Perspectives

« Nou tout Konte » - Chronique sur Population et Développement

Haïti : La migration comme modèle implicite de croissance


mercredi 17 octobre 2007

P-au-P., 17 oct. 07 [AlterPresse] --- Dans le dernier numéro de la chronique “Nou Tout Konte”, nous avons vu que les transferts en provenance des haïtiens vivant à l’étranger pouvaient soulager des familles, mais n’étaient pas synonymes de développement.

N’empêche que la migration internationale, avec en contrepartie les transferts, a toujours représenté le modèle implicite de croissance d’Haïti pendant le vingtième siècle.

C’est l’opinion par exemple de l’économiste Rémy Montas qui participait récemment à un forum organisé par le Centre Pétion-Bolivar, à Port-au-Prince.

« On a beau parlé de substitution d’importations, on a beau parlé de proportions d’exportations. Le modèle migration avec transferts en contrepartie représente le vrai modèle de croissance, sinon le modèle complet, mais explique en grande partie ce modèle implicite de l’économie Haïtienne. Donc la migration et les phénomènes corollaires d’envois de fonds aux parents constitue le modèle de croissance d’Haïti, quoique demeuré implicite », estime l’économiste.

Haïti, n’étant pas en situation d’exporter des biens et des services, se réduit à exporter des membres de sa population. Parmi ces émigrants, on trouve des gens extrêmement qualifiés, des gens moyennement qualifiés et des gens n’ayant aucune qualification.

Rémy Montas poursuit son argumentaire en rappelant qu’il a été théoriquement « (dé)montré » depuis fort longtemps que si un pays (un petit pays) n’arrivait pas à exporter des biens et des services, sa main d’œuvre inemployée allait chercher à s’employer ailleurs et envoyer des revenus dans leur pays.

Les transferts envoyés par les haïtiens vivant à l’étranger représentaient en 2006, comme nous l’avions vu dans le précédent numéro de (la chronique) « Nou Tout Konte » (en nous basant sur des données de la BID) un milliard soixante-cinq millions de gourdes. Ces fonds proviennent majoritairement des Etats-Unis.

« Sur leur 1,65 milliards, 71% viendrait des Etats-Unis, donc 1,2 milliard, ce qui correspondrait grosso modo à ce que la Banque Centrale trouve comme total, 14% du Canada (230 millions de dollars), 8% de la France (130 millions de dollars), 2% de la République Dominicaine (33 millions de dollars », 2% des Bahamas (33 millions), le reste provient de la Martinique, de la Guyane et de l’Espagne ».

De l’avis de Rémy Montas, ce modèle de croissance (avec en contrepartie les transferts en provenance de l’étranger) échappe aux dirigeants. Pendant tout le vingtième siècle, affirme-t-il, les décideurs Haïtiens ne se sont jamais montrés capables d’imprimer à l’économie une direction claire, dans le sens (par exemple) de la création d’emplois.

« L’économie Haïtienne n’a pas su, au-delà de la consommation courante et d’un peu d’investissement dans l’immobilier, tirer partie des transferts. Ainsi, le secteur agricole n’a pas su profiter de la demande alimentaire additionnelle, pas plus que le secteur industriel ne s’est diversifié. Par contre, les entrepreneurs dominicains ont su largement et sciemment bénéficier de l’augmentation de la demande provoquée par les transferts en Haïti. Ils l’ont écrit noir sur blanc que, avec la migration Haïtienne et les transferts, il y a une opportunité pour l’agriculture dominicaine et (pour) les industries dominicaines de déverser (déverser, ça peut paraître péjoratif), mais de vendre leurs produits en Haïti. Ils l’ont fait, ils l’ont réussi. Haïti est peut-être leur troisième ou quatrième marché ».

Que peut faire Haïti pour sortir de cette tangente ?

Selon Rémy Montas, La poursuite du modèle dépend en grande partie des décisions dans les pays d’accueil et de leur rythme et type de croissance. Il y a, selon lui, deux possibilités : « Soit nous initions un cercle vertueux pour justement commencer à sortir du cercle vicieux, un cercle vertueux à partir de cette demande (agriculture, tourisme, industrie légère) en construisant des infrastructures avec des fonds provenant de l’assistance externe. On aurait deux sources de fonds. On a déjà une source d’assistance externe qui nous permettrait de construire des infrastructures (routes, hôpitaux, écoles et tout ça : BID, Banque mondiale et d’autres partenaires), mais profiter de cette demande pour créer, promouvoir l’industrie, puisque la demande est là, elle est occupée par d’autres. Donc, on peut faire des efforts. Ce serait donc l’option, la sortie positive ».

L’option négative, renchérit-il, « c’est de ne rien faire et à moyen terme la demande de main d’œuvre non qualifiée sera en décroissance dans les pays d’accueil. L’économiste rappelle que personne n’a vocation à attirer indéfiniment la main d’œuvre non qualifiée, (en) faisant un clin d’œil sur le débat (voire la controverse) entourant la migration illégale mexicaine aux Etats-Unis.

Pendant toute son histoire, Haïti n’a jamais connu de véritable et longue période de croissance où le PIB augmenterait plus vite que le rythme de la population (taux d’accroissement naturel).

Aujourd’hui, Haïti s’est doté d’un Document de stratégie nationale pour la croissance et la réduction de la pauvreté (DSNCRP). Parmi les piliers du dit document figure la promotion d’une croissance économique rapide, soutenue, et favorable aux pauvres, l’augmentation de l’investissement en capital humain et l’amélioration de l’accès aux services sociaux de base, la protection des groupes vulnérables, la préservation de l’environnement et la gestion des risques majeurs, le renforcement des institutions, la modernisation de l’État et la promotion de la bonne gouvernance.

De tout temps (pendant toute l’histoire nationale), les politiques économiques explicites, c’est-à-dire déclarées officiellement par les gouvernements haïtiens n’ont jamais correspondu aux modèles économiques véritablement suivis (par ces dirigeants). Le DSNCRP fera-t-il exception ? [vs gp apr 12 :00 17/10/07]

Notes : Nous nous sommes inspirés pour ce texte d’un panel organisé par le Centre Pétion Bolivar (particulièrement de la présentation de l’économiste Rémy Montas), du DSNCRP, de documents de l’UNFPA et du RNPD

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Cet article fait partie d’une série intitulée « Nou tout konte » et réalisée avec le concours du Fond des Nations-Unies pour la Population (UNFPA). Dans ce cadre, des chroniques radios hebdomadaires sont également diffuées sur Radio Kiskeya suivant l’horaire ci-dessous :
- Mardi, au journal de 6 :00 AM
- Mercredi au journal de 7 :00 AM
- Jeudi au journal de 4 :00 PM
- Vendredi, peu avant le journal des sports (12 :55 PM)