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Haiti-Premier ministre : Pour le droit à la vie privée

« Repères pour l’écriture de l’histoire du combat contre une propagande ignoble, cruelle et dévastatrice »
lundi 21 juillet 2008

Par Leslie Péan [1]

Soumis à AlterPresse le 20 juillet 2008

Le projet de culpabilisation de Mme. Michèle Pierre-Louis a échoué dans sa première étape. La conscience des parlementaires a résisté aux rituels de la calomnie et de la diffamation. Pour une fois, la raison a triomphé de l’imbécillité.

Toutefois, la société haïtienne a vécu l’horreur à l’intérieur d’elle-même. Elle a vécu dans sa chair une manifestation des jeux de pouvoir d’hommes et de femmes dans leur stupide prétention de subjugation de leurs semblables. La cabale autour de la vie privée de Mme. Pierre-Louis est révélatrice de l’omniprésence des structures d’oppression et de domination dans la société haïtienne au 21e siècle.

Ces notes sont destinées à servir de repères pour l’écriture de l’histoire du combat contre une propagande ignoble, cruelle, et dévastatrice. Pour éviter tout processus d’enfouissement, de refoulement dans la mémoire d’une période douloureuse qui fit dire à la citoyenne Pierre-Louis « Quel sacrifice dois-je faire par amour pour mon pays ! »

Faisons une mise en perspective du rite de passage auquel a été soumis Mme. Pierre-Louis.

À partir de l’Internet, le mouvement de manipulation de l’opinion publique est lancé pour influencer le pouvoir de juger de la population. Pouvoir de juger qui, sous les coups de boutoir du dispositif entretenant l’insécurité, affecte la capacité de diagnostiquer et d’apprécier.

Par exemple, dans les quinze jours qui suivent la désignation par le Président Préval de Mme. Pierre-Louis comme premier ministre le 23 juin 2008, le forum Moun.com a enregistré les interventions de trente-six (36) blogueurs sur le sujet, suivis de six cents soixante deux (662) commentateurs et de seize mille neuf cents quarante (16,940) visiteurs. Sur ce forum-là et sur d’autres, avec des pseudonymes, les détracteurs de Mme. Pierre-Louis occupent le devant de la scène. Ils s’en donnent à cœur joie pour la discréditer dans des textes haineux qui font honneur à la presse de caniveau. L’entretien de la psychose de diabolisation est fait avec toutes sortes d’arguments pour maintenir l’hostilité à son endroit.

Pour parler des dégâts du discours dominant dans nos têtes, Aimé Césaire eut à dire que « l’Europe patrouille dans nos veines ».

L’affaire Michèle Pierre-Louis offre un parfait éclairage de la tragédie collective d’Haïti. Cette affaire révèle au grand jour comment cette patrouille traverse tout le corps de l’individu dans son essence.

Par-delà l’obsession hétérosexuelle, ce qui est mis en lumière, c’est la férocité des luttes sans merci pour le pouvoir, la connexion des réseaux de vendetta, et le rôle que peuvent jouer les diffamations dans la presse contre un individu. Cette campagne odieuse a suscité l’indignation chez tous ceux et celles qui sont contre les injustices, qu’elles soient d’origine religieuse ou non. En effet, la machine de destruction mise en marche contre Mme. Pierre-Louis rappelle l’Inquisition instituée par le pape Grégoire IX, le 20 avril 1233.

Les débats autour de la désignation de Mme. Pierre-Louis renvoient à la question éthique. Plus spécifiquement, ils renvoient à la distinction établie par Max Weber [2] entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité, malgré leur zone d’intersection.

Pour le père de la sociologie, l’éthique de la responsabilité demande à l’individu de compter sur lui-même lorsqu’il agit, et pas sur des forces tutélaires. Dans ce cadre, l’individu assure pleinement la responsabilité de ses actes, et ne peut renvoyer son bonheur ou son malheur à un agent extérieur, quel qu’il soit. L’éthique de la responsabilité aborde frontalement la question du pouvoir et des méfiances ancestrales qui alimentent les archaïsmes rétrogrades et engendrent nos aberrations suicidaires.

Cette éthique de la responsabilité est incontournable si l’on veut qu’Haïti ne soit plus le cercueil collectif que l’Occident punitif a voulu qu’elle soit dès 1804. Un sort que la signature du Concordat en 1860 avec le Saint-Siège viendra perfectionner pour assurer le formatage de l’élite haïtienne dès le plus jeune âge. L’éthique de responsabilité s’écarte de la vision manichéenne de notre « se pa fot mwen », cette ruse employée à dessein pour traduire mauvaise foi, valeurs marginales et fausses solutions qui empoisonnent le milieu.

