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Haiti - Elections : Pour la réconciliation nationale

" Le grand défi de l’ultime transition politique et sociale dont s’est réclamé M. René Préval "
lundi 20 février 2006

Débat

Par Getser Faustin [1]

Soumis à AlterPresse le 18 février 2006

Dans les grandes ou moyennes démocraties les résultats définitifs des joutes électorales sont, généralement, connus officiellement, au mieux, dans la soirée même de la clôture de l’opération de vote ou, au pire, dans les trois jours suivant le scrutin. Cependant, même les grandes démocraties ne sont pas à l’abri des contentieux nés des résultats électoraux, comme ce fut le cas avec les dernières élections présidentielles états-uniennes. Haïti n’est pas encore une démocratie fiable et les élections se révèlent plutôt un rendez-vous à haut risque où les conflits sociopolitiques connaissent un degré d’exacerbation souvent meurtrière. La publication rapide des résultats officiels des élections n’est pas non plus un principe universel surtout quand on sait que les moyens techniques et l’éducation politique diffèrent d’un pays à l’autre. Le défaut d’organisation qui a marqué le début des opérations de vote en divers endroits du pays reflète assez l’indigence des moyens techniques [2] haïtiens ainsi que l’inexpérience [3] des responsables de l’organisation électorale. Mais c’est, là , un constat compréhensible au point que le CEP admet et reconnaît les « failles » [4] et les « bavures » [5] qui ont accompagné le processus électoral sans concéder aux accusations d’ « irrégularités » [6] qui entacheraient le vote des citoyens. La volonté de bien faire se veut réelle. Or ne manquent les procès d’intention qui interprètent tout signe douteux comme volonté de manipulation du vote populaire. Cette vigilance à la saveur paranoïaque cherche à répondre à une question récurrente et légitime : que nous réserve la pratique politique haïtienne elle-même encore tributaire des schèmes traditionnels parfaitement inadéquats à toute instauration de la démocratie en Haïti ?

Le mouvement populaire de revendication démocratique haïtien est en marche depuis sa consécration le 7 février 1986. C’est, là , une donnée incontournable de la réalité politique contemporaine haïtienne. Mouvement social, cette présence active du peuple aspire à un changement en profondeur des conditions d’existence des pauvres qui, d’ailleurs, représentent la très forte majorité de la population haïtienne. Telle organisation ou tel parti politique cherchant à récupérer ce mouvement social pour se poser en sa prétendue parfaite incarnation politique laisse peu de place à toute autre articulation des vœux populaires par un quelconque autre mouvement politique. Le vote populaire en faveur d’une telle organisation ou d’un tel parti ne manquerait d’être interprété comme un plébiscite d’autant plus craint qu’il risque d’installer l’élu dans une posture de pouvoir autoritaire et paternaliste. Parce que l’histoire haïtienne abonde d’exemples qui expliquent cette crainte les dissensions politiques qu’alimentent des espoirs encore fraîchement déçus ne semblent pas prêtes à s’effacer devant l’émergence ou la réémergence de ce que, justement, elles se sont employées à combattre.

Ainsi la raison politique du soulèvement anti-lavalassien est une contestation intellectuelle [7] de l’enfermement du pouvoir politique dans des pratiques populistes de gouvernance politique attentatoires à toute espérance démocratique. Le refus du populisme articulé par l’intelligentsia haïtienne et conforté par l’alliance de l’élite bourgeoise [8] semblerait préserver l’expérience démocratique haïtienne de sa perdition annoncée. Or une question demeure persistante. Quelque justifiée puisse être la contestation antilavalassienne sa non assimilation par la majorité du peuple ou une part très importante de celui-ci ne trahit-elle pas un conflit idéologico-politique où se reflète sinon un désaveu flagrant du mouvement antilavalassien du moins son cantonnement dans sa seule expression intello-bourgeoise ?

