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Haiti - Histoire : Le passé écrit au présent


mardi 25 avril 2006

Débat

Conversation avec le professeur Vertus Saint-Louis [1]

Par Pierre Richard Cajuste

Soumis à AlterPresse le 24 avril 2006

Je viens d’avoir un entretien avec le professeur Vertus Saint-Louis. Il m’a confié que sous peu, fin mai au plus tard début juin, il fera paraître un livre d’histoire sous le titre : Aux origines du drame d’Haïti : Droit et commerce maritime, 1794-1806. Je prends plaisir à publier la conversation que j’ai eue avec le professeur Saint-Louis à propos de son ouvrage.

Pierre Richard Cajuste : Professeur Saint-Louis, dernièrement, j’ai suivi avec grande attention votre intervention sur les fondements économiques de la crise politique actuelle. On aime bien vous écouter. Mais vous vous tenez loin de la presse écrite et parlée. Pourquoi ?

Vertus Saint-Louis : Pour plusieurs raisons. Je ne suis pas un homme des médias. Je travaille sur le passé et non sur l’actualité qui intéresse les médias. J’écris pour un public d’historiens et j’ai peur de la presse parlée car je crains l’oralité moins exigeante qui expose aux déformations surtout quand on soulève des questions délicates. Récemment, Radio Ginen m’a demandé de me prononcer sur Toussaint Louverture. Or, je m’intéresse de moins en moins aux personnalités, mon attention se concentre de plus en plus sur les problèmes.

PRC : Alors, comment vous situez-vous par rapport aux historiens haïtiens, vos collègues et prédécesseurs ?

VSL : J’ai le plus grand respect pour eux. Je peux ne pas être d’accord avec l’orientation d’un historien comme Beaubrun Ardouin. Je dois reconnaître que c’est un Haïtien d’un grand mérite. Dans un pays aussi difficile que Haïti, il faut avoir la foi pour laisser à la postérité les onze tomes écrits par Ardouin. Je me situe dans une certaine continuité par rapport à Madiou, Ardouin, Saint-Rémy et bien d’autres qui ont œuvré pour que l’Haïtien connaisse mieux son passé de peuple. Mais, je m’efforce de rompre avec l’histoire politique centrée sur les grands chefs, je m’intéresse surtout aux problèmes.

Je me rapprocherais d’Alain Turnier qui a traité des relations entre les Etats-Unis et le marché haïtien. Pendant trop longtemps les études sur la révolution haïtiennes ont été focalisées sur les chefs. Mais à mon humble avis, la grandeur de la révolution haïtienne réside dans les problèmes qu’elle pose, que notre société de 1804 (je ne dis pas les chefs) ne pouvait pas résoudre et que aujourd’hui même nous n’arrivons pas à imaginer. Ce sont des problèmes d’ordre universel : esclavage, commerce, liberté, égalité, citoyenneté... sur lesquels il convient d’insister. Le monde (et je ne dis pas seulement les Haïtiens) trébuche encore sur ces questions.

Je compte sous peu faire sortir un livre dans lequel j’essaie d’aborder ces questions telles qu’elles sont posées au cours de la révolution d’indépendance d’Haïti. Je crains que mes lecteurs haïtiens ne passent sur l’importance de ces questions pour ne s’arrêter que sur certaines critiques justes et nécessaires que je porte sur nos chefs historiques.

PRC : Quel est le titre de votre livre ?

VSL : Il s’intitule : Aux origines du drame d’Haïti : Droit et commerce maritime, 1794-1806.

PRC : Qu’est-ce que vous entendez par droit ?

VSL : Nous, les Haïtiens, nous insistons surtout sur l’aspect militaire de notre révolution. C’est comme si nous devions notre révolution uniquement aux armes. Elles ont toute leur importance. Mais j’attribue un grand rôle initial à un principe de droit. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. Ce principe proclamé par la révolution en France est venu bouleverser la société de Saint-Domingue fondée sur l’esclavage et la discrimination de race.

