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Une journaliste française résidant à la Havane réprouve le comportement de son pays vis-à-vis de Cuba


dimanche 20 juillet 2003

Lettre de la journaliste Marie-Dominique Bertuccioli [1] à l’ambassadeur francais à la Havane, Jean Levy, à l’occasion de la fête nationale française, le 14 juillet dernier

La Havane, le 14 juillet 2003

Monsieur Jean Lévy
Ambassadeur de France
La Havane
Votre excellence,

C’est avec une profonde tristesse et une bonne dose d’indignation que je
viens par la présente vous dire mon incompréhension totale de la position
adoptée par la France envers Cuba.

Je réside depuis 26 ans à Cuba et ce n’est qu’en de très rares occasions
indépendantes de ma volonté que je n’ai pas assisté à la réception du 14
juillet. J’avais chaque fois outre la joie de célébrer cet événement qui
a changé le cours de l’histoire, la fierté de voir rassemblés auprès du
drapeau tricolore, les plus grands intellectuels cubains. J’ai eu celle
d’entendre le Chef de l’Etat Fidel Castro confirmer le 14 juillet 1989, à 
l’occasion du bicentenaire, l’importance que les idées de liberté,
égalité et fraternité avancées par les révolutionnaires français avaient
pour Cuba. La situation de cette année est bien différente et a motivé
ma décision de ne pas y assister.

Vous n’êtes pas sans savoir que tous les Français qui visitent
Cuba que ce soit en vacances, en mission de travail ou en visite
officielle - comme cela a été le cas de Monsieur Poncelet, Président du
Sénat, au tout début de votre mission - s’étonnent de la profondeur des
liens de cour et d’idées entre nos deux pays que l’histoire ne semblait
pas destinée à unir.

Ces liens se voient aujourd’hui remis en cause d’une manière qui
m’étonne à mon tour de la part de la France qui se dit attachée aux
grands principes du droit international comme elle l’a prouvé lors de la
récente invasion de l’Irak.

Néanmoins, aujourd’hui la France s’ingère ouvertement dans les
affaires intérieures de Cuba en décidant de la représentativité d’une
"opposition" dont vous êtes bien placé pour savoir qu’elle émarge
au Bureau des Intérêts des Etats-Unis, le pays qui dit ouvertement qu’il
est prêt à recourir "le moment venu" à l’agression armée contre Cuba et
qui a les moyens de le faire. Cuba a donné de tout cela des preuves sans
appel de même qu’elle les a données de la volonté des Etats-Unis de créer
un prétexte à une intervention.

Comment les autorités françaises peuvent-elles, plus encore
maintenant que la vérité se fait jour sur les mensonges proférés pour
justifier la guerre en Irak, croire les yeux fermés à tous les arguments
de ceux qui, voulant détruire le gouvernement cubain, lui attribuent "des
emprisonnements de journalistes et des exécutions de dissidents" ? Comment
les autorités françaises peuvent-elles se mettre à la remorque du Chef du
gouvernement espagnol dont les liens avec les organisations qui, à Miami,
prônent et exécutent le terrorisme contre Cuba ou demandent "une licence
de trois jours pour tuer" lorsque -disent-elles- la Révolution cubaine
tombera, sont bien connus ; un Chef de gouvernement qui a tant respecté
la démocratie qu’il a engagé son pays dans une guerre à laquelle 90 % des
citoyens étaient opposés ? Comment réagirait la France si des "opposants"
au gouvernement faisaient imprimer leurs tracts dans un pays étranger qui
les transporterait dans la valise diplomatique, leur paierait ensuite la
distribution et transmettrait les résultats du tout cela sur les ondes de
sa radio nationale ?

Comment prôner la diversité et l’ouverture en oubliant que Cuba est de
fait un pays en guerre, soumis à l’hostilité constante - économique et
politique - de la plus grande puissance du monde, cette même puissance
qui n’a pas hésité à déclencher une campagne féroce contre la France, un
de ses alliés, lorsque celle-ci n’a pas obtempéré et suivi la ligne
tracée par elle ? La France dont la Résistance à l’occupant est toujours
une référence se devrait à plus de mémoire et à plus de respect pour un
petit pays pauvre qui refuse de plier le genou. Les Français savent bien
que ce type de mouvement n’est pas possible sans un large consensus
national comme celui qui a empêché qu’un homme aux idées odieuses ne
parvienne à la Présidence de la France, il y a un an.

De plus, il me paraît des moins opportuns de supprimer des projets de
coopération culturelle et scientifique avec Cuba à un moment où ce pays
est engagé - comme vous avez pu le constater - dans une formidable
opération de culture pour tous, de l’habitant du meilleur quartier de la
capitale à celui du hameau le plus perdu des montagnes de l’Est. Malgré
les immenses difficultés économiques dues au blocus étasunien, d’immenses
réalisations sociales ont eu lieu ces deux dernières années.

Outre ces décisions plus récentes, Cuba est le seul pays du continent
américain à avoir pris les mesures qui s’imposaient pour mettre fin au
racisme hérité de siècles d’esclavage (introduit par les Européens), à 
avoir donné accès à tous ses enfants - y compris les handicapés mentaux -
à l’éducation gratuite, à avoir mis en place des structures de pouvoir à 
la base issues de son expérience propre, pour ne citer que trois aspects
caractéristiques de la société cubaine d’après 1959.

Loin de moi de demander que la France approuve tout ce que fait Cuba
comme Cuba ne saurait approuver tout ce que fait la France mais, de
grâce, ne jugeons pas Cuba à une aune différente de celle des autres
pays, regardons sa réalité, cessons les procès d’intention, faisons
attention à la mauvaise foi, revenons à la politique de respect qui a
rendu notre pays admirable.

Je vous saurais gré de porter cette lettre à la connaissance de notre
ministre des Affaires étrangères.

Non sans vous réitérer mon admiration et mes remerciements pour le
travail que vous avez effectué depuis le début de votre mission pour le
renforcement des liens avec Cuba et une meilleure compréhension mutuelle,
je vous prie d’agréer, Monsieur l’Ambassadeur, l’expression de mes
sentiments respectueux

Marie-Dominique Bertuccioli

Journaliste
Auteur de " Cuba-Francia, los frutos de la amistad"
(Editions Ciencias Sociales, La Havane, 2002)

[1Auteur de " Cuba-Francia, los frutos de la amistad"
(Editions Ciencias Sociales, La Havane, 2002), Marie-Dominique Bertuccioli vit depuis 26 ans à Cuba. Elle a également écrit un livre sur Che Guevara, intitulé « Che Commandant Ami »