Le mouvement populaire post-duvaliérien est un mouvement social acquis à la nécessité d’un vrai changement politique et social dans le pays. Sa très forte politisation ne cesse, pourtant, de compliquer le sens de ses revendications fondamentales si bien que l’effervescence populaire muée en phénomène de masse à valeur politique capitalisable devient l’arme agissante d’une idéologie populiste dont l’optique exclusive [9] ne manque d’entraver le rêve démocratique du peuple dans son entièreté. L’entrave réside dans la mise en césure conflictuelle du mouvement à travers la systématisation de l’opposition riches-pauvres qui en vient à charrier avec elle, en les amalgamant, tous les vieux antagonismes propres à la schizoïdie sociale haïtienne. Aussi s’est réactualisé l’ensemble du discours politique traditionnel qui, de la question de couleur à celle de la religion en passant par celle de la langue, réinterprète les revendications populaires suivant la méthode de la diabolisation politique de l’autre qui caractérise tellement le traditionalisme politique haïtien. La nation haïtienne se retrouve immanquablement cristallisée dans une logique manichéenne en ce qui a trait à toute compréhension de sa réalité sociale. Sans doute, est-ce cette évidence de la trop flagrante duperie ou méprise des années lavalassiennes qui a encouragé l’isolement politique puis la chute politique du leader du mouvement politique lavalassien. La conjugaison artificielle des forces tout aussi hétéroclites que naturellement antinomiques n’empêche pas que la contestation intello-bourgeoise de la dérive dictatoriale soit muée en un soulèvement retentissant avec pour promesse la rectitude démocratique. Actionnée à travers une transition, elle-même sujette à la crise et, pour cause vivement critiquée, cette promesse autant antilavalassienne qu’elle se veuille pro-démocratique s’accorde très difficilement la faveur populaire demeurant encore tributaire de la ferveur première de la petite révolution du 7 février 1986. Or les différentes mutations du mouvement social populaire avec ses contrecoups faits de dérives, de ruptures, d’adaptations et de réadaptations idéologiques paraissent aux yeux de certains politiques comme devant inspirer au mouvement social populaire une orientation plutôt réformante que révolutionnaire. Cependant il n’est pas sans constater que tout un discours plutôt arrimé à l’avènement d’un socialisme populaire se démarque des pratiques populistes tout en marquant sa préférence pour la défense des pauvres. Sans doute devra-on comprendre ainsi la différence, désormais, revendiquée de M. René Préval face à son ancien mentor M. Jean-Bertand Aristide : « Lui, c’est lui, moi, c’est moi : il faut regarder vers l’avenir », répond-il au journal Le Monde [10]. Le « prévalisme » serait-il en gestation ? L’avenir ne manquera pas de nous le révéler.

La nette avance annoncée du candidat de la plateforme politique Lespwa engagée dans la course électorale de 2006 puis confirmée par les résultats partiels successivement annoncés par le CEP pour être brusquement relativisée par un décompte dégressif laissant présager d’un second tour avec le candidat social-démocrate demeure problématique en raison des hésitations institutionnelles auxquelles répondent les manifestations spontanées des partisans lavalassiens ou ex-lavalassiens. Aussitôt le processus électoral se retrouve l’otage d’une confusion technique risquant de compromettre la crédibilisation de l’institution électorale et de la coopération internationale face à une formidable mobilisation populaire entérinée par la participation massive de l’électorat. Au-delà de l’éventualité de fraudes ou d’erreurs qui interrompent le déroulement régulier du dépouillement du scrutin, l’opportunité du second tour qualifiée, selon le professeur Leslie Manigat, de « pédagogie du second tour » souhaitable pour l’apprentissage démocratique contribuerait certainement à rationaliser la population électorale et la classe politique. Mais le dénouement rapide et politique, par les instances officiellement accréditées, d’une crise postélectorale en devenir est à saluer pour son pragmatisme préventif bien qu’il ait pour effet de réduire l’impact légalement symbolique de la victoire de M. Préval d’autant qu’aucune ‘‘manigâterie’’ [11] ne viendrait s’adjoindre au triomphalisme de ce qui n’est, en réalité, qu’un adroit compromis politique. Ce compromis est impeccablement adroit d’autant plus qu’il s’aligne sur un appel déjà lancé en ce sens par MM Chavanne Jeune et Evans Paul deux candidats engagés dans la course électorale présidentielle. Ce compromis politique, malgré sa faiblesse juridique, ne peut qu’entraîner l’adhésion même tacite des autres forces politiques bien que la mise au point formelle de M Manigat, au nom des principes démocratiques, ait toute son importance quant à la mise en garde contre toute inféodation de la loi à la pression de la rue pour éviter toute légitimation de la violence politique.