Par contre, ce qui se passe actuellement en Haïti relève de l’éthique de la conviction, qui légitime la rumeur et donne des arguments pour abattre son prochain sans considération d’humanité.

On vilipende l’autre dans une barbarie qui refuse l’éclosion de l’humain. Comment peut-on prétendre faire du bien à une personne en lui infligeant une peine de culpabilité à partir de convictions qui ne reposent sur aucun acte public ? Et de plus, comment avoir le toupet de lui demander de démentir ?

Cette éthique de la conviction, reposant sur l’ignorance de l’autre et sur l’irrespect envers lui, renvoie au jugement absolu. À la position divine. Les intérêts immédiats, qui ont besoin de telles fausses certitudes en dehors de toute matérialité des faits, sont mortels.

La sacralité de la vie privée est un mécanisme immunitaire dans toute communauté qui sort de la horde et avance vers la solidarité des individus. En ce sens, l’affaire Michèle Pierre-Louis est un symptôme, un élément révélateur, de la logique politique de non-respect des valeurs sacrées du courage individuel dans un milieu désordonné et sans repères.

Tout moun k ap di sizoka, tout eskonbrit sou madanm lan, se paske nou pa respekte dwa libète sitwayen devan leta. Yon sitwayen gen dwa e li pa pitimi san gadò. Li gen libète nan vi prive li, nan entimite li. Pèsonn pa gen dwa antre nan vi prive yon lòt moun tankou nan yon savann. Madanm’lan genyen responsablite pa l pou li fè travay ak kominote a jansadwa. Madanm lan aji yon fason ki pa nwi dwa lòt moun, ni nwi sekirite lòt moun. Devwa tout moun, se pou respekte dwa lòt moun, se pou trete lòt moun ak respè. Pwoteksyon la vi prive se yon dwa konstitisyonèl.

En agissant dans le secteur de la culture, de la jeunesse, des femmes et de la paysannerie, Mme. Pierre-Louis a contribué à donner du sens à la vie à des milliers de personnes qui ne savaient pas quoi faire.

C’est sur ces terrains-là que son éthique de vie, dans ses éléments moraux, s’est manifestée publiquement et, à notre connaissance, personne n’a eu à redire de son individualité. Son existence intime et personnelle n’est jamais entrée en contradiction avec son travail pour la collectivité.

Brandir la question de l’orientation sexuelle sert essentiellement à masquer d’autres intérêts. Les élections parlementaires de 2009. La révision de la Constitution. Les élections présidentielles de 2010.

Donnant écho à la propagande calomnieuse, nombre de personnes revendiquent, à défaut d’une morale imposée par les lois, la morale de l’église sur la sexualité.

C’est l’occasion d’une mise en évidence du mot de Pierre Bourdieu qui explique comment « lorsque les dominés appliquent à ce qui les domine des schèmes qui sont le produit de la domination, ou, en d’autres termes, lorsque leurs pensées et leurs perceptions sont structurées conformément aux structures mêmes de la relation de domination qui leur est imposée, leurs actes de connaissance sont, inévitablement, des actes de reconnaissance, de soumission. [3]

Dans leur pénombre, les détracteurs de Mme. Pierre-Louis ont tout fait pour qu’elle ne s’élève pas au-dessus de leur obscurité et accepte leur intrusion dans sa vie privée. Sa parade sur la connaissance de sa vie intime est une vérité qui fera date dans un pays où la population vit sur les mensonges du rêve. Elle a fait échec à ce principe réactionnaire qui veut qu’une vérité soit un mensonge répété mille fois. Sa résistance contre cet état d’esprit détestable a trouvé un soutien de différents secteurs de la société, du Président de la République au casseur de pierres du coin.

Le télescopage des époques et des sensibilités politiques vient rajouter au torrent destructeur du kidnapping qui dévore la société haïtienne. Les sources chaudes dormantes, qui peuplent notre univers mental, se sont mises en mouvement dès l’annonce du choix de Mme. Pierre-Louis comme Premier Ministre désigné.

Le vieux socle traditionnel archaïque s’agite. Le craton, avec ses zones de suture, s’est mis à bouger, provoquant comme une sorte de séisme dans la pensée haïtienne. La vitesse des accusations portées contre Mme. est inouïe.

L’inquisition est en marche avec son homophobie et sa fixation sexuelle alarmante. Le réquisitoire est sans nuances et des émissions de radio généralement acceptables y sont consacrées depuis trois semaines. On y plonge tête baissée. Sans recul.

