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HaitiWebdo numéro 70

Quel regard les expatriés haïtiens portent-ils sur Haiti ?


jeudi 23 mars 2006

La conjoncture haïtienne est en train de se modifier après la réalisation d’une première manche du processus électoral, qui doit franchir une nouvelle étape avec le deuxième tour des élections législatives, fixé au 21 avril prochain. En Haiti comme à l’étranger, des acteurs estiment que le pays doit sortir de la phase de transition et commencer la construction d’une société différente. Dans ce contexte, des Haitiens de l’extérieur se sont exprimés récemment au cours d’une émission réalisée au Canada et diffusée à la télévision haitienne.

QUEL REGARD LES EXPATRIES HAà TIENS PORTENT-ILS SUR HAITI ?

Par Gotson Pierre

Quel regard les expatriés haïtiens portent-ils sur Haiti ? Sans être posée explicitement, cette question était au centre d’une émission produite à Montréal par l’organisme Réseau Liberté en collaboration avec Télé-Québec et diffusée le 15 mars dernier par la Télévision Nationale d’Haiti à Port-au-Prince.

« Les Haitiens de la diaspora sont le pilier du développement durable d’Haiti » : tel était le thème de cette émission animée par la journaliste haïtienne Nancy Roc, qui a choisi récemment de s’installer au Canada, après avoir dénoncé des menaces de mort qui pesaient sur elle.

Autour de la présentatrice se retrouvaient près d’une dizaine d’Haitiens, vivant en dehors d’Haiti, dont Gina Thésée, docteure en éducation, Patrick Sylvain, sociologue et écrivain, Chantale Gaston, psychosociologue, Jean Erich René, agronome et Samuel Pierre, ingénieur.

Les éditeurs Rodney Saint-Eloi et Frantz Voltaire ainsi que l’actrice Fabienne Colas ont apporté leur contribution au débat, qui s’est déroulé durant environ une heure et demi.

Partis de gré ou de force d’Haiti, ces personnalités ont rejoint environ 3 millions d’Haitiens qui se sont expatriés durant les plus de 40 dernières années. Elles font désormais partie des 85 % de professionnels haïtiens qui exercent en dehors d’Haiti.

Avec un tel score, Haiti ne peut pas s’inscrire dans la dynamique d’un développement durable, souligne la présentatrice. « Les cerveaux s’en vont et font place aux coopérants étrangers », relève-t-elle. Elle rappelle cependant que les subsides expédiés vers Haiti par la diaspora sont estimés à 1 milliard de dollars annuellement.

Mais plus que le milliard, les Haitiens expatriés semblent vouloir compter autrement pour leur pays. « Comment tirer profit de la richesse constituée par les Haitiens de l’extérieur, au-delà de l’argent qu’ils expédient à leurs familles restées en Haiti », se demande Chantale Gaston.

Diaspora

Interrogés sur le thème de la « diaspora », les intervenants ont tour à tour mis en lumière différents aspects de l’interaction entre les expatriés et leurs compatriotes vivant dans le pays.

Terme considéré « positif » par Gina Thésée, la diaspora fait référence à une Haiti « délocalisée ou disséminée à travers l’espace mondial », dit-elle. Rodney St-Eloi estime, pour sa part, qu’une « fausse image » est projetée de la diaspora, ne permettant pas de définir les individus dans leur « globalité ».

De son coté, Jean Erich René critique l’attitude jugée arrogante, orgueilleuse et méprisante d’individus de la diaspora, mais en même temps leur « naïveté », ce qui fait que les « technocrates » haitiens venant de l’étranger subissent, dit-il, des échecs cuisants sur le terrain. Samuel Pierre est « interpellé » par le fait que tant d’Haitiens soient contraints de s’expatrier. Il plaide en faveur d’« efforts de rassemblement et non d’exclusion ».

Mais quelques soient leurs points de vue sur la diaspora, les participants à l’émission télévisée du 15 mars dernier, ne restent pas indifférents - c’est le moins qu’on puisse dire - à la situation à l’intérieur d’Haiti. La violence, la politique et les mécanismes de coopération impliquant les expatriés ont suscité de nombreux commentaires.

Violence et poltique

Patrick Sylvain constate que « la violence est très élevée » dans la société haïtienne, qui est en train de boucler deux ans de transition politique, suite à la chute du régime de l’ex président Jean Bertrand Aristide en février 2004. Plus de 1500 personnes ont connu une mort violente durant les deux dernières années, indiquent les organismes de défense des droits humains.

Au contact d’Haiti, Gina Thésée éprouve un choc qu’elle ne cache pas. « Je ne peux pas vivre cette violence », dit-elle, en découvrant qu’au-delà des armes, « la violence s’inscrit même dans le regard qu’on porte sur l’autre ».

Jean Erich René tente de nuancer en soutenant que la violence n’est pas l’apanage exclusif d’Haiti. « La violence existe partout », dit-il. Dans le cas haitien, « elle vient de la frustration et de l’inégalité criante » qui caractérisent la société. « Les gens souffrent trop », s’exclame-t-il.

Samuel Pierre pense qu’il faut, néanmoins, « trouver un modus vivendi », dans la situation actuelle, afin de « maintenir la violence à un niveau acceptable » et « ramener un peu de sécurité ».

La situation de violence parait s’apaiser depuis le premier tour des élections présidentielles du 7 février dernier, remportées par l’ancien président René Préval. Ce dernier affiche son intention de mettre l’accent sur des interventions d’ordre socio-économique afin de répondre à des besoins urgents et de détendre l’ambiance.

Mais, « quel projet de société » compte-t-on mettre en œuvre dans le pays qui se trouve à « un tournant », s’interroge Chantale Gaston. Est-on prêt désormais à administrer Haiti, se demande Gina Thésée, en rappelant que « la politique est la gestion de la cité ».

Coopération et avenir

Dans la perspective de la construction de la société haïtienne, Frantz Voltaire suggère l’institutionnalisation de la coopération entre Haitiens de l’intérieur et ceux de l’extérieur. « Il faut des mécanismes institutionnels », pense-t-il. « Les gouvernements étrangers doivent prendre part également » à la démarche, ajoute-il.

Cette coopération peut toucher différents domaines, soutient Voltaire. Il insiste notamment sur des échanges au niveau universitaire et la gestion des « va-et-vient » des expatriés retraités. « Il faut souder les deux communautés », préconise-t-il. « C’est le dernier moment ».

Yves Pétillon, directeur Haïti-Cuba-République Dominicaine de l’Agence canadienne de développement international (ACDI) est intervenu également à l’émission animée par Nancy Roc. Il réaffirme la volonté du Canada, qui héberge une forte communauté haitienne, à contribuer à « renforcer les institutions centrales et appuyer les bonnes initiatives locales ».

Il faut certes des « projets concrets », mais il faut en même temps « prendre ses distances par rapport à l’urgence », affirment des intervenants. Ils semblent s’accorder sur l’impératif de réformer les structures étatiques, puis de les renforcer. Mais d’abord, dit Samuel Pierre, il faut qu’un « consensus » soit trouvé entre les Haitiens sur le destin qu’ils veulent tracer pour Haiti.