Encore arc-boutée sur de vieux clivages idéologiques la classe politique haïtienne peine à se moderniser et se révèle incapable de proposer un projet de société qui sonne le glas de l’extrême polarisation sociale haïtienne. La raison de cette polarisation réside moins dans les clivages sociaux qui, d’ailleurs, n’en sont que la cause que dans l’impossible rencontre entre l’Elite et la Masse. En effet, celles-ci obéissent à des stratégies politiques fondamentalement contradictoires répondant à deux projets de société différents. Quelque soit l’approche épistémologique de cette schize primordiale de la sociologie haïtienne s’y trouve mise à jour une rupture interne fondatrice de la « nation pathétique » [12]. Le pathos politique qui piège de tout temps l’avenir d’Haïti est cette impossible rencontre entre l’Elite et la Masse dont les rapports paradoxaux sont porteurs d’une véritable schizoïdie dont la transversalité emporte tout le schéma social haïtien. La société haïtienne est duale et son déni au nom de l’unité mythique de la « race » [13] haïtienne trahit mal l’effort vain de l’ « Elite éclairée » dans sa politique d’assimilation forcée et sans cesse désavouée de la « Masse ignorante ». Sinon comment comprendre le réflexe automatique de l’Elite qui consiste à voir dans le peuple une masse informe, inculte, ignorante [14] pendant que dans le même temps, pour la Masse, l’Elite n’est formée que « des salauds et des exploiteurs qui méprisent le petit peuple » [15]. Un procès de toute la société haïtienne est à faire non pour s’éterniser sur une remise en cause traditionnellement récurrente des tares héritées de la période servo-coloniale mais pour tenter de comprendre les causes de la persistance du mal politique haïtien et les raisons de sa perpétuelle actualisation contre toute évolution démocratique de la société haïtienne.

Appréhender objectivement le défi politique et idéologique de la crise haïtienne dans sa consistance structurelle revient à considérer l’échec permanent des promesses de la révolution de 1804. Cet échec pose le principe du conflit qui oppose deux rêves de projet de société radicalement contradictoires et antagoniques au point d’être responsable du blocage permanent de la société haïtienne. Si le droit national et le droit international posent le principe de l’existence de la nation haïtienne en tant qu’elle est une et indivise l’on ne saurait, pour autant, nier la structure éclatée de la société haïtienne avouant ainsi son caractère dual. L’Elite haïtienne, notamment dans sa composante économique, ne cesse de croire en la possibilité d’une exploitation à outrance [16] de la Masse démunie condamnée à l’ignorance et à l’appauvrissement systématique. A ce rêve de l’Elite s’oppose celui de la Masse qui croit en l’avènement d’une société égalitaire et solidaire plus que fraternelle. Si l’Elite intellectuelle ne souffre point de défaut de conviction éthique pour le nombre de fois que bon nombre d’intellectuels d’inspirations idéologiques diverses, certes, n’hésitent pas à prendre le contre-pied du statu quo jusqu’à bousculer les mentalités dans le sens de la normalité démocratique, elle ne paraît pas moins en peine quant à la tâche d’interpréter efficacement les revendications populaires. En effet, formée à l’école bourgeoise - dans l’idéologie créole en contradiction avec elle sinon dans l’ignorance de celle dite bossale - l’Elite intellectuelle voit la Masse comme essentiellement inculte et, par conséquent, vouée à l’assimilation plus ou moins lente et progressive dans la conformation des structures de la société créole. Si les diverses dictatures n’ont de cesse d’occulter les antagonismes fondamentaux qui sont responsables du pathos politique haïtien il n’en demeure pas moins vrai que le conflit idéologico-politique trahit mal la possibilité d’un tiers-d’île démocratique en dehors de la dépolarisation sociale. Est-ce à dire que la clairvoyance de l’Elite intellectuelle doit céder devant les craintes légitimes de la majorité populaire probablement sujette à l’obscurantisme de ses leaders politiques ? Là réside une question essentielle posée en ce qui concerne l’éducation populaire à laquelle le professeur Leslie Manigat nous invite à réfléchir quand, dans son point de presse du 16 février 2006, il accuse l’ignorance et la misère du peuple.

Le peuple serait-il, donc, prêt à se laisser tromper une fois, deux fois voire plus ? « Analphabète mais pas bête », c’est ainsi que la clairvoyance du peuple se donne à être perçue quand l’Elite cherche à stigmatiser son ignorance. La clairvoyance populaire serait-elle en conflit accentuée avec celle de l’Elite au point que face à l’ignorance alléguée du peuple celui-ci semble répondre par la formule créole : « Konn li pa vle di lespri » ? Autrement dit la ruse populaire saurait, quand il le faut, l’emporter sur la science et le savoir élitistes ou élitaires. Est-ce, donc, ce qui s’est illustré avec la pression populaire récente sur les institutions politiques haïtiennes ? En tout cas, il serait faux d’avancer que cette pression soit simplement insignifiante parce que l’on ne préfèrerait y voir qu’une solution éminemment politique devant dédouaner les faiblesses des institutions haïtiennes. La rigueur juridique a tout simplement cédé devant la nécessité politique. S’il appert, vu les faiblesses actuelles des institutions étatiques, que le peuple ait eu raison de protéger avec ses moyens propres les résultats de son vote massif, il n’en demeure pas moins important qu’au nom de la normalisation démocratique en cours dans le pays qu’il comprenne la stricte nécessité d’assumer sa part de responsabilité dans l’établissement de la nouvelle société haïtienne. Le peuple ne gouverne pas, il délègue. Les organes officiels de la souveraineté nationale et populaire ne sauraient se soumettre indéfiniment au chantage de la rue au risque de compromettre toute restauration de l’autorité de l’Etat dans le respect des valeurs démocratiques. De même que l’Etat haïtien doit s’affranchir de la tutelle de l’Elite bourgeoise et de l’influence néfaste de certains intérêts internationaux de même il est à redouter toute dictature populaire qui soumettrait le pouvoir politique à la puissance de la rue.

