Haiti
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Haïti aujourd’hui...et demain ?

Entre le 7 février 1986 et le 7 février 2006
jeudi 13 avril 2006

Débat

Par Michèle D. Pierre-Louis [1]

Conférence prononcée le 11 avril 2006 à l’Institut Français d’Haiti (Port-au-Prince)

Document soumis à AlterPresse le 13 avril 2006

Un tel titre (Haïti aujourd’hui...et demain ?) peut paraître prétentieux. En effet, quelle somme de connaissances est-ce que je prétendrais posséder sur le pays, qui me permettrait de me prononcer aujourd’hui aussi péremptoirement sur une situation dans le fond aussi complexe et par moments aussi indéchiffrable ?

Mon propos est en fait bien plus modeste. Quand Paul Lévy m’a demandée de prononcer cette conférence, j’ai voulu savoir si je devais traiter un thème particulier puisque j’étais inscrite dans la semaine consacrée aux femmes. Il m’a répondu non, que le sujet était ouvert : « tu peux parler de FOKAL, mais j’aimerais bien que tu parles du pays, d’Haïti ».

Alors, consciente de me lancer dans une gageure, mais animée en même temps de ma passion pour mon pays, pour son histoire telle qu’elle s’inscrit dans la grande histoire, je me suis donnée ce défi d’essayer de comprendre, de voir plus clair dans notre situation actuelle, et d’oser le faire à voix haute, devant vous. Il est évident que la limite de temps imparti pour la conférence m’impose par elle-même des choix. Beaucoup d’éléments importants seront à peine ébauchés ou pas du tout. De toute façon, il ne s’agira jamais de tout dire.

L’aujourd’hui de ma présentation se situe bien sûr dans le temps, mais dans un temps que je baliserai entre deux dates symboliquement fortes : le 7 février 1986 et le 7 février 2006, chacune marquant à sa manière la fin et le commencement, chacune s’ouvrant sur une transition politique, que l’on aurait voulu démocratique. C’est dans cette tranche de temps de vingt ans que je voudrais situer l’essentiel de cette réflexion. Dans cet exercice donc, l’aujourd’hui parcourt ces vingt dernières années et demain, moins facilement lisible c’est aujourd’hui, maintenant.

Je me propose donc d’interroger la symbolique relativement symétrique des deux dates en plaçant la notion de « changement » au cœur de cette interrogation.

Le 7 février 1986 a marqué la fin de la longue dictature duvaliériste caractérisée par l’arbitraire, le vol, le mensonge, la répression et qui aura vu disparaître plus de 60,000 personnes, généralement qualifà­ées d’opposants, femmes, hommes, enfants, bébés, emprisonnés, assassinés, ou disparus sans laisser de trace, sans compter ceux et celles qui ont dû prendre l’exil en masse ; mais aussi dictature marquée, en même temps, par un manque total de vision sur l’avenir du pays, par une gestion médiocre, incompétente et délinquante du pouvoir. A un colloque organisé en 1992 par la communauté haïtienne de Montréal, Jean Dominique, s’interrogeait justement sur ce second aspect. Dans sa condamnation sans équivoque de la dictature, de toute dictature, lui qui en avait été victime, il se demandait pourquoi les dictateurs qui se sont succédés dans notre pays, et particulièrement la présidence-à -vie des Duvalier, tout en se perpétuant au pouvoir par la terreur, mais aussi tout en prétendant travailler à « l’avancement des masses », n’était porteur d’aucun projet, sinon encore une fois un ramassis idéologique basé sur la sempiternelle question de couleur et la mise en exergue du rapport élites-masses. Eléments de blocage qui en fait n’ont fait que renforcer le cloisonnement de notre société en évacuant dès lors tout facteur d’émancipation réelle. Aujourd’hui encore la question reste ouverte.

N’empêche que ce 7 février 1986 s’ouvre sous le signe de la libération et d’un profond sentiment de liberté. D’abord la liberté de parole. Dans un pays où la parole était muselée, confisquée, andaki, où dire était déjà subversif, où certains sont morts pour avoir trop dit d’autres pour n’avoir pas assez dit, une parole libre, libérée pouvait enfin circuler, se répandre dans les medias et dans les villes, faire écho dans les mornes et les campagnes, dans les ruelles et les cours, dans les lakous, les temples, les églises et les houmforts. La transition s’initiait, la liberté en poupe s’enthousiasmant à chaque tournant.

