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Haïti – Rép. dominicaine : Esclaves, de l’enfer au paradis


samedi 22 décembre 2007

Par Faubert Bolivar

Soumis à AlterPresse le 21 décembre 2007

Je suis allé voir l’exposition Esclaves au paradis à la rue José Marti, Port-au-Prince. Je me devais d’aller voir ce travail qui a eu un certain succès et fait couler beaucoup d’encre et de salive, surtout du côté de chez le voisin.

J’ai vu des photos montrant l’atrocité des conditions de vie des Haïtiens dans les bateyes de là-bas. Une vingtaine d’images prétendument choquantes. Et aucune ne m’a surpris ni choqué.

On reconnaît que l’expo, signée Céline Anaya Gautier, photographe franco-péruvienne, a un mérite politique, diplomatique. Elle dénonce, elle montre, elle fait voir à ceux qui ne le savaient pas, le racisme anti-haïtien qui fait loi de l’autre côté de la frontière. Les voisins n’ont pas tort, qui ont tout fait pour combattre la circulation de ces images, et de leurs messages.

Il est bon, en effet, que le monde entier sache comment, au paradis qu’ils recyclent à coup d’euros et de dollars, des êtres humains sont réduits à l’état de bête, parce que noirs, parce que Haïtiens.

Je signerais, en ce sens, n’importe quelle pétition, je célébrerais n’importe quelle image qui puisse permettre aux uns et aux autres de prendre conscience de cet état de fait et de le stopper. N’importe quelle pétition, n’importe quelle image !

Dans cette optique, on reconnaît que l’expo Esclaves au paradis a sa place :

à l’étranger, dans les capitales et les villes d’où partent les touristes, où la conscience est restée aux aguets s’agissant des violations des droits humains ;

à Santo Domingo même, où les citoyennes, les citoyens de ce pays ne savent pas forcément comment, sur leur propre territoire, l’humanité est niée, négociée à prix de sucre, à tonne de cannes, à force de bras, broyés, coupés, jetés, haïtiens ;

à Port-au-Prince pour que les gens de bien d’ici sachent comment nous mourons, tous, laids, ici, ailleurs, un peu partout sur la planète et porter les consciences à plus d’humanité vis-à-vis des concitoyens les plus fragiles, à plus de dignité vis-à-vis de soi même, parce que, qu’on le veuille ou non, moi, qui bois de l’eau propre à Babiole, je souffre en ce moment même dans un batey en vertu du principe du nom commun.

Il faut donc saluer l’initiative de la plate forme Groupe d’appui aux rapatriés et réfugiés (Garr) de montrer cette exposition à Port-au-Prince, ne serait-ce que pour, selon les propres mots de Madame Colette Lespinasse dans son texte d’accueil, « prendre position et agir pour combattre la pauvreté dans le pays, source de migration. »

Mais,

Malgré tout, il faut reconnaître que l’expo, ce qu’elle montre de nous, n’est ni choquante ni surprenante. A la limite, la bienséance devrait-elle nous interdire de nous indigner, pour ne pas donner l’impression d’une complainte de pharisiens à un banquet d’hypocrites, sciant la paille pour ne pas s’attaquer aux poutres. Car, en vérité, en vérité, rien de ce qu’on a vu au paradis n’est nouveau sous le soleil des enfers.

Regardons et arrêtons-nous à quelques légendes prises au gré des images.

Je les laisse dans leur écriture créole – ont-elles été traduites ou adaptées à la compréhension haïtienne ? – à vous de voir à quel pays, à quel batey, à quel esclavage elles réfèrent.

Jwenn ti moso manje a se yon chans

Reprann wout la pou tounen lakay

Yon seri barak kote pa (gen) ni dlo ni limyè

Pa gen retrèt

Travay di lajounen mal dòmi lannuit

Je n’ajouterai pas de commentaire. Je me contenterai seulement de laisser entendre que nos frères ne sont incontestablement pas plus esclaves au paradis que nous ne sommes libres en enfer.

Parlant d’esclavage, je pense à mes amis qui ne supportent pas la nouvelle plaisanterie, il s’agit d’une plaisanterie, que j’ai développée, me référant à la cohorte des travailleurs sans avenir, dont notre pays pullule – bonnes, veilleurs de nuit, cireurs de bottes, agents de sécurité, ouvriers, marchands ambulants, artisans, journalistes, enseignants, paysans, sans mentionner les restavèk – et que j’appelle esclaves.

Ils me reprochent de banaliser l’esclavage. Je persiste à voir dans leur refus de rire à cette plaisanterie une incapacité à (vouloir) remettre en cause le système – esclavagiste : il ne s’agit plus d’une plaisanterie – que nous avons continuée après 1804, je parle sous le contrôle du sociologue Laënnec Hurbon.

Il faudrait, chers amis, pour parler d’émancipation humaine en Haïti, commencer par assumer qu’on est sur une terre d’esclavage infernal, où l’on peut être tantôt esclave, tantôt esclavagiste, esclave quand on est un ouvrier, esclavagiste quand on possède une bonne, c’est-à-dire quand on profite, peinard, de « l’ignoble bonheur fait de la souffrance des autres » : Jacques Roumain.

Dîtes-moi où, en quel batey, doit-on travailler dur, de jour comme de nuit, bourriquer comme quatre, pour, en échange, ne pas pouvoir ni se reproduire physiquement, matériellement ou spirituellement, ni assurer l’éducation de ses enfants ?

Deux petites parenthèses sur la réalité et les images :

1. Passant dans un bus près d’un chantier à Pétionville, le jeudi 20 décembre 2007 vers 18 :00, j’ai vu, de mes yeux, vu un patron taper un ouvrier, parce que celui-ci a laissé tomber un matériel qu’il débarquait d’un container : Les esclaves au paradis ne me choquent pas, parce que je les côtoie dans l’enfer.

2. A la sortie de l’expo, longeant la rue José Marti, il y avait une femme qui faisait la toilette de son enfant à l’eau tirée du caniveau. Je me suis dit, si le système ne change pas, si un miracle ne se produit pas pour cet enfant, comme il s’en est produit pour moi : un jour, petit enfant deviendra grand et il rêvera peut être d’aller au paradis...

Faubert BOLIVAR

Port-au-Prince, décembre 2007