L’exigence est forte, pour la prochaine administration haïtienne, de garantir la stabilisation politique, donc celle de l’Etat haïtien, dans la neutralité institutionnelle afin que la personnalité du Président élu puisse rassembler tous les Haïtiens autour de la réconciliation nationale pour une vraie promotion de la nation haïtienne. Il est là aussi le grand défi de l’ultime transition politique et sociale dont s’est réclamé M. René Préval tout au long de sa campagne électorale. Puisse t-il s’élever à cette hauteur de vue ! Dès lors Haïti aura réussi sa traversée du désert et concrétisera le rêve bi-séculaire d’une société haïtienne réconciliée avec elle-même et digne de l’admiration du monde entier. La Révolution de 1804 sera, pour de vrai consommée, car elle signifiera la consumation de nos pathologies existentielles. Tel sera le signe d’une nation haïtienne accomplie.

[1Etudiant haïtien à l’Université de Limoges, France

[2ALPHONSE (Roberson ), « Corriger les défauts d’organisation... », in Le Nouvelliste du 10 février 2006.

[3La question est posée par l’hebdomadaire anglais, The economist, qui se demande : « Que se cache-t-il derrière la confusion du décompte : la fraude ou seulement l’inexpérience chaotique d’un Etat en disgrâce avec une tradition démocratique quasi inexistante ? » cité par Philippe RANDRIANARIMANANA dans un article intitulé « HAà TI - Préval président » dans la revue de presse Courrier International du 16 février 2006.

[4M. Jacques Bernard, le Directeur général du CEP, réagissant aux critiques qui ont suivi le déroulement de l’élection, marqué par la désorganisation, rejette l’idée d’irrégularités répond : « Failles oui, bavures oui, mais pas d’irrégularités », rapporte Le Monde du 10 février 2006.

[5Ibidem.

[6Ibidem.

[7Nous nous référons à la révolte des étudiants baptisée GNB et la résistance intellectuelle anti-dictatoriale du « Collectif Non ».

[8Le « Groupe 184 », regroupement du secteur privé et de la société civile, dit aussi « Opposition démocratique ».

[9Nous évoquons, ici, l’appel incongrûment populiste à la fin de la bourgeoisie comme solution des problèmes sociopolitiques véhiculé dans certains milieux pauvres. Un reportage, diffusé le jeudi 2006 sur la chaîne publique française France 2, intitulé « Haïti en otage » et réalisé par Philippe Levasseur & Edouard Perrin est particulièrement éclairant à ce sujet.

[10CAROIT (Jean-Michel), « En Haïti, l’ombre du président déchu Aristide a plané sur la campagne électorale » in Le Monde du 4 février 2006.

[11Nous entendons par, là , qu’aucune complaisance n’était à attendre de M. Leslie Manigat qui consentirait à s’associer sans critique à la proclamation politique de la victoire de M. René Préval.

[12METELLUS (Jean), Haïti, une nation pathétique. Editions Maisonneuve & Larose, Paris, 2003, 294 p.

[13BATHELEMY (Gérard), Créoles-Bossales. Conflits en Haïti. Edition Ibis rouge, Petit-Bourg, Guadeloupe, pp. 294-295.

[14LACHANCE (André), « Haïti : bouée de sauvetage démocratique » in Syfia international du 10 février 2006.

[15Ibidem.

[16Sinon comment comprendre la perpétuation du phénomène de la Zafra qui réduisent à l’état de servitude des milliers d’Haïtiens dans les bateys de la République dominicaine sans qu’aucune politique nationale haïtienne ne se décide à se saisir de cette réalité qui jette l’opprobre sur la réputation de notre pays en tant que terre antiesclavagiste ?

 

 

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