On se rappellera le retour des grands exilés, Jean-Claude Bajeux, Gérard Pierre-Charles, Suzy Castor, Michel Hector, Max et Adeline Chancy, Marcel Gilbert, Jean Dominique, Liliane Pierre-Paul, Konpè Filo, Manno Charlemagne et tant d’autres...On garde encore en mémoire le mouvement de solidarité pour la réouverture de Radio Haïti Inter, la grande manifestation des femmes dans les rues de Port-au-Prince le 3 avril 1986, date aujourd’hui consacrée aux femmes haïtiennes. Et lorsque 14 ans plus tard, en cette même date, les assassins frappaient Jean Dominique et Jean-Claude Louissaint, les organisations de femmes ont été les premières à manifester, pour marquer leur colère, leur indignation et leur solidarité en bravant tous les dangers de la rue déjà sillonnée de gangs armés.

Et qui peut oublier la manifestation du 26 avril 1986, importante car elle marquera un tournant. Dans leur livre « Mémoire oubliée, Haïti 1991-1995 » Cécile Marotte et Hervé Razafimbahiny introduisent leur travail de recherche sur la violence et la mémoire par le récit de cette journée du 26 avril qui s’est terminée dans une tuerie orchestrée par les Forces Armées d’Haïti devant le tristement célèbre Fort-Dimanche, (c’est ce jour-là qu’est mort notre ami Fred Coriolan). Et cette tuerie préfigurait déjà celle qui allait suivre pour noyer les élections dans le sang, le 29 novembre 1987. Et nos chercheurs concluent par cette étonnante prise de position : « le 26 avril 1986 a suspendu par là même les oscillations et les tâtonnements de la liberté retrouvée : la post-dictature est née. »

Ainsi, de leur point de vue, la période qui suivra ne sera pas celle d’une vraie transition démocratique mais plutôt celle de la post-dictature. Cela voulait dire en fait que les gouvernements, militaires pour la plupart, qui avaient pris les rênes du pouvoir depuis le départ des Duvalier n’allaient pas nécessairement s’ouvrir à des pratiques démocratiques, ou à une nouvelle vision de la société dans son ensemble, mais reconduire le mode de gestion traditionnel du pouvoir politique et économique.

C’est sans doute vrai, mais c’était sans compter sur l’élément le plus fondamental de cet ère post-duvaliérienne : l’irruption des masses populaires sur la scène politique avec une charge de revendications politiques et socio-culturelles qu’elles ont elles-mêmes appelé la demande pour le changement. Et ce mouvement populaire se manifestera par une incroyable profusion d’organisations de femmes, de jeunes, de paysans, d’ouvriers, d’étudiants, d’enseignants, de comités de quartiers, d’artistes, dont l’enthousiasme portera d’autres secteurs de la société à des velléités organisationnelles. De nombreux auteurs, analystes politiques, politologues se sont penchés sur le sens et la portée de cette nouvelle donne socio-politique. Laà« nnec Hurbon, Franklin Midy, Cary Hector, Luc Smarth, Alix René, Marc Maesschalk et Jean-Claude Jean, des amis antillais tels Jacky Dahomay pour ne citer que quelques uns. Et dans son livre « Crises et mouvements populaires en Haïti » Michel Hector, qui met très bien en lumière les différents surgissements populaires dans notre histoire, conclut de cette manière : « Il y a deux grands moments de la mobilisation populaire en Haïti qui revêtent, chacun de manière particulière, le même caractère asynchrone par rapport aux tendances dominantes du mouvement économique et social de leur époque. Le premier, celui qui aboutit à la fondation de l’Etat-nation au début du XIXème siècle, asynchrone parce qu’il est en avance sur son temps, et environ deux cents ans après... » celui dont nous parlons aujourd’hui, asynchrone parce qu’il est en retard sur son temps.

Mais arrêtons-nous un moment à ce concept de « changement » qui a motivé toutes les manifestations de l’époque. On a parlé du « camp du changement », des « forces du changement », du « mouvement pour le changement ». Certains ont dit qu’ils étaient des « militants pour le changement, le vrai changement ». Tout comme on aura eu des forces anti-changement.