Le drame de la nouvelle société haïtienne commence lorsque l’esclavage et son corollaire, le préjugé de couleur, sont proclamés abolis. Le mulâtre riche ne peut admettre le noir riche comme son égal en droit. Le mulâtre et le noir riche n’entendent pas admettre les cultivateurs comme des citoyens égaux en droit. La liberté est vue finalement par les chefs comme simple cessation de l’esclavage au sens de vente et d’achat d’hommes. Une telle liberté n’implique pas l’égalité en droit comme citoyens.

PRC : Quel rapport cela peut-il avoir avec le commerce maritime ?

VSL : Dans les textes, l’égalité en droit est admise, mais suivant le préjugé colonial, la couleur est tacitement admise comme valeur dans la société et la politique. Le mulâtre est censé différent du noir qui lui voue une haine implacable. L’absence, en pratique, de l’égalité en droit rend impossible une entente entre Rigaud et Toussaint Louverture. Vainqueurs sur le terrain militaire contre les Anglais, ils ne peuvent dégager un projet commun quand il s’agit d’obtenir le retrait de leurs ennemis. Ils sont vaincus sur le terrain diplomatique par Maitland qui signe des accords particuliers avec chacun des deux chefs.

Pour faire la guerre à Rigaud, Toussaint se lie aux Anglais et aux Américains. Il signe avec les Anglais une convention par laquelle il s’interdit d’armer des bateaux à 20 kilomètres des côtes de l’île, de limiter le tonnage et l’équipage de bateaux qu’il pourrait expédier, par exemple, du Cap à Port-au-Prince. Il admet que pour circuler ces bateaux doivent avoir le visa des agents anglais et américains résidant dans l’île. Il se place ainsi sous une véritable tutelle. Rigaud s’en remet à la France. Vaincu, Rigaud et son parti se constituent pratiquement les instruments et inconditionnels de Bonaparte contre Toussaint. Ils sont si aveugles que ceux exilés à Cuba débarquent à Saint-Domingue en chantant et que l’un d’eux, Geffrard, autrefois colonel, s’engage comme simple soldat dans les troupes de Leclerc pour aller combattre Toussaint. Ainsi, en 1798, ils perdent une chance en or pour poser conjointement la question du commerce maritime. En 1802, ils se font la guerre dans l’intérêt des grandes puissances.

PRC : Quelle est selon vous l’importance du commerce maritime ?

VSL : Pour les grands Etats de l’époque, le commerce maritime est la source de la richesse qui fait la puissance des nations. Selon Jefferson, les noirs de Saint-Domingue maintenus dans la culture des terres et privés du commerce maritime ne donneraient rien. Les Anglais et les Américains ont craint en 1798 et 1799 que les chefs indigènes ne s’efforcent d’avoir accès direct au commerce maritime. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’Angleterre et les Etats-Unis ont poussé à la guerre entre Toussaint et Rigaud.

Toussaint vainqueur de Rigaud ne dispose pas des ressources du commerce maritime qu’il s’est d’ailleurs interdit par son accord avec les Anglais. Il s’attire l’hostilité des cultivateurs en voulant rétablir les plantations en recourant à la force brutale. C’est d’ailleurs la grande cause de son échec face à Leclerc. En 1797-1798, Rigaud et Toussaint avaient le monde ouvert devant eux. La puissance montante de Toussaint était redoutée des Anglais et des Américains. Ils l’ont aidé à vaincre Rigaud pour l’affaiblir. Ils ont ensuite ouvert le passage à la France qui vient l’abattre avec le concours des hommes de Rigaud. Nos chefs ignoraient le dialogue pour faire valoir leurs droits et s’imposer dans un monde dominé par les grandes puissances maritimes. Ils sont devenus leurs jouets.

PRC : Mais quand même nos chefs ont réalisé l’unité historique pour faire 1804 ?

