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Haïti : Une administration publique drôlement efficace…

Si le Léviathan a des dents très solides ce n’est pas pour mieux masser sa propre langue, mais pour dévorer efficacement sa proie…
mardi 11 décembre 2007

Par Gary Olius

Soumis à AlterPresse le 6 décembre 2007

A force de répétitions, il est devenu banal de dire que l’administration publique haïtienne est inefficace. Pourtant, ce que plus d’un qualifient tout de go d’inefficacité peut, sous un autre angle, être considéré comme une preuve incontestable d’efficacité. Tout dépend de la position relative de l’observateur ou de l’acteur qui émet le jugement et aussi du modèle conceptuel qui lui sert de référence. Il est vrai que bon nombre d’Haïtiens appellent de tout leur vœu une administration publique totalement dédiée à leur service, mais comment celle-ci pourrait-elle servir des citoyens qu’elle éloigne systématiquement de ses prises de décision. L’efficacité dans la conception et la production des services de l’Etat devrait aller de pair avec les attributs de proximité, de rapidité et de qualité car, l’administration publique est l’un des rares domaines où la fin ne justifie pas toujours les moyens.

Etre efficace c’est répondre, même contre son gré, à une exigence de résultats et ceux-ci sont jugés par les citoyens qui reçoivent les services. La façon dont ces résultats sont produits n’est pas ce qui a de plus préoccupant en administration publique et, puisqu’il n’existe pas toujours des indicateurs permettant de les juger objectivement tels qu’ils sont, on est souvent contraint de les évaluer tels qu’ils sont perçus par les citoyens. Et, cela dit, on peut de bon ton affirmer que la satisfaction des citoyens devrait être l’objectif primordial de toute administration publique digne de ce nom.

Pourtant, le caractère quasi-normatif de cette affirmation tranche mal avec les réalités vécues au quotidien en Haïti. Ce qui semble être une évidence patente pour plus d’un, au sein de la société haïtienne, s’impose comme une pierre d’achoppement qui fait trébucher tous les gouvernements qui se sont succédés depuis des lustres à la tête du pays. Où est le problème ?

L’essentiel de la réponse à cette question tient à l’idée que les dirigeants et les fonctionnaires de l’Etat se font des citoyens. En guise de les considérer comme l’ultime finalité de l’administration publique ils les perçoivent comme des moyens et, à partir de là, ils les instrumentalisent. Comme de fait, le citoyen-proie d’Haïti n’a rien à voir avec le citoyen-roi du Canada, des Etats-Unis d’Amérique ou de l’Angleterre. Chaque acception du concept de citoyenneté (Roi ou proie) renvoie à une forme spécifique d’efficacité, car chacune d’elle mise sur des résultats radicalement différents. Servir son Roi n’implique pas la même chose que consommer sa proie, avec ou sans voracité…

Alors, comment comprendre l’expression « administration haïtienne inefficace » ? Oui, cette administration même, pour laquelle le citoyen est une vache à lait qu’il faut traire jusqu’à la dernière goutte pour faire fonctionner une machine étatique qui ne lui offre aucune compensation, ne serait-ce que pour lui permettre de remplacer le lait extrait ou de se régénérer. En vérité, il faut être un peu prudent au moment de poser le problème de l’efficacité de l’administration d’un Etat-sangsue conduisant le destin d’une société faite de citoyens-proies ; car Servir et Être Servi ne sauraient avoir le même sens. Quand l’Etat met tout en oeuvre pour s’engraisser sans se préoccuper de la précarité croissante de la vie des citoyens dont il administre l’existence socio-économique, il faut bien se demander : « qui est véritablement au service de qui ? ».

On le sait, l’Etat haïtien se veut Wébérien et dans cette posture dépassée il cultive une obsession maladive pour le respect religieux de la hiérarchie dans la prise des décisions et ne se préoccupe guère des goulots d’étranglement générés par la centralisation à outrance des pouvoirs y afférents. La formule pratiquée dans l’administration publique haïtienne laisse peu de place à la délégation d’autorité et ce, avec tous les risques que cela comporte pour la société. Pis est, ce drôle de réalité est imposé par la loi qui veut que ce soient les principaux administrateurs qui portent la quasi-totalité des responsabilités de reddition de comptes. Ainsi, le respect de l’ordre hiérarchique s’impose d’emblée comme un abri sûr pour ces derniers. Et, du reste, même l’appropriation de hautes technologies administratives devient suspecte, car elle attribue des pouvoirs peu contrôlables aux techniciens informaticiens et les met en position idéale pour foirer la hiérarchie traditionnelle. Il en résulte une résistance systématique à la modernisation et un recours délibéré à la folklorisation de l’administration.

Cette tendance aidant, les principaux administrateurs publics se donnent les moyens pour contrôler le flux d’informations et ont à leur disposition tout un ensemble de provisions légales pour l’endiguer et l’empêcher de circuler. En l’absence de la sacro-sainte raison d’Etat, invoquée par les serviteurs de régimes dictatoriaux, il suffit aujourd’hui d’étiqueter stratégiques toutes les informations produites au sein de l’administration publique pour ne pas les mettre à disposition des citoyens qui en ont besoin. Il s’ensuit que l’Etat se donne la liberté de produire comme il veut les informations, les gère comme bon lui semble et prive les acteurs de la société civile ou les citoyens de la possibilité de prendre les bonnes décisions aux bons moments. Les perdants de ce système peuvent considérer l’appareil étatique et son administration comme inefficaces, mais en regardant la chose sous l’angle contraire, on peut se rendre compte d’être en face d’une machine extrêmement efficace ; dans ce sens qu’elle produit exactement les résultats escomptés par ceux-là qui l’ont conçu : la création de monopoles, l’exclusion de la majorité et la pérennisation des privilèges pour des éternels ayants droit.

Le citoyen ordinaire paie ses taxes pour circuler sur des routes rocailleuses, rafistolées ou poussiéreuses. Il paie pour ne pas avoir droit à la sécurité sociale et à un système viable de soins de santé et de services éducatifs. Il paie pour ne pas avoir accès à l’eau potable et à l’électricité. Et, l’argent qu’il paie sert essentiellement à financer la vie faste et les voyages d’agréments des gros bonnets et de leurs alliers, ainsi que l’achat de biens uniquement profitables à ceux qui les vendent et à ceux du cercle fermé des copains qui les utilisent. Le constat est patent : l’Etat haïtien et son administration constituent une machine intelligente qui appauvrit et enrichit qui elle veut et quand elle veut. N’en déplaise à ses innombrables victimes, elle est drôlement efficace…

Gary OLIUS
golius@excite.com