Qu’était-ce donc que ce changement, ce vrai changement ? Et tous ceux qui en parlaient et en parlent encore, parlent-ils tous de la même chose ? Il faut dire que parmi les grandes figures du changement au cours de ces années, nombreux sont ceux qui ont été assassinés, Antoine Izméry, Guy Malary, Jean-Marie Vincent, Jean Pierre-Louis, Jean Dominique...

Il est vrai que quelques années plus tôt, le Pape Jean-Paul II lors de sa visite en Haïti avait lancé le fameux cri : « Il faut que les choses changent en Haïti » Et la malice populaire de remarquer que les seules choses qui avaient changé par la suite étaient l’heure et le sens de quelques rues.

Mais revenons aux choses sérieuses avec cette fois-ci une réflexion de Bérard Cénatus. Dans un article publié dans le No. 2 de la revue Chemins Critiques, il écrit ceci : « Dans une situation complexe, où les conquêtes se révèlent précaires, difficiles, où les progrès se sont pas constants, où tout changement s’avère mirage... » Et plus bas dans le même texte : « Cependant, s’il y a résistance aux tentatives de perpétuation de l’ordre ancien, nous ne sentons pas les choses évoluer de façon nette et constante dans une direction qui rendrait le changement irréversible... » (c’est moi qui souligne)

Il y a donc eu mouvement. Mais la mise en garde de Bérard est réelle. La lame de fond venue d’en bas avec son désir exprimé et clamé de vivre autrement a vite buté sur l’incapacité de l’Etat haïtien à penser la politique autrement et à prendre en charge les besoins sociaux de la population. Les chercheurs de « Mémoire oubliée » avaient donc raison. Où était passée la transition démocratique ? Et c’est peut-être là aussi que se révèle toute l’acuité des travaux de Frédéric-Gérald Chéry. Cette situation de totale inadéquation, d’antagonisme et de rupture même entre l’Etat et la demande sociale serait l’expression de ce qu’il nomme la crise permanente, celle qui amorcée depuis la première occupation américaine, va éclater dans toute son ampleur au cours de ces vingt ans d’histoire récente, après la dictature duvaliériste qui elle-même aura exacerbé la crise. Les besoins sociaux ayant toujours été pris en compte depuis l’indépendance par la famille, repliée sur la petite propriété, celle-ci se trouve aujourd’hui dans l’impossibilité d’y faire face matériellement ni même symboliquement, alors qu’augmentent le poids démographique, la demande d’éducation, la demande de ville, la demande d’emploi en adéquation avec un niveau d’études et de savoir-faire plus élevé. On pourrait également parler de la crise de l’école, de l’Université, ou de l’éducation en général, mais ceci quoique lié est un autre débat. Aujourd’hui, la famille ne pouvant plus résoudre les besoins sociaux, elle se tourne vers l’Etat. Car toutes ces questions, en fait relèvent quelque part de l’Etat : la démographie, l’éducation, le développement urbain, l’emploi, la justice ; et récemment encore Madame Chemillier-Gendreau le rappelait ici même lors de sa conférence sur le Droit et les droits. Car c’est au bout du compte de cela qu’il s’agit, de droits, d’une population qui réclame ses droits, qui veut accéder à la citoyenneté, qui aspire à jouer un rôle dans la cité, qui rêve d’intégration sociale, et qui en même temps devra faire l’apprentissage de ce que sont le bien commun et l’intérêt collectif, mais qui se voit à tous les coups refusée, niée, refoulée vers l’espace invivable de sa non-citoyenneté, lieu où comme dit Glissant, elle n’a aucune maîtrise de son espace-temps, celui qui par ailleurs l’avait portée à sortir, et qui consacre le cloisonnement et la dichotomie sociale et culturelle du pays.

Comment donc rompre cette circularité ? Permettez que j’en appelle un court instant à l’histoire.

