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Haiti : Préval et les perspectives populaires

Préval a devant lui 5 longues années difficiles
lundi 6 mars 2006

Débat

Marc- Arthur Fils- Aimé [1]

Soumis à AlterPresse le 6 mars 2006

La première grande surprise

Après quatre reports consécutifs, les élections ont bel et bien eu lieu le 7 février dernier. La première grande surprise est le taux élevé de la participation des votants. Car, tout semblait se liguer contre une telle mobilisation populaire, si l’on se réfère aux multiples manoeuvres d’un certain secteur social, de connivence avec ladite Communauté Internationale pour décourager les masses paysannes et urbaines de s’inscrire. L’on se rappelle l’ajournement à plusieurs reprises de l’ouverture des bureaux d’inscription, le nombre insuffisant de bureaux de vote, leur placement éloigné par rapport à un grand nombre de localités très populeuses - cela avait exigé dans certains endroits plus de cinq heures de marche pour y arriver - et finalement, et ce n’est pas le moindre - les manquements techniques entourant le vote, le jour même des élections. Une foule énorme de votants munis de leur carte électorale cherchait en vain leur nom sur la liste électorale. Le président du Conseil Electoral Provisoire (CEP), Max Mathurin, a accusé, en ce jour des joutes, la Communauté Internationale, d’avoir boycotté le système de communication qu’entendait mettre en place cette institution qu’il dirige.

Tout d’abord, il est important de souligner que le processus électoral s’est déroulé sous l’emprise serrée des forces occupantes. Le CEP disposait d’une marge de manoeuvre très étroite. Il lui était interdit de ne rien faire sans la sollicitude ou du moins l’accord du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) qui lui réclamait un pro forma en tout pour délier la bourse, ou de l’Organisation des Etats Américains (OEA) pour ce qui concernait les aspects techniques. Même la carte électorale a été imprimée au Mexique, une carte qui n’est pas mieux présentée que la carte d’identité fiscale délivrée par la Direction Générale des Impôts (DGI) ou le permis de conduire préparé par le Service de Circulation.

Les experts internationaux croyaient faire d’une expression politique comme les élections un ensemble de tâches techniques. C’est pourquoi, malgré leur méconnaissance du pays, ils se sentaient capables de tout ordonner parfois même en ignorant les suggestions du Conseil électoral ou celles d’autres secteurs du pays. Le Conseil Electoral n’avait pas obtenu pour ces raisons la confiance de la majorité de la population. Ce manque de confiance a été alimenté en plus par la division interne qui rongeait cette institution, et les critiques acerbes des partis politiques de préférence soumis à la bonne foi des commanditaires étrangers qui, d’après eux, sont là pour voler au secours d’un pays en ruine. Ils agissaient ainsi pour parer aux déboires prévisibles qui les attendaient du fait de leur impréparation évidente en vue de rallier l’électorat à leur cause. La candidature tardive mais pas vraiment surprenante de René Préval a bouleversé toutes les donnes. La victoire que certains candidats, comme Henri Baker, Lesly Manigat ou Evans Paul, croyaient à leur portée changeait de camp. La popularité de Préval a chamboulé le panorama politique et le dessein de la classe politique traditionnelle.

Comme en 1990 quand l’irruption de Jean Bertrand Aristide sur la scène électorale avait augmenté de façon exponentielle le nombre des inscrits, nous avons assisté cette année encore au même phénomène au profit de son ancien compagnon de lutte. La grande différence est venue du fait de l’absence de l’influence de l’église qui n’a même pas secouru les candidats protestants malgré l’ascension du nombre de leurs adeptes à travers le pays. En dépit de certaines acrobaties avouées et non avouées pour écarter des bureaux de vote et d’inscription des habitants des quartiers populaires, où sévissait malgré la présence de près de 7500 militaires et près de 2000 policiers de la MINUSTAH (Mision des Nations Unies pour la Stabilisation d’Haiti) une violence inouïe, les gens se sont déplacés en masse et en discipline pour voter même loin de chez eux. Si la journée de vote s’est terminée sans incident majeur, c’est grâce à cette discipline et non à une quelconque stratégie des forces de l’ordre qui brillaient ce jour-là par leur absence.

Les masses populaires ont découvert et déjoué le jeu sordide

Les masses populaires de la capitale, vite appuyées par celles de plusieurs autres grandes villes de province, ont arraché la victoire aux mains de celles et de ceux qui la trafiquaient, pour la remettre à sa détentrice légitime. Elles ont découvert et déjoué le jeu sordide de leurs ennemis de classe quand elles se sont rendues compte que le pourcentage des bulletins de vote de leur candidat souffrait soudain d’un vertige suspect. Tout a prouvé que, malgré toutes les combines anti-populaires, Préval devait gagner haut la main les élections dès le premier tour.

