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En deçà du bien et du mal

L’aventure onusienne en Haiti


dimanche 2 avril 2006

Par Jean-Claude Bajeux

Centre œcuménique des Droits Humains (CEDH)

Soumis à AlterPresse le 2 avril 2006

« Le problème de Cité-Soleil n’est pas militaire. C’est avant tout d’un problème social qu’il s’agit ». Voici une affirmation qui, à première vue, semble parfaitement orthodoxe et qui classe immédiatement son locuteur dans la catégorie des gens de bien. Evidemment, on n‘a pas besoin d’être grand clerc ou d’avoir inventé la poudre pour énoncer ce qui, après tout, est un truisme banal mais qui a l’avantage d’annoncer la bonne couleur. Après tout, nous sommes des humanistes, missionnaires onusiens par dessus le marché. Pas question pour nous d’être taxés de tueurs de femmes et d’enfants comme semble nous y inciter un petit groupe, infime, de grands seigneurs mangeurs.

Pourtant, malgré l’apparente solidité de cette approche du « problème » de Cité-Soleil, il y a lieu de se demander si, derrière cette apparente orthodoxie ne se cache pas une tentative d’évacuer le problème. Car, il y a matière à objection. Le problème n’est pas militaire ? Soit. Mais c’est un problème d’état. C’est un problème de police. C’est un problème politique. C’est un problème éthique. Il ne s’agit pas, en l’occurrence, d’un problème qui existerait depuis deux cents ans. L’exode de la population rurale qui a amené l’envahissement de la zone métropolitaine par plus d’un million et demi de personnes, a accompagné la chute de la production agricole, les désastres cycloniques comme Hazel quand on a vu se créer à Pétion-Ville le quartier de Jalousie, les avatars politiques suscités par la dictature de Duvalier, l’incendie de La Saline et le transfert de la population à la Cité Simone Duvalier, devenue Cité Soleil, c’est l’apparition, dans tous les interstices de l’espace urbain d’une concentration massive d’une population bidonvillisée, déracinée, qui n’est plus rurale et pas encore urbanisée, entièrement abandonnée par l’Etat, population sans ressources immédiates..

A partir de 1995, dans le contexte de la disparition des Forces armées, le gouvernement d’Aristide s’est employé à organiser dans tous ces quartiers et dans les villes de provinces des « bases », un réseau de groupes armés, financés, soutenus par le pouvoir central, à la manière des parrains de la mafia. Il ne s’agit plus, évidemment, de TKL, ti Kominote legliz il ne s’agit plus de comités de vigilance ou même de OP, Oganizasyon popilè il ne s’agit pas d’œuvres sociales, il s’agit bien de gangs dont les membres ont l’accès aux faveurs, les armes, l’argent et des planques dans les douanes, la Teleco,.la Camep, les affaires sociales, et autres services étatiques, système que Michael Deibert a bien décrit dans son livre « The last Testament ». Ces bases, typiquement, se donnent des noms pleins d’humour exotique, lame kanibal, domi nan bwa, bale rouze, lame wouj à Cité Soleil, ce sont des défenseurs armés du gouvernement.

La coexistence avec la nouvelle police va se faire difficilement jusqu’à ce que la police, elle-même, en partie, prenne place dans le réseau, sous l’arbitrage du « parrain ». Cela ne se fait pas sans casse, évidemment, comme en témoignent les assassinats, en 1996, de la policière de 19 ans, Marie-Christine Jeune, retrouvée dans un fossé de la route de Frères, (comme l’avait été en 1957, Yvonne Hakime-Rimpel), du Commissaire Berthony Bazile, abattu au Portail Léogane. Il y aurait à dresser toute une liste de disparitions et d’assassinats qui jalonnent l’entreprise de soumettre les quartiers à la loi des gangs, à Carrefour-Feuilles, Fort-Mercredi, Grande Ravine ,Bel-Air, Delmas 2, Solino, Village de Dieu, Cité Soleil. Ce que nous avons donc là , n’est pas l’expression armée d’un désespoir prolétarien, c’est bien un dispositif terroriste téléguidé à partir du palais national lui-même.

La théorie du « peuple en armes » se transforme ici, opportunément, en un système mafieux au service du pouvoir central et dominant par les moyens ad hoc la population infra-urbaine, terreur, menaces, exécutions sommaires, distribution de faveurs, argent, nourriture, mais aussi, par irradiation et par actions directes, l’ensemble de la conurbation métropolitaine, de Mariani à Pernier, de Fermathe à Drouillard. Ces groupes sont aussi capables s’ils en reçoivent l’ordre, de faire le siège de telle ou telle administration, tel ou tel ministère, jan l pase li pase. Dans les jours qui accompagnent la démission d’Aristide et son départ, le 29 février 2004, le système prouve sa capacité de nuisance par un carnaval d’attaques et des destructions ciblées, dans toute la zone commerciale du Bord-de-mer. Après une période de repli, cette capacité de destruction prendra la forme systématique de « l’opération Bagdad » se transformant en une opération terroriste « manches longues » qui s’étendra jusqu’aux élections du 7 février 2006

Or, cette réalité là , telle que nous la décrivons ici sommairement, c’est à dire sans les noms et les détails d’un rapport technique, n’est pas perçue de cette façon par l’expédition de stabilisation des Nations Unies (MINUSTAH) qui prend les choses en mains en juin 2004 en remplacement des contingents américain et français dépêchés pour assurer la sécurité en attendant l’arrivée des 7,400 membres de l’expédition onusienne, composée en majorité par des contingents latino-américains, (Brésil, Argentine, Chili), une première dans l’histoire de l’ONU et de l’OEA. Mais c’est une autre vision qui apparaît à la fois dans le comportement de l’expédition des Nations-Unies et dans la réponse donnée à l’urgence de cette situation. De façon bizarre et inattendue, la mission de stabilisation de la paix va se transformer, pendant les deux ans qui viennent de s’écouler, en une mission de stabilisation de la violence, comme s’il fallait la garder là , en attente.