Vertus Saint-Louis dans ses nombreux travaux de recherche sur la période révolutionnaire haïtienne 1791-1804 nous enseigne justement que la révolution haïtienne s’est posée ou même imposée sous le signe de la modernité. Toutes les grandes questions qui se débattaient dans l’Europe coloniale et esclavagiste après les révolution américaine et française vont se poser également comme enjeux dans la colonie de Saint-Domingue : la liberté, l’égalité, le droit, le commerce, la science et la technique. Instruments de la conquête et de la domination, la révolution haïtienne va les subvertir en quelque sorte et face à cette Europe des Lumières, de l’Aufklarung, leur donner leur vraie dimension humaine et universelle, dans son unicité même. Mais, questionne également Vertus, comment des anciens esclaves et des anciens affranchis, en lutte pour le pouvoir, pouvaient-ils faire face à ces grandes questions et en faire le fondement du nouvel Etat dans les conditions d’insécurité et d’ostracisme qui ont marqué l’indépendance de notre pays ? Au regard de l’histoire, ils s’en sont pourtant bien tirés. Le problème est ce qui va suivre au cours des XIXème et XXème siècles, l’Etat et la nation, pour paraphraser Michel-Rolf Trouillot étant partis dans des directions opposées voire antagoniques. Et les conditions de dépendance économique, politique et culturelle s’aggraveront dans le temps, avec l’incurie, le mépris et la croyance dans la toute puissance du chef.

Mais laissons là l’histoire sur la longue durée en évitant de nous morfondre, mais plutôt en nous rappelant la magnifique conclusion du livre de Frantz Fanon « Peau noire et masque blanc » que l’on ne lit pas assez aujourd’hui : « Je n’ai pas le droit de me laisser engluer par les déterminations du passé...Je ne suis pas esclave de l’Esclavage qui déshumanisa mes pères...Je suis un homme, et en ce sens la guerre du Péloponèse est aussi mienne que la découverte de la boussole... Mon ultime prière : à” mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge ! » Ces paroles nous rappellent pourquoi on a souvent parlé de l’humanisme voire du kantisme de Fanon.

Revenons à notre problématique du changement, dans la période qui nous concerne.

Parce que des changements ont bel et bien eu lieu. Sous la chape d’inefficacité, de mépris et de pesanteur que constituent l’Etat et les élites dirigeantes, le changement survient malgré tout au sein d’un peuple qui lutte pour la survie. Seul. Avec de rares accompagnements. Ce changement se produit malgré l’Etat, malgré les élites dirigeantes. Et leur résistance au changement ne tient même pas toujours à des convictions, mais à une routine, à l’inertie. A la peur aussi, peur des masses, peur liée aux phantasmes qui remontent sans doute à la colonisation et l’esclavage. Et comme pour renforcer l’effet de ces phantasmes, certains chefs d’Etat, à l’instar de Duvalier, dans un délire d’une extrême perversité, au lieu de confesser leur impuissance à résoudre les grands défis du moment, préfèreront armer des gangs et inciter aux pratiques inhumaines et barbares. Cela leur donne, croient-ils, l’illusion d’un pouvoir illimité. On nous dira aussi que c’est parce que ces gangs sont pauvres qu’ils tuent, violent et volent, et même l’international dans sa vision souvent réductrice et stéréotypée de notre société abondera dans le même sens. Ce qui est grave c’est que c’est vrai qu’aujourd’hui la misère est terrifiante et qu’elle a atteint un tel degré de déshumanisation qu’il faudrait en fait déclarer l’état d’urgence et mobiliser toutes les ressources pour en combattre les effets. Et il est évident que dans cette situation d’extrême pauvreté, ce sont les femmes et les enfants qui en paient le prix fort.

Il n’est pas sans importance de signaler qu’au cours de cette période le reste du monde vivra ses propres bouleversements et nous en ressentirons les effets de près ou de loin : l’effondrement du « mur de Berlin », le génocide du Rwanda, la mondialisation et le libéralisme à outrance, et bien sûr la révolution de l’internet et des nouvelles technologies de communication.

Ces transformations marqueront aussi ces vingt ans au cours desquels nous avons tâtonné, manifesté, lutté, par avancées et reculs. En musique, littérature, théâtre, peinture, sculpture, et dans toutes les formes d’art, des créateurs, femmes et hommes ont dit ce pays, ses malheurs, ses espoirs déçus. Ils ont porté leurs aspirations sur toutes les rives du monde, démontrant qu’il y a dans ce pays un autre souffle que celui de la violence et de la morbidité. Dans le chaos, dans la précarité, des hommes et des femmes créent,
inventent et crient leur humanité et leur dignité. Mais, en même temps, il est si difficile d’habiter ce pays, d’où cette incessante quête de l’ailleurs. Qui habite vraiment ce pays que l’on ne cherche qu’à fuir ?