On a brûlé des bulletins de vote de plusieurs quartiers populaires de la conglomération de Port-au-Prince qui étaient sous la responsabilité directe de la MINUSTAH dans la nuit du 14 février pendant que le peuple remplissait les rues pour déclarer à qui veut l’entendre qu’il n’est pas question d’un deuxième tour. Des procès-verbaux de bureaux de vote situés à moins d’un kilomètre du Centre de Tabulation, parvenaient seulement ce jour-la, par coïncidence, à ce centre, plus de 8 jours après la tenue des élections. C’était le résultat du vote de certains quartiers populaires dont la grande majorité avait jeté son dévolu sur l’agronome de Marmelade. La proclamation de ce dernier comme le nouveau chef d’Etat haïtien a davantage protégé la Communauté internationale, compte tenu de toutes ses erreurs grossières conscientes et inconscientes, que sauver, comme on voudrait le faire comprendre, la victoire indiscutable de Préval.

D’où est sortie cette marée populaire qui a opté pour René Préval

Ce qu’il a à son actif

Ce soutien à l’ancien président ne relève pas du hasard, malgré le caractère un peu taciturne de sa campagne électorale. Il a à son actif ses maigres réalisations, pourtant, supérieures à celles de beaucoup d’autres gouvernements antérieurs, au niveau de l’infrastructure routière et scolaire à travers le pays, sa réforme agraire, malgré toutes ses limites, et son comportement non hautain vis-à -vis du pouvoir. Tout cela couronné par sa franchise et son honnêteté vis-à -vis des deniers publics. Sa mi-distance avec Aristide a contribué aussi à lui apporter le support de certaines fractions anti-aristidiennes des classes moyennes sans négliger paradoxalement non plus le poids d’Aristide dans la balance. La plupart des partisans de ce dernier, même ceux et celles qui ne rêvent plus à son retour, espèrent retrouver chez le nouvel élu la “sensibilité†et “l’amour des pauvres†de l’ancien prêtre salésien. D’aucuns supposent que Préval est le seul de tous les candidats en lice capable de mettre fin au cycle de la violence qui endeuille toutes les classes sociales.

L’échec du gouvernement technocrate

L’échec du gouvernement de transition a poussé aussi le peuple du côté de Préval. La nation n’a pas vraiment avancé sous la baguette de ce que l’on se plaît à appeler le gouvernement des technocrates, comme si la politique était soumise totalement à la technocratie. Ce gouvernement avait concédé 2 ans de franchise à la grande bourgeoisie pour compenser sa perte lors des turbulences anti-Arisitide de 2004. Pourtant, la cherté de la vie n’avait jamais atteint ce pic. Les milieux populaires qui ont lié ces deux éléments (l’échec du gouvernement et l’égoïsme de la bourgeoisie), n’ont pas caché leur déception. Le choix ne se veut pas seulement une simple attitude sentimentale, il a clairement un caractère de classe. Il est très difficile pourtant d’affirmer qu’on s’achemine vers un pouvoir alternatif, consciemment choisi par un prolétariat ou par des classes populaires organisées sans nier quand même un certain véhicule favorisant la circulation et le respect des mots d’ordre donnés. C’est le rejet par un nombre impressionnant des défavorisés des quartiers populaires de la classe politique traditionnelle qui a propulsé à nouveau Préval au-devant de la scène politique haïtienne. L’absence remarquable d’un mouvement populaire fort et cohérent lui a aussi pavé la voie.

Préval et les perspectives populaires

Cette population n’a pas dépensé toute son énergie pour le simple retour de Préval à la première magistrature de l’Etat. Si son vote signifie le rejet de la classe politique traditionnelle et ses alliés de toujours formés des grands propriétaires fonciers, des tenants des banques et des grandes maisons commerciales et industrielles, elle attend de lui un mieux être réel, non démagogique, à court terme. Le cinquante-cinquième président de la République d’Haïti ne pourra plus continuer à chevaucher simultanément le camp populaire et celui de la bourgeoisie. Il lui faut, même s’il ne se sent pas prêt ou s’il refuse idéologiquement à mener une lutte frontale contre les classes dominantes haïtiennes conservatrices et récalcitrantes de par leur nature, prendre des mesures drastiques pour exiger de ces dernières de se conformer aux règlements fiscaux, et pour payer les impôts, ce qu’elles n’ont jamais voulu accepter.

