HaitiWebdo

HaitiWebdo, Numero 43


mardi 15 avril 2003

2004 est le terme qui revient le plus souvent, depuis quelque temps, dans le discours du pouvoir haïtien. Le bicentenaire de la République d’Haïti parait un élément fondamental dans la stratégie du gouvernement pour adresser les questions de tous ordres de la conjoncture. Ferveur patriotique, devoir de mémoire ou démagogie ?

HAà TI : L’HISTOIRE EST D’ACTUALITE

Il y a 200 ans, un processus révolutionnaire était en cours en Haïti, alors colonie française. Une guerre de l’indépendance allait aboutir en 1804 a la fondation de la première République issue d’une lutte anti-esclavagiste.

Le bicentenaire de la République d’Haïti en janvier 2004 parait au centre de la stratégie du gouvernement haïtien, qui ne rate aucune occasion pour évoquer les évènements du début du 19ème siècle. Cette grille sert même à aborder des questions politiques d’ordre conjoncturel et très épineuses.

Jusqu’au 18 mai (bicentenaire du drapeau) pour un accord politique

Au plan politique, le pouvoir se donnerait jusqu’au 18 mai pour trouver un accord avec l’opposition afin de juguler la crise qui secoue le pays depuis les élections contestées de l’année 2000. Le 18 mai marquera le bicentenaire de la création du drapeau haïtien.

Un conseiller du Chef de l’état, Anthony Dessources, a laisse entendre la semaine dernière que les autorités souhaiteraient pouvoir offrir au monde, d’ici à ce prochain anniversaire, la preuve que les Haïtiens peuvent s’entendre.

Ces déclarations ont été faites au moment même ou la communauté internationale ne cesse d’exprimer des inquiétudes sur l’impasse haïtienne et son insatisfaction vis-à -vis de l’action gouvernementale en regard des engagements pris dans le cadre de la résolution 822 de l’Organisation des Etats Américains (OEA).

Un ensemble de mesures est à mettre en œuvre par les autorités haïtiennes afin de combattre l’impunité et d’établir un climat de sécurité en vue d’élections législatives et locales cette année. Une nouvelle rencontre du Conseil Permanent de l’OEA sur la situation haïtienne est attendue le 23 avril prochain.

Une brèche avec la France, ancien pays colonisateur

Le clou de l’actualité ces jours-ci, c’est une brèche ouverte par le président Jean Bertrand Aristide dans les relations haitiano-francaises, lorsqu’il a demandé à la France, le 7 avril dernier, de restituer à Haïti une somme versée pour la reconnaissance de son indépendance. En 1825, le gouvernement de l’époque avait du verser à l’Etat français 90 millions d’anciens Francs, estimés aujourd’hui par Aristide à 21,7 milliards de Dollars. "Restitution et réparation", a réclamé le Chef de l’Etat.

Le 7 avril marquait le bicentenaire de la mort du héros haïtien Toussaint Louverture. Cet anniversaire avait donné lieu a de nombreuses cérémonies de commémoration en Haïti, en France et dans plusieurs autres pays. C’est en rendant hommage à Toussaint Louverture en tant que "génie de la race", que le président a lancé son appel à la France, devant une foule rassemblée au Champs de Mars, près du Musée du Panthéon National.

La France n’a pas tardé à réagir en opposant une fin de non recevoir à cette requête, arguant que depuis 1994, la communauté internationale a fourni une aide de 200 millions de Dollars à Haïti et rien n’a changé dans la réalité, à cause de la mauvaise gestion et l’instabilité politique, a déclaré Francois Rivasseau, porte-parole du Ministère francais des Affaires Etrangères.

Au niveau de l’opposition, Gérard Pierre Charles de la Convergence Démocratique a qualifié la déclaration d’Aristide de "démagogique". Pour Pierre-Charles, les propos tenus publiquement par le Chef de l’Etat visent à créer l’attentisme au niveau de la population. Selon lui, une telle question devrait être amenée par des voies diplomatiques.

