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Leonel Fernández et Haїti


lundi 25 août 2008

Par Edwin Paraison [1]

Soumis à AlterPresse le 24 aout 2008

Depuis que le président Leonel Fernández a remporté sa première victoire en 1996, avec l’appui de la coalition « Front Patriotique », suite à une campagne où l’anti-haïtianisme a été brandi comme une arme politique à l’encontre du leader et candidat d’origine haïtienne du Parti Revolutionnaire Dominicain (PRD), feu José Francisco Peña Gomez, l’opinion publique en Haїti reste sceptique face au mandataire dominicain qui a débuté le 16 août dernier son troisième mandat jusqu´en 2012.

Toutefois les travaux de la Commission mixte bilatérale, l’incorporation à l’appareil d’État de fonctionnaires dont les liens avec Haїti étaient et sont connus, les efforts conjoints pour intégrer les deux pays dans les blocs économiques régionaux, la visite historique en Haїti en juin 1998 et la relation personnelle tissée avec son homologue René Préval, ont favorisé l’avènement d’une conjoncture favorable pendant la période 1996-2000 qui a contribué à projeter une image positive de Fernández, tout au moins au sein des milieux officiels et des groupes influents de la société haïtienne.

Cependant au terme de ce premier mandat, en juin 2000, le scandale international suscité par l’implication de militaires dominicains dans le massacre de Guayubin où sont mortes six victimes haïtiennes du trafic frontalier de personnes, dont certaines tuées par balles, a entaché une gestion à la fois critiquée par Amnistie Internationale et ternie par les rapatriements massifs, les violations des droits humains des immigrants haïtiens et l’impunité qui caractérise ces cas.

La période 2004-2008 fut marquée par divers événements survenus en 2005 : les actions de persécution collective de type xénophobe contre nos compatriotes, provoquées par la mort violente de la marchande Maritza Nuñez à Hatillo Palma, attribuée à des Haïtiens en mai, les trois jeunes immigrants haïtiens brulés vifs en août dans la capitale, et le verdict de la Cour interaméricaine des Droits de l’homme en septembre, condamnant l’Etat dominicain, pour avoir refusé d´octroyer des actes de naissance à des fillette d’origine haïtienne.

De même, la visite de Fernández à Port-au-Prince en décembre qui, contrairement à celle effectuée en 1998, s’est soldée par de violentes protestations - fait sans précédent dans l´histoire des deux pays - contre la présence du Chef dominicain qui avait tenu, quelques jours auparavant, des propos inappropriés à l´égard des autorités haïtiennes, lors d´une interview accordée à la BBC de Londres.

Durant cette période gouvernementale, il s´est développé parallèlement, sur deux scènes différentes et avec la même intensité, d’une part, une campagne internationale pour dénoncer les conditions de vie et de travail des ouvriers migrants haïtiens spécialement dans les bateyes, assimilées à de « l’esclavage moderne ». D’autre part, au niveau local, une campagne anti-haïtienne soutenue par des fonctionnaires gouvernementaux et des législateurs de partis d’extrême-droite alliés au pouvoir. Resultat : la détérioration évidente des relations entre Haïtiens et Dominicains.

Le retour de René Préval au pouvoir en 2006, au milieu d’une grave crise politique interne qui l’a forcé à rechercher des alliés dans la région, aura au moins permis la reprise des relations personnelles entre les deux chefs d’Etat qui jusqu’à présent, cependant, ne s’est pas transformée en relancement formel des travaux de la Commission mixte Bilaterale haitiano dominicaine.

La visite de « dedomagemment » effectuée par le président élu haïtien en mars de la meme année en rapport aux mauvais moments vécus par son homologue dans la capitale haïtienne en decembre 2005, a fomenté un appui évident de la part de l’administration Fernandez en faveur du gouvernement haïtien, par le biais d’une sorte de pression diplomatique, pour un engagement financier soutenu de la communauté internationale et le maintien des troupes de la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation d’Haiti (MINUSTHA).

Quoique, à Port au Prince, la mission diplomatique et consulaire dominicaine a du souvent tenté l’impossible pour atténuer dans l’opinion publique locale les effets d’un discours officiel tres ambigüe venant de l´Etat voisin et transmis par les médias, décrivant Haїti comme un pays en faillite, et la migration haïtienne comme une charge pour la République Dominicaine.

