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Salon du Livre de Montréal

Rodney Saint Éloi, activiste littéraire


mardi 20 novembre 2007

Par Nancy Roc

Soumis à AlterPresse le 19 novembre 2007

Cette année encore, la maison d’édition Mémoire d’Encrier, créée en 2003 par l’écrivain Rodney St Éloi, a participé au Salon du Livre de Montréal qui s’est déroulé du 14 au 19 novembre. Mémoire d’Encrier a frappé très fort avec le livre choc de Jean Florival DUVALIER La face cachée de Papa Doc, salué comme le livre du mois par Dimanche Magazine de Radio Canada, Treize nouvelles vaudou de Gary Victor qui séduit déjà les libraires indépendants québécois ou encore Une journée haïtienne, collectif dirigé par Thomas C. Spear (en collaboration avec la maison Présence Africaine), une magnifique invitation au voyage à travers l’imagerie de notre terre natale. Mémoire d’Encrier a donc marqué le coup et prouve, à travers son fondateur, que l’audace et la persévérance peuvent encore être payantes au pays de la Révolution tranquille. Entretien avec l’écrivain et éditeur Rodney Saint Éloi (sur la photo logo, entre Jean Florival et Thomas C. Spear), travailleur acharné, éditeur innovateur et activiste littéraire :

N.Roc : De toutes vos participations au Salon de Montréal auxquelles, j’ai l’impression que cette année est (si je peux me permettre cette expression) le « meilleur cru » de Mémoire d’Encrier. Partagez-vous ce point de vue ?

Rodney St Éloi : Cette année s’annonce bien effectivement. Sur le stand de Mémoire d’Encrier, les gens sont un peu boulimiques, même « livromaniaques ». Ils portent un regard particulier sur l’histoire. Je viens de découvrir - à la manière dont les gens s’arrachent le livre DUVALIER La face cachée de Papa Doc, qui est déjà considéré comme un titre à succès- que la question DUVALIER n’a pas été résolue. La page n’est pas tournée. La population haïtienne n’en a pas fait le deuil. Certains historiens ont parlé de cette période comme étant une période résiduelle. Mais on semble au commencement du recommencement. Les gens ont besoin de clefs pour comprendre l’imaginaire de la dictature et de la violence : les partisans zélés autant que les farouches opposants
L’ouvrage Duvalier La face cachée de Papa Doc est salué par Radio-Canada, émission Dimanche Magazine comme le livre du mois. L’auteur, Jean Florival, 77 ans, a dévoilé les mécanismes de fonctionnement interne de la dictature duvaliériste.

Treize nouvelles vaudou de Gary Victor fait partie des coups de cœur des libraires indépendants du Québec. Les gens entrent naturellement dans ces territoires marqués par le fantastique et le vaudou. L’irréel haïtien est bien rendu. Gary Victor est un conteur génial. Il mène d’une main de maître ses récits. Caroline Montpetit, dans le quotidien montréalais Le Devoir, dit ceci : « Treize nouvelles vaudou rassemble un point de vue sarcastique sur la société haïtienne, entre autres sur ses politiciens, et une plume fantastique classique qui pourrait provenir tout droit du 21ème siècle, avec ses Edgar Allan Poe et ses Maupassant. À la différence qu’on est en Haïti et que le monde imaginaire est reconnu de tous et peut frapper partout, à tout instant. »

L’ouvrage de Thomas C. Spear Une journée haïtienne est un renversement du regard. Souvent, on retrouve une curiosité anthropologique sur Haïti et sa culture. Thomas Spear, en demandant aux auteurs haïtiens de décrire leur journée, nous aide à nous regarder. Le résultat : 40 textes courts, incisifs, travaillés par l’imagerie du pays natal. Cet ouvrage est une belle manière collective d’exister… CHAPO à Spear !

N.Roc : Autre découverte délicieuse offerte par votre maison d’édition cette année, l’Anthologie secrète d’Ida Faubert. Où avez-vous déniché cette auteure et qu’est-ce qui vous fascine chez elle ?

Rodney St Éloi : Ida Faubert est un titre capital. Ida est l’une des premières femmes écrivaines haïtiennes. L’édition de ce livre a nécessité deux années de travail avec la famille, en particulier le petit-fils, Jean Faubert, qui nous a livré les pistes, les photos, les réflexions, les éléments et les archives familiales pour l’établissement de la chronologie. Je découvre, avec un grand bonheur, cette femme, féministe avant le mot, libre, forte, qui porte un éclairage précieux sur l’histoire du féminisme en Haïti, et en France. Ida Faubert, que ce soit d’un point de vue littéraire (littérature au féminin) ou d’un point de vue personnel (son attachement à sa liberté, à ses idées et à ses désirs) est une femme « totale-capitale ».

N.Roc : Vous avez le mérite de faire découvrir ou redécouvrir des écrivains(e)s inconnu(e)s ou peu connu(e)s. Où trouvez-vous le temps pour effectuer ces recherches en plus de vos propres écrits et collaborations avec d’autres auteurs ?

