HaitiWebdo

HaitiWebdo - Numéro 13


lundi 20 mai 2002

1] Réparation, négociation, désarmement : quelles sont les perspectives réelles de déblocage de la situation politique en Haïti ?

2] Haïti : Prévenir une catastrophe écologique

1] REPARATION, NEGOCIATION, DESARMEMENT : QUELLES SONT LES PERSPECTIVES REELLES DE DEBLOCAGE DE LA SITUATION POLITIQUE EN HAà TI ?

Le Secrétaire Général de l’Organisation des Etats Américains (OEA), Cesar Gaviria devrait presenter ce 22 mai a l’Assemblée Générale de cette organisation un rapport sur la situation en Haïti, politiquement bloquée depuis deux ans exactement. 24 mois depuis qu’une solution se fait attendre, après les élections législatives et municipales contestées du 21 mai 2000.

Alors que les protagonistes continuent de se rejeter la responsabilité de l’impasse, il semblerait qu’un certain consensus soit trouvé sur un Conseil Consultatif de réparations pour les victimes des incidents du 17 décembre 2001 en Haïti, lorsque le palais présidentiel a été attaqué et l’opposition victime de représailles.

Un représentant du gouvernement, en la personne de Harry Clinton, Ministre des travaux publics, un autre du secteur privé, Fritz de Catalogne, qui est le président de l’association des assureurs et un troisième de l’OEA, l’Uruguayen Jean Michel Arrighi, Directeur du Departement de Droit International au Secrétariat General de l’OEA, forment ce Conseil, annoncé récemment par le Secrétaire Général adjoint de l’OEA, Luigi Einaudi.

Le 15 mai, à l’issue d’une tournée à Port-au-Prince, Einaudi annonçait également que les négociations politiques pour une sortie de crise, allaient être reprises le 10 juin prochain sans "marronage". Une annonce dont s’est réjoui le regroupement Initiative de la Société Civile (ISC), qui a subi plusieurs échecs dans ses tentatives de médiation pour une "sortie de crise".

A qui veut l’entendre, le Chef de l’état, Jean Bertrand Aristide, déclarait cependant ce 18 mai : "Si cela dépendait du peuple haïtien et de moi-même la crise serait longtemps resolue ". C’était à l’Archahaie, à l’occasion du 199ème anniversaire du drapeau haïtien. Aristide a qualifié de "comportement génocidaire", toute stratégie visant, selon lui, à faire durer la crise.

Le porte-parole de Fanmi Lavalas, Jonas Petit, a annoncé que le parti au pouvoir était prêt a de nouvelles "concessions" en vue d’une sortie de crise. Fanmi Lavalas est prêt à se rendre aux urnes à la fin de l’année, dans le cadre d’un processus électoral qui, a-t-il dit, devrait permettre le renouvellement de la Chambre des Députés, deux tiers du Sénat et l’ensemble des autorites municipales.

Au passage, Petit a constaté que la situation économique du pays est catastrophique a cause, a-t-il dit, de l’"embargo financier" imposé au pays par la communauté internationale. Selon Petit, "l’opposition et ses amis" n’aimaient pas les résultats des dernières compétitions.

Ces déclarations constituent une reprise du point de vue maintes fois exprimé du Président Aristide. Avant de laisser Madrid le 17 mai, à l’issue du sommet de l’Union Européenne-Amérique Latine et Caraibe, Aristide a cependant dit avoir bien accueilli le document en neuf points que la Convergence Démocratique a récemment communiqué à l’OEA pour fixer les conditions de sa participation aux négociations.

La Convergence, qui insiste sur des mesures de sécurité et de justice pour un assainissement du climat, nourrit encore du scepticisme quant à une volonté réelle du pouvoir de contribuer véritablement à un dégel de la situation. La formule de "désarmement" par rachat des armes illégales au de leur prix, annoncée dernièrement par Aristide, a irrité les responsables de l’opposition.

La Convergence a été très sévère aussi vis-à -vis du Chef de l’Etat, qui a, ces dernières 72 heures, martelé a nouveau le mot d’ordre de "tolérance zéro", lancé a la fin de l’année dernière. L’opposition et des secteurs de défense de droits humains ont toujours interprété ce mot d’ordre comme un "appel au meurtre".

Cela dit, malgré certains petits ramollissements observés, il ne semble pas que la logique qui a alimenté la crise durant les deux dernières années ait été abandonnée. Les semaines qui viennent devraient-elles vraiment être décisives ?

2] HAITI : PREVENIR UNE CATASTROPHE ECOLOGIQUE

Par Ronald Colbert

A quelques semaines de la période cyclonique dans la région (juin - novembre), la République d’Haïti, l’une des Grandes Antilles des Caraïbes, vit au jour le jour l’imminence d’une catastrophe écologique irrémédiable, à cause du laxisme des autorités qui ne prennent aucune disposition pour freiner la dégradation accélérée du milieu ambiant.

C’est la réflexion émise, à AlterPresse, cette semaine par de nombreux voyageurs qui, revenant du Sud du pays pour des motifs divers, ont été contraints le 12 mai 2002 à espérer une baisse de l’intensité des eaux pour pouvoir regagner leurs demeures après de nombreuses heures d’anxiété.

A la sortie sud de la capitale, entre Carrefour et Mariani, les eaux, découlant des averses, se frayent des chemins d’écoulement sur la route nationale # 2, faute de pouvoir être naturellement amenées à des caniveaux et des égouts qui n’existent pratiquement pas, a constaté un journaliste d’AlterPresse.