Paradoxalement, depuis la célébration du centenaire de Jacques Roumain dans les locaux de la Fondation Globale Democratie et Developppement (FUNGLOBE) en présence de Préval, en juin 2007, un travail intense dirigé vers différents secteurs, a débuté avec l´installation d´une représentation permanente de l’entité privée de Fernandez sur le terrain en Haïti.

Le récent lancement, par la FUNGLODE, du Forum global dominico-haitien (FGDH) dont les présidents d’honneur sont les deux mandataires de l’île, témoigne d’une planification qui semble pourvue d’objectifs plus précis que la politique gouvernementale. La jeunesse haitienne y tient une place privilégiée. Il en va de même pour un secteur de l’intelligentsia haïtienne et de sa disapora, avec lesquels le président Fernández est parvenu à établir d’importants rapports grâce à sa connaissance du français et de l´anglais.

Face au manque de leadership actuel en Haïti, l’image de Fernández est au beau fixe dans ces milieux haïtiens. Le mandataire dominicain y compte de nombreux défenseurs de ses œuvres critiquées par l´opposition, tel que le Métro, sans pour autant prendre la défense de leurs compatriotes qui travaillent à leur réalisation.

Globalement, du point de vue d’importants secteurs de l’île et à l’étranger, la balance de ces huit années de gouvernement, strictement sur le plan de la gestion de la question haïtienne, est négative.

Aucun accord bilatéral n’a été conclu dans les domaines conflictuels de la migration et du commerce. Une entente parvenue sur l´embauche de travailleurs saisonniers et les rapatriements n´a été respectée par aucune des deux parties.

D´autre part, à coté des plaintes constantes de nos commerçants contre le protectionnisme dominicain, les réactions « nationalistes » à l´encontre de l´embargo décrété par le gouvernement haitien depuis le commencement de l´année, contre les produits avicoles locaux, prouvent la nécessité urgente d´un traité régissant les échanges en matière de commerce entre nos deux pays.

Aussi, l´entrée en vigueur de la loi 285-04 sur la migration approuvée en août 2004, faute de règlement, est toujours en veilleuse. Les dénonciations de violations des droits humains et la discrimination raciale contre les Haïtiens se poursuivent. La participation dans la vie politique des Dominicains d´origine haïtienne est systématiquement refusée. Les pensionnaires haïtiens de l´Etat dominicain n´ont jusqu´a présent aucun statut migratoire et risquent de ne pouvoir bénéficier de l´assurance sociale. Le Créole et les symboles nationaux haïtiens n´ont pas droit de cite, selon un haut fonctionnaire.

Évidemment, il existe de profondes contradictions dans l’intérêt manifesté par le chef d’État dominicain pour défendre ses co-nationaux immigrants, face à la loi de la « directive du retour » des pays membres de l’Union européenne, et promouvoir leur intégration politique aux Étas-Unis, en comparaison à la situation d’exclusion à différents niveaux des Haïtiens et de leurs descendants dans ce pays.

Cet état de choses provient en partie de la plus forte pression politique et l´incidence publique exercées tout au long des deux mandats du Parti de la Liberation Dominicaine (PLD) par les groupes nationalistes – ouvertement anti-haitiens - membres de la coalition électorale du mandataire. Et ceci, malgré qu’ils soient minoritaires et qu’ils aient recueilli moins de votes que les autres formations politiques de cette alliance triomphale dénommée « Bloque Progresista », au cours de la dernière campagne.

L’expérience indique clairement que la politique officielle de « laisser faire » appliqué vis-a-vis des secteurs ultra-nationalistes, n´est pas le meilleur choix pour la bonne santé des relations entre nos pays. Déjà au commencement de l´actuelle période gouvernementale un nouvel épisode de persécution collective de nos compatriotes a été enregistré à « Vicente Noble », au sud du pays.

Pour des relations transparentes entre les deux Etats, gouvernements et peuples, il faudrait renverser la situation au cours de ce nouveau mandat. La volonté politique du président Leonel Fernández, est requise.

Version originale en Espagnol
http://www.espacinsular.org/spip.php?article6187

[1Traduction de l’Espagnol : Louise Renaud