Nous décelons ici une première source de confrontation entre cette classe rétrograde et le nouveau gouvernement, vu cette franchise douanière mentionnée plus haut. S’il entend imprimer une nouvelle facette à son nouveau mandat et marquer la différence par rapport au précédent, ses premiers ennemis se recruteront aussi dans l’administration publique parmi la plupart de ses membres rompus à la corruption. Pourtant, ces recettes devraient constituer sa première source de financements pour répondre à certains besoins urgents et populaires et pour empêcher que cette même popularité ne soit retournée contre lui en faveur de l’exilé d’Afrique du Sud et de ses plus fidèles alliés toujours à l’affût, bien que le président Préval ne puisse assumer ou du moins tout au début de son administration le retour d’Aristide que ne souhaitent pas de larges couches nationales et beaucoup de dirigeants des grandes puissances. La Secrétaire d’Etat des Etats-Unis, Condoleeza Rice, s’est opposée publiquement à la présence de l’hôte de Nelson Mandela sur sa terre natale.

L’argent ne coulera pas à flots

Le Cadre de Coopération International (le CCI), a déjà hypothéqué plus d’un an et demi du mandat de Préval. La dernière entente conclue entre la Communauté Internationale et le binôme Alexandre/Latortue le lie jusqu’en septembre 2007, malgré que cette Communauté Internationale n’ait répondu que très partiellement à tous ses engagements envers ses poulains de la transition. Pourquoi cette Communauté internationale deviendrait-elle subitement plus conciliante avec Préval qu’avec le gouvernement intérimaire qui est le résultat immédiat de ses démarches ? Ce n’est pas d’aujourd’hui que se déploie une tendance au niveau d’un certain courant dirigeant international pour mettre Haïti sous tutelle sous prétexte que ce pays est devenu une entité chaotique et ingouvernable. Cependant les évènements du 7 février de cette année ont déjoué cette fois encore ce plan concocté de longue date dans certaines ambassades étrangères.

Une autre attente populaire qui semblera orienter à très court terme le gouvernement de Préval, est son attitude vis-à -vis de l’occupation qui n’a rien apporté de bénéfique au pays. Il avait promis pendant sa campagne électorale de garder la présence de ces troupes sur le territoire national tout en modifiant leur mandat s’il arrivait à gagner les élections. Les supporteurs de cette force font croire que sans la MINUSTAH il y aurait déjà au moins un coup d’Etat. De qui ? Qui fomente généralement ces coups d’Etat ici et ailleurs ? Pourtant, pour tous les courants progressistes nationaux et internationaux, pour la grande majorité des organisations populaires, les forces occupantes n’ont pas leur place dans le pays, qui a besoin d’autres aides plus conséquentes que les chars et les fusils étrangers.

En guise de conclusion

Préval a devant lui 5 longues années difficiles. Ses limites idéologiques et matérielles ne l’aideront pas à satisfaire la plupart des revendications populaires. Ses ennemis politiques de divers horizons ne tarderont pas non plus à lui mettre des bâtons dans les roues d’autant que tout indique qu’il n’aura pas la majorité des deux Chambres pour soutenir ses initiatives. L’opposition, vu sa peur du peuple, se pencherait davantage vers le boycott latent ou violent pour faire écran à lavalasse afin de mieux se positionner aux prochaines élections. La seule planche de survie de Préval demeure le soutien infaillible politique des masses qui viennent de donner une leçon de lucidité à l’ensemble des classes dominantes et dirigeantes du monde entier qui ne se débarrasseront pas de sitôt de tous leurs préjugés et stéréotypes anti-populaires. A moins que Préval maintienne le cap de ses prétentions : changer ou du moins améliorer la vie de la majorité avec la promotion de la production nationale, des prétentions qui, malheureusement, sont incompatibles avec le choix néo-libéral de son premier quinquennat.

[1Directeur Général
Institut Culturel Karl Lévèque
20 février 2006

 

 

Débat autour de cet article

> Haiti : Préval et les perspectives populaires

Dans tous les dépliants, les affiches publicitaires, les agences de voyage, on présente toujours Rep Dominicaine, Cuba, ou la Jamaïque comme destination vacance ; dans les bulletins météo des grandes chaines de télévision internationale on retrouve encore ces pays ; jamais Haïti. Complot, indifférence, le débat reste ouvert ; aujourd’hui la question dépasse la simple notion de gérer des masses populaires ou de pactiser avec des charognards, ou des loups ; ni non plus nous ne pouvons pas perdre notre temps dans des discussions stériles ; la question est celle-ci, comment faire d’Haïti un état moderne, avec qui et avec quoi.