Jean-Bertrand Aristide a reçu au début de cette semaine l’appui explicite de la Chambre des députés, par l’intermédiaire de son président Yves Cristallin, qui souhaite que des démarches formelles soient entreprises par Port-au-Prince auprès des autorités françaises.

"Pression morale sur la France"

Le professeur Roger Petit-Frère, qui enseigne l’histoire diplomatique et les sciences politiques à l’université, analyse la polémique entre Haïti et la France en tenant compte de la conjoncture politique. Au niveau de la communauté internationale, la France fait preuve depuis 3 ans de la plus grande fermeté à l’égard du gouvernement haïtien dans le cadre des négociations pour une sortie de l’impasse politique.

Petit Frère interprète les déclarations d’Aristide comme "une pression morale sur la France", tendant à mettre cette dernière "sur la défensive". C’est "un acte politique" du chef de l’état haïtien, qui n’a rien à voir avec la diplomatie, a souligne Petit-Frère.

D’autre part, selon Petit-Frère, la France a "évité le débat" en choisissant "de simplement accuser le gouvernement en place". Le professeur explique que généralement la France se débat dans une contradiction entre son image de "France des Lumières" et "son passé colonial".

En outre, a dit le professeur Petit-Frère, la réaction de la France se comprend, du fait que toute réparation en faveur d’Haïti poserait immédiatement le problème de la réparation pour ses anciennes colonies africaines et ses territoires d’outre-mer.

Roger Petit-Frère parle de "double dette", dans la mesure où Haïti a du consentir un emprunt à la France pour pouvoir payer les fonds exigés par la puissance européenne. Petit-Frère évoque aussi le poids de cette dette dans les problèmes économiques endurés par la suite par Haïti.

Le problème est "excessivement complexe", estime le professeur Roger Petit-Frère. D’une part, il met en garde contre la "revanche nationaliste", qui tend à rendre l’étranger responsable de tous les maux du pays. D’autre part, la question des réparations devrait amener à évoquer également plusieurs autres cas, dont les interventions espagnoles, allemandes et même l’occupation américaine d’Haïti en 1915.

En définitive Petit-Frère estime que le contexte international actuel se prête à l’agitation de la question de la dette de l’indépendance, du fait d’une double tendance à la moralisation de la politique et la dette. Mais, déplore Petit-Frère, l’actuel gouvernement haïtien ne dispose pas de crédit nécessaire pour conduire à bien des démarches de restitution et de réparations.

"Plus qu’une dette"

Lors du Forum Social Mondial, à Porto Alegre, Brésil, en Janvier dernier, "la dette de la France vis-à -vis d’Haïti" a été le thème d’un atelier organisé par l’association française de solidarité France Amérique Latine (FAL).

"Plus qu’une dette, la France doit à Haiti des réparations", avait déclaré le Secrétaire Général de FAL, Fabien Cohen. Des propositions seront faites dans le cadre du prochain Forum Social Européen, avait-il promis.

Intervenant à cette rencontre, le professeur français Christophe Wargny avait prôné le remboursement par la France de la somme qu’Haiti a été contraint de verser à l’Etat français pour la reconnaissance de l’indépendance haïtienne. En outre, Christophe Wargny avait souligné qu’a l’occasion des 200 ans d’Haïti, "la France doit sortir de son silence, car l’esclavage est un crime contre l’humanité".

Une demande formelle dans le sens de la "restitution du tribut versé", a été adressée par la député guyanaise Chrstiane Taubira, au Premier Ministre français, Jean-Pierre Rafarin, le premier janvier 2003, jour anniversaire de l’indépendance d’Haïti. "Par ce geste (...) la République française renouera avec ses ambitions universelles, porteuses du message de la Liberté, de la Justice et de la Fraternité", avait écrit la parlementaire.