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Lettre ouverte au Commissaire du gouvernement du tribunal civil de Port-au-Prince, Me Josue Pierre Louis


mardi 15 juillet 2003

Par Michele Montas

New York, le 15 juillet 2003

LETTRE OUVERTE AU COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT DU TRIBUNAL CIVIL DE PORT AU PRINCE, Me JOSUE PIERRE LOUIS

Monsieur le Commissaire du gouvernement,

Alors que commencent les assises criminelles de juillet, j’apprends, par la presse haïtienne, que vous annoncez une séance spéciale d’assises criminelles avec assistance de jury pour juger les inculpés dans l’assassinat de mon mari, Jean Dominique, Directeur général de Radio Haiti et du gardien de la station, Jean Claude Louissaint. Vous mentionnez certes un obstacle, mineur apparemment, de l’appel interjeté par la partie civile, et de l’éventualité d’un recours en cassation de notre part.

Vous réaffirmez d’autre part que « le parquet accorde une grande priorité à ce dossier qui traîne depuis trois ans » et estimez « urgent que la vérité éclate au grand jour à travers l’organisation d’un procès criminel en bonne et due forme ». La vérité, Me Pierre Louis ?
En « bonne et due forme », Monsieur le Commissaire du gouvernement ?

Dans un soi-disant réquisitoire définitif adressé au juge d’instruction, vous vous étiez pourtant drapé dans la toge d’un Ponce Pilate. « Il plaira au Magistrat Instructeur, écriviez vous, de se prononcerÂ… sur les charges révélées par l’instruction, dégager les indices suffisants qu’il croira devoir imputer à ceux sur qui pèsent les charges de l’instruction, soit comme auteurs, soit comme co-auteurs, soit comme complices du double assassinat sur la personne de Jean Léopold Dominique et Jean Claude Louissaint ». Vous reconnaissiez, en même temps, dans ce réquisitoire, les lacunes incroyables de l’ordonnance du juge instructeur « La tragédie du 3 avril semblerait à toute personne censée devoir être mise au compte de puissants intérêts au plan économique, social et politique ; que pour établir ces liens, le Parquet avait eu à réclamer des suppléments d’information pour lui permettreÂ… de diriger l’accusation vers tous ceux-là qui en auraient été les auteurs intellectuels, lesquelles informations ne lui sont jamais parvenues ». Et sur ceux vous vous étiez lavé les mains.

Langue de bois, litotes, déclarations creuses et fuite en avant, Monsieur le Commissaire, ne peuvent escamoter vos propres responsabilités. J’ai interjeté appel oui, mais vous auriez du le faire avant moi, en tant que présumé défenseur de la société. Ce n’est d’ailleurs pas la seule fois que dans cette affaire vous reculer devant vos responsabilités. C’était certainement le cas en décembre dernier. Vous aviez alors annoncé la sortie de l’ordonnance, que j’exigeais quotidiennement au micro de Radio Haiti pour mon mari assassiné. Avant la fin de l’année disiez vous. Avant la fin de l’année, le 25 décembre, des tueurs à gages sont venus chez moi et ont tiré. Ils ont abattu un jeune de 26 ans, Maxime Seide qui assurait ma sécurité, comme ils avaient abattu Jean Claude Louissaint, le 3 avril 2000. Vous êtes venu ce même soir chez moi, pour ouvrir l’enquête et « mettre l’action publique en mouvement ». Pas un mot depuis plus de six mois. Il y aurait eu, dit on, des arrestations. Lesquelles ? Un enquêteur aurait identifié la voiture qui est venu chercher les deux assassins qui avaient criblé Maxime de balles. Y aurait il eu un lien entre cette voiture et certaines personnes précédemment inculpées dans l’affaire Jean Dominique ? J’avais été informée par la police judiciaire qu’il existait depuis trois ans un contrat sur ma tête, et je m’attendais à un semblant d’enquête, après la deuxième tentative d’exécuter ce contrat et à la suite de multiples déclarations faites en haut lieu. Jusqu’ici pas un mot du parquet. Les parents de Maxime Seide, lâchement abattu un jour de Noà« l, attendent. Ma famille, mes filles, celles de Jean Dominique, attendent de vous des réponses, Monsieur le Commissaire. Radio Haïti a du se taire pour préserver des vies et nos auditeurs attendent aussi de vous des réponses, Monsieur le Commissaire.

Alors que la Cour d’appel doit se prononcer sur l’ordonnance du juge St Vil, vous évoquez un procès éventuel en séance spéciale d’assises criminelles sur le meurtre de Jean Dominique, meurtre apparemment sans motifs et sans commanditaires, si l’on en croit l’ordonnance. Vous seriez prêts à poursuivre cette parodie vers un procès, basé sur cette ordonnance tronquée, dictée par les mêmes intérêts que vous dénoncez, dans votre réquisitoire dit définitif. S’agit il de calmer les inquiétudes de personnes riches et puissantes inculpées par les juges Sénat Fleury, Gassant et St Vil lui même, de rassurer les présumés auteurs intellectuels ou complices, exonérés par l’ordonnance, ou dont les noms ont mystérieusement disparu de cette ordonnance ? S’agit il de bâcler un procès pour mettre fin au tollé international persistant autour de l’assassinat emblématique d’un journaliste ? Pour amadouer certains bailleurs de fonds réticents ?

La demande faite par mon avocat par devant la cour d’appel de Port au Prince, était claire : « infirmer l’ordonnance du Juge d’Instruction Bernard St Vil prononcée le 20 mars 2003, dire que l’information ouverte sur le double assassinat de Jean L. Dominique et de Jean Claude Louissaint n’est pas en état de recevoir un règlement définitif, ordonner un supplément d’instruction ou une nouvelle information ». En d’autres termes, nous rejetons tout procès sur la base de cette ordonnance éhontée. Nous irons ensuite en cassation si nécessaire, car il ne sera pas dit que tant de sang a coulé en toute impunité. Il ne sera pas dit que Jean Dominique et avec lui tout ceux qui ont été assassinés pour la démocratie, ne peuvent pas trouver justice dans notre pays. Après, si nous y sommes forcés, nous irons devant une Cour Internationale car nous n’accepterons pas un procès orchestré et planifié par les assassins. Nou pap manje mange ranje. Nou pap manje manje blye. Il est urgent, comme vous le dites, Monsieur le Commissaire, « que la vérité éclate au grand jour à travers l’organisation d’un procès criminel », un vrai procès.

Veuillez recevoir, Monsieur le commissaire, l’assurance de notre détermination à faire éclater un jour cette vérité qui, pour citer Jean, paraphrasant Shakespeare, « fera rougir la face du diable ». J’ose espérer qu’alors le « représentant de la société » sera à nos côtés, du côté de la justice.

Michèle Montas Dominique