Ce qui semble certain, c’est que la présence de l’expédition onusienne n’a abouti à aucun désarmement réel, disons plus clairement, n’a pas réussi à enlever les armes de guerre des mains des membres des gangs, souvent des adolescents et même des enfants, ce qui était la première chose à faire, sans hésiter. Au lieu de cela, la loi du fusil a régné dans les zones où résident des gangs, bientôt qualifiées de zones de non-droit, s’imposant à la population et créant un exode vers d’autres secteurs. Mais c’est l’ensemble de la zone métropolitaine qui finalement est soumise à la loi de la terreur, enlèvements, viols, tortures, assassinats, vols de voitures, incendies, salves de tir à n’importe quel moment du jour et de la nuit. Il ne fait aucun doute qu’il s’agissait d’une opération de terrorisme planifiée et recevant pendant ces deux ans des directives, l’argent, les armes et les munitions nécessaires. Autour de cela, il y eu évidemment un conglomérat d’actions venant d’autres groupes, et souvent mêles ensemble, évadés de prisons, anciens policiers, policiers en exercice, déportés du Canada et des USA, anciens militaires

Ce qui est certain, c’est que l’attitude et le comportement de la Minustah, tout au long de ces deux ans, n‘a eu aucun résultat évident ni sur le désarmement, ni sur la sécurité de la population et du pays, ni sur l’exercice de la justice, ni même sur le renforcement de la police nationale et l’autorité de l’Etat, toutes choses qui seraient en principe les conditions pour les élections qui devaient terminer la période. Au lieu de cela, on accepta l’existence de « zones de non droit » en plein cœur de la capitale haïtienne, zones où tout était possible et où tout pouvait arriver, à distance de fusil de Palais National, où donc c’était le fusil qui délivrait et c’était le fusil qui décidait. La population paya évidemment les pots cassés, 2000 morts, 3500 blessés, 700 enlèvements avec rançon, sans compter les incendies et destructions et la mise en sourdine de l’activité dans toute la zone commerciale et industrielle. On consultera à ce sujet les statistiques tenues périodiquement par l’organisation de l’Eglise catholique, Justice et Paix qui dénombrait, pour janvier 2006, 28 morts à Grande Ravine. A distance de fusil du palais national, c’était le fusil, c’étaient les cérémonies de mort qui dominaient la vie et réglaient les niveaux de terreur pendant que les victimes attendaient qu’on apportât la rançon exigée pour leur libération. Et si c’est le fusil qui parle, c’est la loi qui se tait, c’est l’Etat qui disparaît..

Dans tout autre pays, des mesures de mobilisation, au plus haut niveau, et dans le cadre prévu par la loi, auraient été prises, dès le début, pour paralyser ces foyers de terrorisme. Les discours des responsables de la Minustha, au contraire, avaient pris un ton psalmodique et s’enveloppaient d’un vocabulaire pontifiant et condescendant, rempli de formules toutes faites, et se référant à des initiatives qui auraient fait leurs preuves ailleurs. Des gourous furent invités pour conduire des colloques sur les droits des enfants et les ressources du vodou pour une culture de la paix. Ces mots magiques devaient apaiser le courroux des victimes de cinq siècles de misères.

Ces fameuses zones de non-droit devinrent même un lieu de pèlerinage. Il y eut d’abord des journalistes qui voulaient chacun leur entrevue et rapportaient les paroles solennelles de paix et de justice des chefs de gang, baptisés « défenseurs des votes du peuple » (sic) Le pèlerinage à Cité Soleil prenait tout d‘un coup des couleurs hautement folkloriques Arrivèrent de célèbres pèlerins, venus du monde du spectacle qui repartaient avec des photos historiques, bras dessus bras dessous. Suivant les théories concernant les pays qui avaient eu des conflits, il arriverait bien un moment où tout le monde se mettrait à embrasser tout le monde, même si les Haïtiens avaient la réputation de se haïr à mort sans raison et sans fin. On oubliait royalement le fait de la délinquance des responsables de l’Etat qui avaient eux-mêmes organisé ces réseaux et qu’il n’y avait eu ici, de mémoire d’humain, aucun conflit entre la tribu des têtes rondes et la tribu des têtes carrées, les fils de Cham contre les fils de Japhet, ou les végétariens contre les mangeurs de carcasses.

Maintenant que les élections ont eu lieu, et qu’il faut maintenant rattraper ces deux ans perdus, on revient à la pressante réalité. Kofi Annan lui-même déclare que la priorité doit être donnée à la justice et à la sécurité. Mais la confusion éthique qui a dominé la politique de la Minustah pendant ces deux années a eu l’effet d’ajouter des raisons de poids pour justifier le blocage de la justice. Dans ce domaine, tout le monde traine les pieds ne sachant de quoi demain sera fait et dans quelle direction soufflera le vent. Le nouveau gouvernement lui-même est pris en étau entre le déblayage à opérer et les liens existant avec des figures de l’ancien gouvernement. Aux questions concernant les cas de crimes de sang s’ajoutent les dossiers sur les détournements massifs des fonds publics et autres irrégularités, tels que documentés par les rapports de l’UCREF et de la CEA.

S’il faut repartir du bon pied, des exemples doivent être donnés. Une volonté politique ferme et claire doit se manifester. Il faudra pour cela l’appui de tous les citoyens mais l’appui de ces citoyens aura besoin de signes pour qu’il se concrétise.

Jean-Claude Bajeux
15 mars 2006