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Haïti-RD / Grippe aviaire : L’occupation d´Haïti par la République Dominicaine, promue par certains secteurs


vendredi 25 janvier 2008

Par Edwin Paraison

Soumis à AlterPresse le 24 janvier 2008

La disposition haïtienne d´interdire temporairement l´importation d´œufs et de poulets de la Republique Dominicaine domine l´actualité dans ce pays depuis deux semaines. La presse écrite en fait état quotidiennement. La station Z-101, la plus écoutée du « dial » dominicain, a réalisé le 22 janvier un programme spécial de près de 10 heures de temps, sur les relations commerciales entre les deux pays, émettant a partir de la ville frontalière de Dajabon.

Les grands moyens ont été utilisés pour ce marathon radiophonique : hélicoptères, liaison par satellite, retransmission par un réseau de stations frontalières, construction d´un stand pour recevoir les invités à Dajabon -parmi lesquels le Consul haïtien Jean Baptiste Bien-Aimé- qui participaient en même temps que des experts en économie, reçus dans les studios de la station à la capitale.

Ce 24 janvier, 30 minutes ont été consacrées à débattre à nouveau de ce thème, sur la même station, qui annonce la réalisation d´ un sondage téléphonique sur les aspects énumérés plus bas, laissant donc a l´opinion publique le soin de décider quelle doit être la décision du gouvernement dominicain face à ce qui est considéré comme une « attitude irrationnelle et inacceptable » des autorités haïtiennes, provoquant des « dommages inutiles » à la production avicole dominicaine :

1- Envahissement et occupation militaire d´Haïti par la République Dominicaine

2- Rapatriement de 200,000 ressortissants haïtiens

3- Fermeture de la frontière

4- Rupture des relations commerciales entre les deux pays

Insolite diriez vous !

Nous nous référons au programme « Le gouvernement du matin » qui est le « talk show » interactif le plus populaire de la République Dominicaine, formé d´une équipe de cinq animateurs professionnels, dont la figure principale est Alvero Alvaro Hijo, promotteur de l´occupation d´Haïti par la République Dominicaine.

Don Alvaro, qui est l´un des plus farouches défenseurs des immigrants haïtiens dans ce pays, qui crie a qui veut l´entendre que « l´esclavage existe dans les bateys », qui qualifie ouvertement « d´anti-haitiens et de racistes » le député Pelegrin Castillo, l´intellectuel Manuel Casals Victorio et Co, soutient que des secteurs de l´élite économique haïtienne maintiennent dans la pauvreté la population haïtienne qui accueillerait les bras ouverts une intervention dominicaine dont l´objectif serait de « débarrasser Haïti de ces lacras »

Au sein même de l´équipe d´animateurs, l´idée ne fait pas l´unanimité, cependant des auditeurs ont rapidement appuyé par téléphone cette incongruité.

Quelle est l´origine de cette affaire ?

La mise en quarantaine haïtienne des produits dominicains provoque des pertes énormes estimées à RD$ 5 millions de pesos (US$ 33.30 x 1) par jour à l´industrie avicole dominicaine qui distribue quotidiennement 1 millions d´œufs et des centaines de milliers de poulets sur le marche haïtien.

La diplomatie dominicaine, malgré les bonnes relations entre les deux présidents de l´ile et la ténacité de l´Ambassadeur Jose Serulle, n´a pu jusqu´a présent résoudre la situation. Des réunions ont eu lieu à Port-au-Prince et Santo Domingo entre les autorités directement concernées. Des facilités de transport aérien par hélicoptère ont été mis à la disposition des techniciens haïtiens pour visiter les fermes dominicaines, mais Haiti tarde à prendre une décision finale.

Si Porto Rico, c´est-à-dire les Etats-Unis ont levé l´embargo sanitaire temporaire, pourquoi pas Haïti se demandent les Dominicains ? En plus, le gouvernement dominicain a appellé la population à consommer sans crainte œufs et poulets, en affirmant que le type de fièvre aviaire détecté en territoire dominicain, ne constitue aucun danger pour l’être humain.

Le Ministre de l´Agriculture dominicain, Mr Salvador (Chio) Jimenez a toutefois admis qu’à la place des Haïtiens il ferait de même. C´est-à-dire, mener une enquête pour prendre une décision. Cette position n´est pas partagée par le président de l´Association des commerçants du marché de Dajabon, Freddy Morillo accuse des secteurs économiques haïtiens d´être les instigateurs de la mesure d´ interdiction officielle, pour favoriser leurs intérêts économiques.