Certains y vont par ellipses, donnant un écho à cette propagande assassine masquée. D’autres, se voulant plus objectifs, disent avec une fausse naïveté que, puisque la rue en parle, ils doivent aussi en parler sous prétexte d’animer un débat sur l’orientation sexuelle.

Ces cyniques font semblant de ne pas voir la propagande sur l’Internet qui a érigé l’irresponsabilité comme horizon moral. Ils ne condamnent pas la pratique odieuse de diffamation, mais disséminent le fiel.

Ces directeurs d’opinion revivifient le refus de la réflexion sur le droit à la vie privée et à l’intimité. Pourtant, depuis Montaigne, le droit à la vie privée est un invariant des luttes démocratiques pour un monde meilleur contre les fascismes de droite et de gauche.

De plus, l’article 12 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 dit en clair : « Nul ne sera l’objet d’immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d’atteintes à son honneur et à sa réputation. Toute personne a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes. »

En France, l’article 9 du Code civil protège le droit à la vie privée. Les relations amoureuses ou préférences sexuelles d’une personne font partie de son intimité et ne peuvent être révélées. La loi du 17 juillet 1970 permet à toute victime d’une atteinte à la vie privée de poursuivre ses détracteurs et d’obtenir dommages et intérêts.

C’est aussi le cas dans d’autres pays européens, où les préférences sexuelles d’une personne sont l’objet d’une loi concernant la vie privée, et des institutions sont mises en place pour sa protection.

Mais ce n’est pas le cas aux Etats-Unis d’Amérique, où de récentes statistiques, publiées par l’organisation britannique Privacy International révèlent que c’est l’un des pays où la vie privée est la moins protégée.

En effet, les Etats-Unis d’Amérique sont passés d’un pays, qui était une “société de surveillance extensive” en 2006, à une “société de surveillance endémique” en 2007, à l’instar de la Chine et de la Russie. [4] .

Le capitalisme d’Etat fonctionne sous haute surveillance des individus. Fin de l’histoire ?

La légèreté de certains médias haïtiens, dans la propagation des supputations contre Mme Pierre-Louis, appelle à la réflexion.

Mme Pierre-Louis est accusée d’hérésie ou de suspicion d’hérésie, ce qui revient au même dans le Manuel des Inquisiteurs [5] de 1505.

Son procès est fait par des partisans de la terreur qui la condamnent. L’acharnement contre elle, par les terroristes de l’Inquisition haïtienne, est à la mesure de sa détermination à servir son pays. Dans la bonne tradition inquisitoriale, elle est donc vue comme une hérétique négative, qui refuse d’avouer.

Mis à part les voyeurs, et les terroristes, certains lui demandent de « focaliser le débat » sur son orientation sexuelle. Et, comme au Moyen-Age, la déclarée sorcière est torturée par la propagande pour confesser son crime.

La menace des Radio Mille Collines en Haïti

Après la chute des Duvalier en 1986, la dérive radiophonique a commencé avec Serge Beaulieu, un idéologue macoute, espion duvaliériste, fondateur de Radio Liberté en 1988, devenu un modèle pour nombre de jeunes animant des émissions de radio. [6]

Cette station, qui a fonctionné au coin de la Rue des Miracles et de la Grand’Rue, fut l’emblème de la parole duvaliériste sur les bandes AM et FM, appuyant la candidature de Roger Lafontant lors des élections de 1990.

Selon le New York Times, Serge Beaulieu a été un agent des Recherches Criminelles et un porte-parole de la propagande noiriste. [7]

Serge Beaulieu a fait école dans le développement d’émissions de radio qui, en galvaudant le principe de la liberté de la presse, lancent des insultes et stigmatisent des personnes avec des dénigrements cousus de fil blanc. Le travail de déminage du duvaliérisme n’a jamais été fait, et Serge Beaulieu l’a même renforcé par le dispositif de matraquage quotidien et acharné des auditeurs pour exclure certaines catégories sociales.

L’approche des faux débats autour de la nomination de Mme. Pierre-Louis continue dans l’objectif de freiner la participation de toutes les couches de la population dans la gestion des affaires nationales.

L’impact à court terme du dispositif d’exclusion se voit dans la montée en charge contre Mme. Pierre-Louis. Un dispositif devenu inquiétant avec l’émergence des Radio Mille Collines en Haïti, c’est-à-dire des émissions de radio, animées par des gens sans aucune éthique qui préparent des hécatombes de milliers de morts, comme on l’a vu au Rwanda.

Sur l’orientation sexuelle de Mme. Pierre-Louis, ces émissions de radio ont planté les semences de la calomnie et de la haine contre elle et contre d’autres.

