenu en Espagne vers la mi-septembre : A l’initiative de la Fondation Zile, une résolution a été adoptée à l’issue du Forum, appelant le gouvernement dominicain à respecter les prescrits de la Convention interaméricaine sur les droits humains interdisant les rapatriements collectifs d’étrangers.

7 octobre 2008

Lis Bell

Haïti