Parmi ces secteurs, le journaliste et animateur radiophonique Julio Martinez Pozo pointe du doigt un influent sénateur et des membres de l´entourage du Président de la République. L´on parle aussi d´un projet d´ importation d´œufs du Brésil destinés au marché haïtien, par des hommes d´affaires haïtiens et dominicains.

Manipulation et politisation du dossier sont à l´ordre du jour des deux cotés de la frontière. Dans la conjoncture électorale dominicaine, les critiques pleuvent sur le gouvernement dominicain le pressant de chercher une sortie à la crise qui frappe le secteur des producteurs avicoles dominicains.

Du coté haïtien, en plus des inquiétudes et plaintes spontanées et légitimes de nos marchandes à la frontière de Malpasse, relatives au manque de ces produits pour la vente et la consommation, relayées par des médias haïtiens, certains agitateurs ont été payés par des producteurs dominicains pour créer des faits d´actualité (déclarations ou autres) donnant lieu à une pression médiatique sur les autorités haïtiennes, selon différentes sources frontalières.

Nos amis journalistes de la Z-101 semblent oublier qu´après le passage des tempêtes Noel et Olga, le gouvernement dominicain avait décidé, dans le but de prévenir une rareté de produits agricoles pour la consommation locale, l´interdiction temporaire d´exportation vers Haïti de bananes, œufs et autres denrées. Evidemment cette décision avait provoqué différentes réactions et d´intéressants débats portant les autorités haïtiennes à réfléchir sur la question de la sécurité alimentaire dans la gestion de nos relations avec nos voisins.

Dans les deux cas d´interdiction d´importation ou d´exportation de produits dominicains, il s´agit d´une décision unilatérale dont la nature même, donne lieu a des conséquences fâcheuses potentiellement dangereuses pour la stabilité sociale et politique dans l´un ou l´autre des deux pays.

Le vrai problème est donc, l’absence d´un accord commercial entre les deux Etats, avec des clauses spécifiques prévoyant les procédures adéquates pour gérer des cas similaires. La commission mixte bilatérale devrait être convoquée le plus tôt possible par les deux chanceliers de l´ile, afin de relancer le dialogue officiel pour renforcer les liens de coopération entre nos deux nations.

Pour conclure, il serait facile de critiquer la légèreté avec laquelle des questions aussi sensibles ont été étalées, sans aucune préoccupation pour les effets qu´elles pourraient susciter dans l´opinion publique, ou de dire que les propositions faites par les animateurs de la station Z-101 sont insensées ou relèvent de l´émotionnel. Tout au contraire, il faut souligner deux niveaux d´interprétation.

La position de Don Alvaro, inacceptable à tous les points de vue, qui met l´emphase cependant sur « la trahison des élites économiques haïtiennes » vis-à-vis de la Nation. Et l´expression d´une fausse supériorité dominicaine par rapport à Haïti cherchant à minimiser, même à ridiculiser la position officielle haïtienne dans la gestion technique correcte de ce dossier.

Certainement, la République Dominicaine devance Haïti sur le plan des infrastructures urbaines et de développement humain. Mais, aujourd´hui, il existe sur l île une interdépendance socio-économique, à travers des échanges commerciaux/économiques et de la migration de travailleurs, qui rend totalement irréalisables les malheureuses suggestions véhiculées sur la Z-101, en même temps qu´elle (cette interdépendance) impose une redéfinition pratique des relations haitiano-dominicaines, fondée sur le respect mutuel, la fraternité et la solidarité.

D´autre part, ces mesures qui constitueraient des actions de représailles contre un pays ami et voisin, dont les autorités sont libres de prendre les décisions qu´elles jugent convenables pour leurs concitoyens, seraient rejetées de façon inconditionnelle par les secteurs démocratiques des deux peuples.

Pour finir, ce que j´ai ressenti au moment d´écouter le programme que j´ai capté après les appels téléphoniques de l´ami et du frère dominicain Alberto (Chico) Despradel, ex ambassadeur en Haiti, et de Maitre Ulrick Gaillard, un ami d´enfance, Directeur de Batey Relief Alliance (BRA), c´est de la fierté pour la radio haïtienne et pour les journalistes haïtiens. Sans commentaires.