Haiti
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L’utopie d’une nouvelle Haïti


vendredi 24 février 2006

Par Martin François

En réaction au texte de Marie Frantz Joachim : “Vive l’utopie d’une Haiti nouvelleâ€

Soumis à AlterPresse le 24 février 2006

(Extraits) [1]

à€ Marie Frantz Joachim

Je viens tout juste de lire votre texte sur le site d’AlterPresse et je vous remercie pour la qualité de votre analyse. En fait, vous vous êtes soumise à un exercice intellectuel très délicat dans la mesure où il vous fallait en quelques lignes dresser un bilan exhaustif du premier quinquennat de René Préval et celui des cinq (3+2) ans de gestion d’Aristide interrompus par deux coups d’Etat.

Je dois d’emblée vous dire que cette analyse ne diffère en rien des autres points de vue émis sur cette question par des intellectuels aussi brillants que vous. En faisant lecture de votre texte je m’attendais à une approche sérieusement plus argumentée. Car après avoir suivi la semaine dernière un reportage sur Radio Canada sur le départ d’Aristide en Février 2004, j’ai tout de suite compris que la locomotive de ce départ ne pouvait être ces manifestations de rues, importantes à Port-au-Prince mais de faibles ampleurs dans les villes de province, ni le Groupe des 184 qui, au départ, ne rassemblait que quelques centaines de personnes, et que cette rébellion armée ayant à sa tête Guy Philippe n’était non plus le fait des Haïtiens eux-mêmes. Tout cela faisait partie d’un plan soigneusement concocté par les faucons de Washington pour déstabiliser le régime de ce dernier. De plus, un ancien ambassadeur américain, Mr. Curran, a eu à déclarer au N.Y. Times que le comportement intransigeant affiché par l’opposition (que vous qualifiez de démocratique dans votre texte) dans les négociations avec le pouvoir lavalas avait été dicté par la représentation de l’IRI à Port-au-Prince.

Madame, je vois que, comme tout "bon adversaire" d’Aristide, vous vous êtes livrée à une manipulation politicienne des faits en mettant tout sur le dos de ce dernier. (...) L’accent est aussi mis dans ce texte sur la vassalisation de la justice. Que devient maintenant la justice haïtienne deux ans après le départ d’Aristide ? Ne continue-t-elle pas à être vassalisée ? Le régime intérimaire, que les organisations féministes ont contribué à mettre en place, respecte-t-il les droits humains ? Et les exécutions sommaires...

Connaissez-vous des familles dont les membres ont été sommairement exécutés en 2002 ? Nous avons connu trois années infructueuses de négociation entre le pouvoir lavalas et l’opposition dite démocratique. Il faut, si l’on veut faire une analyse équilibrée de la situation, prendre d’une part en compte les frustrations générées par ces trois années et d’autre part les attentes suscitées par ces différents rounds de négociation.

Le trafic de la drogue : je vous rappelle, madame, que Haïti a signé, entre 1996-1997, avec l’administration américaine un accord (ratifié par le parlement) lui donnant le droit de patrouiller dans les eaux territoriales haïtiennes, de procéder directement à des arrestations de trafiquants sans passer par les rouages juridiques haïtiens. Que devient donc cet accord ? Pourquoi les républicains n’ont pas mis la main au collet d’Aristide ? Faute de preuves ? Ont-ils peut-être accordé peu de crédits aux allégations de Kétan ? Et puis, nous sommes le pays des trafiquants de tout acabit. Un ancien ambassadeur américain faisait, lors d’un dîné d’adieu organisé en son honneur par le patronat, état de liens entre la bourgeoisie d’affaires et les milieux colombiens de la drogue. Que dire de certains proches de l’actuel chef de gouvernement ? Aristide est peut être l’arbre qui cache la forêt. Qu’est ce qui fait marcher la finance internationale selon vous ?

Prenez-vous un temps pour analyser les conflits d’intérêts, les compromis entourant le retour d’exil d’Aristide en 1994 ? Les Américains n’ont quand même pas ramené Aristide au pouvoir pour ses beaux yeux ou par amour pour Haïti ! Ce retour, dont nous payons aujourd’hui les conséquences, doit être placé dans ce contexte géoéconomique mondial dominé par l’idéologie néolibérale. Donc reprocher à Préval le fait d’ouvrir au capital privé deux entreprises étatiques non concurrentielles, c’est faire preuve d’une utilisation efficace de la langue de bois. La mise en place d’un programme néolibéral faisait à coup sûr partie d’un compromis en 1994.

L’insécurité, les kidnappings, les gangs : vous connaissez, comme moi, leurs origines. Ces phénomènes ne peuvent en aucun cas s’expliquer que par leur seule origine politique. De plus, je pense que Mr. Aristide n’a pas en Haïti le monopole de la violence. Ces gangs armées dont vous parlez sont utilisés par des groupes politiques multiformes, aux intérêts divergents. Certains membres du Groupe des 184 avaient, par le passé, de très bons rapports avec certains chefs de gangs logés dans les quartiers populaires. N’était-ce pas cette proximité, les membres de ce groupe n’auraient jamais mis les pieds à Cité Soleil pour faire la présentation à l’automne 2003 de leur projet de « contrat social ».

Pour ce qui est des cas de viols, je ne crois certainement pas qu’on ait besoin de l’appui d’un pouvoir pour commettre un viol. Le viol a toujours existé en Haïti, sauf qu’il ne prenait pas cette proportion. C’est un fait de société là encore.

Destitution de la 46ème législature par R. Préval : (...) ! Préval n’a pas destitué le parlement comme vous le prétendez dans ce texte. C’est complètement faux. Il ne faisait que constater, en vertu d’un dispositif législatif réduisant d’un an le mandat des parlementaires afin de revenir, en terme d’indication calendaire, à la normalité constitutionnelle, la caducité du parlement. Vous connaissez vous aussi les faits. Le maintien du parlement devenait de ce fait fonction d’un compromis entre l’exécutif et le législatif, ce qui était quasiment impossible à l’époque compte tenu de la radicalisation des pôles.

Préval vs Aristide : Ceux qui s’amusent à faire des procès d’intention n’ont pas souvent raison. C’est encore pire lorsque ces procès d’intention sont entachés d’un tissu de mensonge.

(...)

Toronto, le 18 février 06

[1Certaines parties du texte sont supprimées en raison du fait qu’elles font part d’anecdotes impliquant des tiers (impossibles à vérifier) ou utilisent un langage trop familier.

 

 

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