Après avoir dévalé les pentes en amont des constructions anarchiques qui surplombent la route nationale # 2, rénovée il y a un peu plus de deux ans, les eaux drainent des tonnes d’alluvions, y compris pierres, sable, branches et troncs d’arbres, immondices de toutes sortes, formant un amas compact, rendant presque impossible la circulation de véhicules. Gare aux petites voitures !

Pendant que les conducteurs de camions, d’autobus, de Tap Tap (véhicules de transport en commun), tentent des acrobaties pour pouvoir emprunter un passage de secours, un véhicule de la Police Nationale d’Haïti arrive tout de go, laissant sortir des hommes en civil lourdement armés, observant avec leur lourd bataclan à la main la scène de survie des humains, totalement livrés à eux-mêmes.

Entre-temps, dans ce débat pour la vie, de jeunes hommes, le torse nu, s’affairent avec des pelles pour essayer de déblayer la voie au profit de véhicules double cabine, dont les roues sont retenues entre de grosses pierres. Ce sauvetage de véhicules, non équipés pour ces genres de situations spéciales, se fait moyennant des commissions d’espèces sonnantes et trébuchantes.

"Ce n’est pas la route qui fait défaut, mais c’est un pays que nous n’avons pas", lâche dans la nuit la voix rauque d’un homme trempé, assis sur une chaise à même l’eau de la chaussée, alors que la pluie a cessé depuis 10 minutes.

Plusieurs maisons aux alentours, desquelles se projettent quelques rayons de lumière malgré l’absence du courant électrique public, sont entourées d’eau. Mais les locataires ne semblent pas être paniqués outre mesure.

Beaucoup de riverains, jeunes femmes et jeunes hommes, marchent sans destination sur la chaussée convertie en rivière. A essayer de se frayer un chemin en sautant de part en part, on dirait qu’ils cadencent sur une musique imaginaire. Des uns aux autres, ils se font différents types de plaisanteries. Plus soucieux, des personnes d’age plus mur implorent leur dieu d’épargner leur vie face à cette catastrophe imminente, la fureur des eaux non drainées qui confond tout (humains, animaux, matière, débris) sur leur passage. Une avalanche.

" Nous, notre voiture a été emportée par "lavalas dlo a", l’avalanche des eaux. Nous avons eu la vie sauve de justesse. Moi, je n’ai pu sauver que le casque et les papiers de la motocyclette que je conduisais ", racontent des victimes à AlterPresse.

De nombreuses autres personnes, inquiètes, attendent l’arrivée de Tap Tap pour pouvoir se rendre en ville ou à Martissant, en banlieue de Port-au-Prince.

Dès qu’il y a pluie, les habitants de Carrefour savent qu’il est très difficile d’atteindre ou de laisser leurs maisons, à cause des torrents d’eau qui se forment, envahissant les galeries et apparents trottoirs, et provoquant des inondations ça et là jusque vers Mariani, encore plus au Sud.

Beaucoup sont forcés, en maintes fois, de dormir chez un parent ou un ami à Port-au-Prince, en cas de fortes averses. D’autres s’efforcent tout de même de braver la boue et les eaux sur la route de Carrefour pour pouvoir se rendre à leur travail ou gagne-pain.

Au Centre-ville de Port-au-Prince, à la rue Magloire Ambroise, plusieurs personnes n’ont pu s’échapper que par la fenêtre du véhicule (où elles se trouvaient), au moment où celui-ci était entraîné par les eaux. Beaucoup d’autres rues sont impraticables aussi bien par des piétons que par des véhicules. Les débris amenés par les eaux en furie offrent un spectacle qu’on aura de la peine à oublier.

La capitale d’Haïti représente une cuvette sans protection, tant les montagnes qui l’entourent sont déboisées au profit de l’aménagement de bidonvilles en extension de jour en jour. Plusieurs artères sont percées sans aucune vision quant aux conséquences environnementales, ni planification des infrastructures de base (eau potable, électricité, téléphone, bouche d’incendie...).

A l’Est de Port-au-Prince, les dernières pluies ont causé des fissures et l’effondrement de plusieurs maisons érigées sur des terres argileuses dans l’agglomération dénommée Vivy Michel. Chaque jour qui passe avec de nouvelles averses, l’inquiétude gagne du terrain parmi les habitants, du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest, parce qu’il n’existe aucun plan de drainage des eaux ni de gestion des fatras produits dans une capitale sans direction ni gouvernail.

Les pluies du 12 mai 2002 ont aussi causé des dégâts énormes dans d’autres villes du département de l’Ouest et du Plateau Central, notamment avec les crues des rivières. Sur la plupart des berges, c’est au petit bonheur que des protections en gabions sont posées.

Des éboulements ont été enregistrés le 17 mai à Dlo Gaye, non loin de la Centrale Hydro-électrique de Péligre, sur la route nationale # 3 (Plateau Central) où des interventions ont été opérées, il y a plusieurs semaines, par le Conseil National des Equipements (CNE), une firme parallèle au Ministère des Travaux Publics.

Malgré une amélioration sur la route nationale # 3 (les véhicules prennent aujourd’hui trois heures pour couvrir Port-au-Prince / Hinche au lieu de 6 heures ou plus il y a quelques mois), les voyageurs redoutent d’éventuelles catastrophes lors des prochaines averses, tant les bassins versants manquent de protection le long de cette artère principale très fréquentée.

Et, dans tous les départements géographiques, les bassins versants offrent un spectacle accablant de dénuement qui ne semble intéresser nullement les gens aux commandes des affaires de l’Etat.

Et pourtant, ce sont bien eux que ces voix de voyageurs ou riverains angoissés interpellent. Ils appellent à un sursaut sans délai en vue de prévenir l’imminence de la catastrophe environnementale qui frappe aux portes d’Haiti.

Tout est une question de volonté et de recherche d’alternatives, avancent-ils.