En politique, nous avons assisté après la série des militaires, à l’avènement de la juge-magistrat, avons participé à l’accession du prêtre pauvre, résisté pendant le coup d’Etat, assisté à son retour sur les ailes de l’aigle, défroqué et marié, et pris de court, après une alternance sans trop de casse, constaté la folie du pouvoir et les dérives qu’elle entraîne jusqu’à la mise sous tutelle actuelle.

Où sont passées les milliers d’organisations qui ont foisonné après février 1986 ? Que reste-t-il de leurs luttes, de leurs espoirs, de leur souveraineté ? Car vingt ans, c’est l’espace-temps de toute une génération. La pyramide des âges a changé depuis, la population est aujourd’hui largement constituée de jeunes. Que veulent-ils aujourd’hui ? Comment envisagent-ils l’avenir ? N’avons nous pas la responsabilité se nous mettre à leur écoute ?

Ces questions nous amènent au 7 février 2006, date charnière que j’ai choisi pour conclure l’aujourd’hui de cette communication. Cette mémorable journée qui s’ouvre sur l’avenir, nous montre qu’il reste peut-être quelque chose des expériences passées. Par son comportement, le peuple haïtien a étonné tout le monde ; il a démenti tous les pronostics qui annonçaient une faible participation. Il a tenu tête à l’incompétence et la mauvaise organisation du CEP, malgré tout le support international dont ce cep a bénéficié pendant 2 ans. Il a bravé l’insécurité et les provocations de toutes sortes. Or il ne s’agit pas nécessairement de ceux qui étaient dans les rues il y a 20 ans. La nouvelle génération apparaît-elle avec les mêmes aspirations à vivre autrement ? En posant cet acte ce jour-là , avec détermination et discipline, acte qui dans sa symbolique même consacre l’égalité politique, les citoyennes et les citoyens ont donné mandat à de nouveaux dirigeants pour que s’institue enfin un nouveau type de pouvoir qui prenne acte de leur présence citoyenne et de leur volonté de vivre. Parce que aujourd’hui pour demain, il faut penser rupture, il faut oser, avoir l’audace de casser le conservatisme de l’immense barrière qui s’est construite entre l’Etat et les citoyens, interdisant tout vrai débat, tout compromis.

Face à la complexité des défis qui se posent pour demain, (insécurité, chômage, corruption, désinstitutionnalisation, souveraineté...) mais qui demandent que l’on passe aux actes aujourd’hui même, j’avais été tentée de conclure en empruntant à Jean-Paul Sartre sa petite phrase lapidaire de la préface aux Damnés de la terre de Fanon : « Tout est foutu, à moins que... », j’ai pensé par la suite à celle d’Aimé Césaire : « avoir la force de regarder demain. » En fin de compte, je terminerai sur une note philosophique tirée d’un beau texte de Marc Maesschalck, intitulé : « Mourir, Habiter, Penser » publié dans le numéro de Chemins Critiques sur le rêve d’habiter, somme toute une réflexion sur le changement :

« La déroute des grands projets civilisateurs, la barbarie et la déraison dans laquelle se drape la raison calculatrice, par trop consciente des désordres qu’elle produit, la violence, le cynisme ne doivent pas annuler l’effort pour concevoir la validité et la direction des praxis libératrices. C’est peut-être dans cet évidement de l’univers idéal crée par les différents imaginaires sociaux, que se trouve le moment précis où peut surgir une pensée stratégique, débarrassée de toute mystique de l’avenir et attelée à la re-création des conditions nécessaires à la liberté collective. A ce moment précis, l’affrontement décisif a lieu entre les pensées apocalyptiques qui poussent à l’excès l’ancienne mythique sociale, et les pensées stratégiques qui cherchent à déjouer la logique de mise à mort sociale, pour restituer de nouvelles conditions d’échange entre les libertés. »

[1Directrice de la Fondation Connaissance et Liberté (FOKAL)

 

 

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