Rodney St Éloi : L’écriture et l’édition sont deux passions qui fondent mon existence. J’écris, mets en place des projets, et ceci pour rester en vie. Pour résister. Bernard Manier m’a défini comme un « activiste littéraire ». Il a bien raison. J’écris et édite, pour garder vivante l’idée de la liberté, de la révolte et de l’espoir d’un monde plus proche de mes illusions. Écrire, éditer : c’est une manière intense de regarder la vie, l’humain, et l’autre.

Pour les publications de Mémoire d’Encrier, quinze cette année, tous les textes sont travaillés matin, midi et soir. Le travail avec les auteurs se fait dans la proximité. On va jusqu’à la virgule. On révise au mot près. On pousse les auteurs vers le meilleur textuel. L’essentiel est de garder la flamme vive afin d’éviter que l’imaginaire et la vie ne s’enlisent dans l’exclusion, le ressentiment, la haine et la méchanceté. En ce sens, j’aime beaucoup le titre du recueil de poèmes de Gary Klang : Il est grand temps de rallumer les étoiles. C’est une invitation à combattre nos démons et nos fantômes. Puisque l’enfer, c’est NOUS !

N.Roc : Cinq ans bientôt depuis la fondation de votre maison d’édition. Quel est le bilan que vous tirez de ces 5 années ?

Rodney St Éloi : En mars 2003, j’ai fondé à Montréal Mémoire d’Encrier. J’ai voulu ainsi donner visibilité à des œuvres invisibles dites des espaces littéraires de l’exiguïté. J’ai voulu déplacer l’idée de la minorité visible, trop visible dans les prisons, les bas-fonds, en faisant des littératures dites périphériques (haïtienne, marocaine, guadeloupéenne, martiniquaise etc.) une centralité, en publiant des auteurs de manière décomplexée. Non pas parce qu’ils sont noirs. Mais parce qu’ils sont des auteurs simplement. En échappant au ghetto : littérature du nord versus littérature du sud. On est depuis mars 2003 dans la littérature-monde. La réception des œuvres de Mémoire d’encrier est une heureuse aventure.

Pour le bilan, je ne sais, ne veux ni ne peux me plaindre. Moins de cinq années : 70 titres, des prix littéraires, une diffusion-distribution monde. Mémoire d’Encrier a contribué à dé-ethniciser le regard porté sur les littératures nègres et périphériques, et à mieux envisager la condition nègre (ou simplement la question humaine) ici au Québec. Le Noir, et l’autre, son image et ses mots sont en circulation !!!

Pour le bilan, je dirais ce qui manque – comme pour tous les autres éditeurs - c’est l’argent, le nerf de l’édition. Car nous n’avons pas accès aux subventions des institutions québécoises, n’étant pas un éditeur québécois agréé. Ce qui rend Mémoire d’Encrier plutôt fragile. Mais si vous voyez Mémoire d’Encrier au Salon du livre comme une histoire de succès, alors tant mieux !

N.Roc : Au côté des auteurs confirmés, vous vous faites un devoir de publier les œuvres des jeunes écrivains (comme le premier récit d’Émmelie Prophète cette année, Le testament des solitudes) pour assurer la relève. Cette dernière existe-t-elle vraiment en tant que telle en Haïti aujourd’hui ? Expliquez.

Rodney St Éloi : La relève est nécessaire. Dans toute société, les aînés doivent se dire : « et après nous ? ». J’ai publié comme Emmelie Prophète d’autres jeunes auteurs, qui ne sont pas connus ici, cela fait partie de mon métier : miser sur des risques et des papiers fragiles. Mémoire d’Encrier accueille également des stagiaires, un minimum de deux par année. Membre de l’alliance des éditeurs indépendants, je suis conscient des difficultés de la petite édition, puisque le livre maintenant se fait à coup de recettes. Je pense à ce propos au livre de mon confrère André Schiffrin L’édition sans éditeur (La fabrique).
En Haïti, il y a une relève, et il faut compter avec, et je cite au hasard de jeunes créateurs que je suis depuis un bout de temps : James Noël, Baudelaine Pierre, Guy Junior Régis, Jessica Fièvre, Ralph Civil, Natacha Jeune Saintil, Albert Moléon, André Fouad, Bonnel Auguste, Faubert Bolivar, etc. Mais c’est un pays qui ferme la porte à ses jeunes… car les problématiques soulevées ne permettent pas une relation normale à soi. Les intellectuels ont passé un demi-siècle à snober tout le monde en bloquant la pensée haïtienne sur de fausses pistes comme le noirisme et le mulatrisme. Cela a débouché sur une meute de complexés… de censeurs et de professeurs de moral. Il est temps d’ouvrir d’autres fenêtres et de regarder l’avenir de manière décomplexée. En se disant la vérité. Donc place aux jeunes ! Place aux prix. Place aux bourses et résidences d’écriture pour les jeunes créateurs. Les moyens ne manquent pas. Il faut acheter moins de voitures luxueuses… et transformer par exemple les per diem des fonctionnaires en un programme de bourses pour les jeunes. Il faut cesser d’exclure. Il faut penser aux formes émergentes, inquiètes.