VSL : C’est vrai. Mais, leur conduite a été déterminée plus par le souci d’éviter l’extermination personnelle par Leclerc que par un projet national d’indépendance pensé sur les plans de l’économie et de la culture. C’est pourquoi immédiatement après 1804, ils reprennent à propos de la couleur et de l’appropriation des terres, une lutte sans merci pour le pouvoir local qui conduit à l’assassinat de Dessalines. Alors que le pays est soumis à l’embargo de la France auquel se joint en 1806, le gouvernement américain, les chefs sont incapables de se concerter pour briser l’hostilité des grandes puissances maritimes.

Les chefs militaire s’appuient sur le commerce américain en Haïti pour organiser le complot contre Dessalines. Leur politique les conduit à une dépendance absolue à l’égard de l’Angleterre sans que ce pays l’ait recherché. En fait, une fois la présence physique des troupes étrangères écartée du territoire national, la question des douanes, du marché extérieur, du grand commerce maritime devient une question d’Etat de premier ordre. Elle est étroitement associée aux problèmes de production, de science, de technologie. Elle n’a pas de place dans la politique de nos chefs qui se battent pour le pouvoir en faisant peu de cas des droits de leurs compatriotes et en se plaçant sous la tutelle des puissances étrangères. Cette pratique néfaste des chefs qui remonte à 1798-1806 est devenue pire aujourd’hui. C’est d’ailleurs pourquoi, feu Jean Dominique avec qui j’évoquais la lutte entre Toussaint et Rigaud a eu à me dire : Vertus, vous parlez de choses d’hier mais c’est comme si c’était d’aujourd’hui.

PRC : Alors votre livre en préparation est bien d’actualité ?

VSL : Non et oui. Non dans la mesure où il s’agit d’une étude consciencieuse du passé. Oui dans la mesure où nous n’avons pas avancé sur des problèmes posés depuis 1804, que par rapport à cette époque nous avons reculé en termes d’indépendance réelle, que nos chefs d’aujourd’hui s’entretuent pour une illusion de pouvoir et se placent délibérément sous la tutelle de puissances étrangères. Oui également parce que la liberté, l’égalité, la citoyenneté, le commerce international sont des questions brûlantes d’actualité.

PRC : Vous acceptez avec moi que votre livre est d’actualité.

VSL : Disons qu’il porte sur le passé mais qu’il est écrit au présent. :

Cajuste : Professeur Vertus Saint- Louis, je vous remercie.

.........................

[1Vertus Saint -Louis
Docteur en histoire
Historien, chercheur
Professeur à l’Ecole Normale Supérieure email
Contact : vertuss@yahoo.com.

 

 