La cabale qui fait rage donne un éclairage unique des blocages expliquant pourquoi la transition post-duvaliériste s’éternise. Par-delà les résultats de l’enquête de cet ingénieur informaticien sur les malfaiteurs utilisant l’Internet pour diffamer Mme Pierre-Louis, cette cabale démontre que les forces obscures carburent, tant en Haïti qu’en diaspora.

Il y a là un laboratoire fabricant des choses qui sont ensuite clonées par les Radio Mille Collines, avec certaines variations plus ou moins grandes, pour tenter de brouiller les pistes en effaçant l’original.

Le travail de remise à jour des valeurs archaïques, qui se développe dans les émissions sous influence religieuse et policière en Haïti, n’inaugure rien de bon pour la tolérance et la démocratie.

Une connaissance partielle, désordonnée, chaotique s’exprime avec une insolence rare. Dans la confusion de la tour de Babel qui s’ensuit, les coquins s’en tirent bien, pendant que le venin mortel se propage.

C’est aux Haïtiens de résoudre le grave problème hérité du duvaliérisme sanguinaire et castrateur d’une jeunesse qui a sucé la moelle du fascisme, n’a pas appris la raison critique, et, armée de ses micros, se bat pour occuper une place au soleil.

Les forces armées internationales ne feront rien contre les armes de destruction massive de la parole que ces chantres manient avec désinvolture. Comme au Rwanda, elles ne fermeront pas les Radio Mille Collines, parce qu’une heure de vol pour un avion de brouillage, à $8,500.00 dollars par heure, coûte trop cher.

Tel fut le message relayé par Frank G. Wisner, Sous-Secrétaire d’Etat à la Défense à Sandy Burger, Assistant Adjoint du Président Américain pour les Affaires de Sécurité Nationale.

Les documents « top secret » du Pentagone en 1994, qui ont été déclassifiés, en apportent les preuves. [8] On connaît le génocide qui s’en suivit.

Les accusateurs de Mme. Pierre-Louis la condamnent, sans donner des preuves de ce qu’ils avancent contre elle.

On a beau leur expliquer qu’avancer vers la modernité implique aussi bien la résolution des problèmes de la crise alimentaire que le respect de la vie privée comme catégorie de pensée, ils refusent de faire marche arrière. Comme des mules, ils cheminent vers l’abîme, avec leurs oeillères.

Mme. Pierre-Louis écrit une lettre de dénonciation et de protestation contre ces diffamations, mais malgré tout, l’obstination à la catégoriser continue.

La complicité des terroristes de la parole a été contrée, dans ses assauts conjugués de rancœur et de haine, par des démocrates qui n’ont pas marchandé leur solidarité à Mme. Pierre-Louis. Mais, malgré cela, ces terroristes de la parole refusent d’abandonner leurs mauvaises habitudes et continuent dans le lynchage virtuel de Mme. Pierre-Louis.

Le traitement, donné par ces médias à sa candidature, est un signal d’alarme pour tous ceux et celles intéressés à défendre les aspirations à la liberté, au droit et à la justice. Les tirs de barrage contre Mme. Pierre-Louis sont un signe prémonitoire des dangers qui menacent la paix sociale.

Quand un pays traverse une crise socio-politique et économique, aussi grave que celle confrontée par Haïti actuellement, il est criminel de vouloir détourner l’attention de l’essentiel, en orientant l’information dans un sens donné contraire aux idéaux de progrès.

La promotion de l’exclusion est un crime.

[1Ecrivain

[2Max Weber, Le savant et le politique, coll., 10/18, Paris, Plon, 1973.

[3Pierre Bourdieu, La domination masculine, Seuil, Paris 1998, p. 19.

[4Privacy International, The 2007 International Privacy Ranking, U.K., December 2007

[5Nicolau Eymerich et Francisco Peyna, Le Manuel des Inquisiteurs, Mouton, Paris, 1973.

[6Philippe Girard, The Eagle and the Rooster : The 1994 U.S. Invasion of Haïti, Ohio University, August 2002, p. 281.

[7Howard French, « Port-au-Prince Journal ; Boldly, Duvalier Bullies Step From the Shadows », New York Times, July 20, 1990.

[8Voir Memo de Frank G. Wisner, Under Secretary of Defense à Sandy Burger, Deputy Assistant ot the President for National Security Affairs, “Rwanda : Jamming Civil Radio Broadcasts”, National Security Council, Washington D.C., May 5, 1994, declassified by authorityof MEA/OSD, March 27, 1995, case 95-F-0177. Voir aussi Samantha Power, “Bystanders to Genocide : Why the United States Let the Rwandan Tragedy Happen”, The Atlantic Monthly, September 2001.