[Posté par Raphaël, le 7 mars 2006]

> Haiti : Préval et les perspectives populaires

Il est temps de passer de l’administration politique a l’administration publique en Haiti.

Il existe un monde de difference entre diriger un pays et diriger un parti politique.

Le parti politique c’est l’affaire d’un groupe d’hommes d’affaires qui partagent les memes idees, les memes ambitions et les memes interets.

Les administrateurs de l’etat doivent avoir de la competence et de l’integrite. La dictature administrative qui ne fonctionne qu’au detriment de la nation doit etre abandonnee.

Haiti n’est pas un groupement politique, mais le pays des Haitiens.

[Posté par Arthur Boyer, le 7 mars 2006]

> Haiti : Préval et les perspectives populaires

Je crois que l’objectif majeur du mandat du président Préval devrait être celui de redonner au pays la dignité perdue. Car seule dans la dignité retrouvée le pays pourra prosperer. En commençant il devra s’atteler à remettre le pays sur la voie légale et constitutionnelle car il s’en est écarté depuis l’occupation du pays par les criminels du FRAPH et de l’ancienne armée et du kidnapping du 29 février 2004 du président élu Jean Bertrand Aristide, contesté certes mais élu. Il aura à faire preuve de sa capacité à se mettre au dessus de la mêlée afin de remettre la constitution en application dans toute sa rigueur en commençant par combattre la corruption des Monsieurs 10 pour cent de ce gouvernement d’apatrides qui souillent l’honneur de la nation et entamer l’ouverture de la procédure de mise en accusation de Monsieur Gerard Latortue pour crime de haute trahison. A ce prix et à ce prix seulement Haiti commencera à bouger de sa léthargie. Osons rompre le cercle infernal de l’impunité. Pyves

[Posté par Yves Pierre, le 7 mars 2006]

De quelle dignité parlez-vous Yves Pierre ? Face à la Génération des Héros qui ont fait 1804, Nous sommes une génération de zéro. Préval n’a pas les compétences nécessaires pour sortir le pays de son marasme économique, politique et social. Toutefois vu son caractère peu belliqueux et peu rancunier nous pourrons, toutes choses restantes égales par ailleurs, bénéficier d’une période de paix. Paix que nous devrons utiliser pour relancer l’économie par l’initiative privée. Nous pouvons continuer à nous entre-tuer ou nous haïr mutuellement ou profiter de ces cinq années pour recoudre le problème du tissu social. Il apparaît très clairement de nos jours que : ce n’est pas avec l’argent des pauvres que l’on construit un pays, il apparaît très clairement aussi que c’est pas pour demain qu’un bourgeois dirigera ce pays. Tant qu’ils n’arrêteront pas de considérer la majorité nécessaire pour gagner des élections comme des analphabètes doublement bêtes, comme des chiens qui retournent à leur vomis, tant qu’ils resteront percher sur leur arbre dans les hauteurs pour n’en descendre que l’hors des campagnes électorales (se nan televizyon y ap wè moun prezidan) ils ne dirigeront jamais ce pays.

[Posté le 7 mars 2006, par Dadoo]

> Haiti : Préval et les perspectives populaires

Pour le débat : J’ai tant entendu des personnes autour de moi... Il y a deux ans quand les forces d’occupation internationale ont envahi ce pays, ils disaient : " laissons ces gens faire, ils vont nous développer le pays ". Du sentiment de naïveté qui émanait d’eux, la colère m’envahissait parfois, mais ces personnes n’hésitaient pas à me coller l’étiquette " Tu es un partisan de M. Aristide ". Je suis heureux qu’aujourd’hui, des gens même sans éducation scolaire aient bien saisi les enjeux de notre pays sans être taxé d’une étiquette.

M. Marc-Arthur Fils-Aimé a soulevé beaucoup de points intéressants. Aujourd’hui, le travail des journalistes est de mener une enquête indépendante pour savoir comment des bulletins ont été jetés, par qui,... Cette démarche dangereuse est importante pour la suite de la Démocratie et l’Alternance. Avez-vous remarqué que dès que les Haïtiens veulent entrer dans les vrais débats, certains agitent l’épouvantail M. Aristide. Son retour ou pas est un autre débat qu’il faudra bien abordé un jour ou l’autre (...) Si la Justice haïtienne lui reproche des choses, il devra être poursuivi, dans le cas contraire il a le même droit que tous les autres Haïtiens et Haïtiennes : c’est la tolérance. Sans tolérance, il n’y a pas de Démocratie ! Bien à vous patriotiquement. Odéël DORCEUS

[Posté par Odéël DORCEUS, le 7 mars 2006]