Débat autour de cet article

Haiti - Histoire : Le passé écrit au présent

Après plus de 200 ans d’existence d’Haïti en tant que première République noire indépendante du monde, son avenir reste et demeure coincé par un système politique "chen manje chen", générateur de situations sociopolitiques humiliantes, conflictuelles et inhumaines.
Nous tenons à avancer,avec regret, que nous, les fils d’Haïti, avons suffisamment de Compétences pour écarter concrètement certains grands dangers ou problèmes apparemment sans fin et sans solution. En fait, le pire danger qui menace l’avenir d’Haïti, et, ce, depuis le lendemain de la proclamation de l’indépendance, c’est le confusionnisme, un état d’esprit qui est plein de danger mortel. A mon avis et selon beaucoup d’observateurs sérieux, il (le confusionnisme) est la cause de notre retard. Avec un tel état d’esprit nous ne pouvons et ne pourrons jamais conglomérer ; ce sera toujours l’heure des grandes démarches aux fins de servir nos intérêts égoïstes ou ceux de notre caste
En Haïti,la vie sociale, religieuse, culturelle, économique et politique nous offre quotidiennement des possibilités de changement voire des perspectives de grandes améliorations de notre présent. Nous devons admettre, avec toutes nos forces que certains des aspects personnels de notre comportement sont aussi résistants aux bonnes choses. C’est plus qu’un scandale moral !
Il est extrêmement urgent pour nous, citoyens de toutes les couches sociales du pays, de réaliser que Haïti ne peut pas continuer à vivre sous cet océan de honte. Nous devons utiliser toutes nos énergies avant tout à des fins autres que la recherche de la satisfaction de nos intérêts et privilèges personnels.
Le bien-être futur de la première République noire indépendante du monde est proche-parent de la fusion de nos différences, de nos préférences idéologiques et de nos bonnes idées en une vision uniformisée et constructive. Haïti doit prendre un nouveau départ sur une nouvelle base idéologique, en d’autres termes, un nouveau pacte, un pacte haïtiano-haïtien. De cette base sortira la solution pratique des problèmes auxquels fait face notre chère Haïti. L’avenir d’Haïti suit pas à pas ce que nous faisons aujourd’hui.
Ce que sera Haïti, devrait être l’objet d’une conception citoyenne commune et au premier rang de nos préoccupations. Il parait évident que si nous avons une conception commune de ce qui sera, nous pouvons constructivement et de manière efficace préparer le demain meilleur de ce qui sera à partir de ce qui est.
A en croire nos discours quotidiens, Nous aimerions tous voir changer les choses en Haïti, mais il en est fort peu parmi nous qui veulent réellement s’engager sur la voie qui devrait conduire à ce changement.
2004, vient de nous consacrer :
200 ans de luttes sans victoire ;
200 ans de recul au triple visage social, politique et économique ;
200 ans de manifestation de mauvaise foi ;
200 ans de déception ;
200 ans d’exclusion sociale ;
200 ans de mauvaise gestion de l’État ;
200 ans de violence ;
200 ans d’orgie de destruction mutuelle ;
200 ans de « ote-toi que je m’y mette »,
200 ans « chen manje chen »,
200 ans de crises et de troubles politiques, etc.
Quel contraste pour une nation dont la devise est l’union fait la force. Une force n’est vraiment bien assise que lorsque ceux sur lesquels elle s’assied sont convaincus que c’est pour leur bien.

Chadefi Jameau
Cordonnateur JEUNE/HAITI

[Posté par Jameau, le 17 novembre 2008]

> Haiti - Histoire : Le passé écrit au présent

Un seul aspect de l’interview me gêne : le tire. On nous présente l’histoire comme "passé écrit au présent" comme si ce fut une spécificité de l’historien interrogé. L’Histoire est par son caractère même du passé écrit aui présent. Il n’y a pas d’exception à cette règle ! Sinon, ce ne serait plus de l’Histoire. C’est pourquoi on parle d’unité du temps réalisée par l’Histoire, comprenez ici, l’écriture historique. Car celle-ci intervient sur le passé au présent et nous permet de mieux aborder le futur.

CAMILLE LOTY MALEBRANCHE

[Posté par , le 26 avril 2006]

A Mallebranche,

On vous a demandé de réagir sur l’article et vous c’est seulement le titre qui vous intéresse. Et dire que le monde est bourré de névrosés, de malades, des chiens de garde de discours.

Les débats sur l’histoire, l’écriture historique n’intéressent personne. Le monde va mal et notre pays Ayiti và très mal ; on a des problèmes et on essaie de comprendre pourquoi, pour pouvoir mieux agir dans le futur. (...) c’est pas en soulignant ce qu’on devrait dire et pas dire qu’on va changer les choses.

Shiyama

[Posté le 29 avril 2006]

Mise au point à propos de la remarque de Camille
Mallebranche

Je conviens que l’histoire s’écrit au présent et n’est
pas une spécificité de l’auteur. Je l’ai dit en
conclusion. Mon interlocuteur l’a choisi comme titre [l’éditeur de préférence].

Je l’ai affirmé comme un principe et en ayant à
l’esprit des reproches qui me sont adressés parfois
par des mais. Ils demandent de laisser dans l’oubli
comme de mauvais souvenirs des faiblesses reconnues
chez nos " héros ". Ils entendent sauvegarder l’image
d’un passé de pur héroïsme comme unique consolation
face à un présent de déception.

Vertus Saint-Louis

[Posté le 1er mai 2006]