N.Roc : Vous semblez particulièrement concerné par la relève…

Rodney St Éloi : Haïti est un pays d’exclusion. Tout le monde exclut tout le monde. Les jeunes ne sont pas entourés. Les vieux s’enferment trop dans leur confort de pensée, dans leur vérité, dans leur mensonge, et dans leur catéchisme démodé. Ils ne tolèrent aucune colère. Or la jeunesse doit être en colère, c’est de la colère que naissent les fleurs. On ne peut penser sans colère. Les exemples ne manquent pas : Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis, Marie Chauvet.

En Haïti, la situation est catastrophique, et le délabrement des esprits est étonnant. Manque de mécanismes de transmission. Manque de générosité et d’espace de partage. Chacun est seul dans son domaine depuis cinquante ans. Mandarinat agréé ! Chacun s’érige en pape. Les rois-mages contrôlent tout. On ne se pose pas la question : pourquoi n’y a-t-il pas une revue en Haïti ? Il faut se demander où sont les intellectuels pour les secouer… Sur quoi misent-ils ? Qu’offrent-ils aux jeunes ? Il faut revenir aux intellectuels engagés (pas vers la droite comme on le voit aujourd’hui avec le dernier cocktail 184). Il faut revenir aux intellectuels engagés comme Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis, Jacques Roche, Marie Chauvet, Richard Brisson, Jean L. Dominique, Ida Faubert, Paul Laraque, etc. Il faut revenir à la défense nécessaire d’une cause, d’une pensée. Et non à une posture (imposture) d’intellectuel. La révolte est morte… Vive la révolte ! Les aînés ont échoué dans leur tâche de penser le pays et de transformer le réel. Il faut donc laisser la place aux jeunes, à la révolte et à la colère. Donc, place aux jeunes !!! Afin qu’ils aient un rapport ouvert au monde, afin qu’ils puissent sortir du cercle du ressentiment et de la violence. En ce sens, rendons hommage au travail de la FOKAL qui offre, par le réseau de bibliothèques, cet espace aux jeunes créateurs et lecteurs.

N. Roc : J’ai remarqué que Mémoire d’Encrier publie énormément de recueils de poésie. Cette dernière n’est pas vraiment lue en Haïti ou appréciée à sa juste valeur. Est-ce le contraire sur le marché montréalais et international ?

R. St Éloi : Nous sommes une maison d’édition de fonds. Si nous publions des auteurs très connus comme Dany Laferrière, Stanley Péan, Franketienne, Georges Castera, Edwidge Danticat, Normand Baillargeon, etc., ou si un titre comme celui de Jean Florival DUVALIER La face cachée de Papa Doc est considéré comme un best-seller, nous sommes une maison qui s’investit dans le langage, et dans l’exigence d’une structure, d’une forme qui puisse nous aider à voir et à dépasser la réalité. La poésie n’est lue nulle part. Mais est-ce une raison d’abandonner les rêves ? La poésie est le témoignage qu’à cette maison de la rue Bourgeoys, il y a un éditeur qui dort à côté de ses tourments, de ses désirs et de ses songes.

N.Roc : Que représente l’écriture pour vous d’abord en tant qu’auteur, ensuite en tant qu’éditeur ?

R. St Éloi : Auteur, je suis en retard sur moi-même. Il y a tellement de livres que je rêve d’écrire et qui ne prennent pas encore corps sur le papier. Tellement de manuscrits que je n’arrive pas à retravailler ! L’édition en ce sens mange mon temps. Par paresse peut-être, je suis devenu ces derniers temps anthologiste, à part le recueil J’ai un arbre dans ma pirogue (Mémoire d’encrier, 2004), publié à la suite d’une résidence d’écriture sur le Maroni (Amazonie), je me consacre plutôt aux anthologies. J’ai publié des anthologies, notamment Nul n’est une île avec Stanley Péan, Montréal vu par ses poètes avec Franz Benjamin. J’ai des livres en chantier… Je m’installe dans mon temps. Mais je crois que l’important est de ne pas être pressé, de laisser le temps ramener les mots au fleuve, d’aller à loisir dans l’écriture et de revenir avec la patience du sage.

En tant qu’éditeur, écrire est une manière de toucher l’autre, de fouiller dans sa blessure, et dans ses bonheurs, d’être avec les morts et les vivants, d’entrer dans des cultures, des formes et des imaginaires, sans demander la permission à qui que ce soit. Écrire est, en ce sens, cet acte primaire de liberté et de citoyenneté. Lire et écrire, toujours une nécessité. Puisque « toute vie sans les livres est une vie ordinaire », comme nous le montre Danièle Sallenave.