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La Société Civile, hier et aujourd’hui [IV]

La société civile d’aujour’hui : un libéralisme multifacétisé ou un transformisme déguisé ?


mercredi 25 janvier 2006

Série sur la Société civile

Par Anil Louis-Juste [1]

Soumis à AlterPresse le 28 décembre 2005 [2]

Nous avons vu que la société civile (Gouvernement civil ou Etat civil) s’opposait à l’origine, à l’Etat de droit divin. L’état de nature ou état naturel fut le présupposé de cette construction idéologico-politique ; il s’agissait de discipliner la liberté naturelle et la volonté arbitraire pour mieux protéger la propriété privée, considérée comme un droit naturel dérivé du « travail » ou « capacité individuelle d’ajouter de la valeur aux biens de la nature ». Originellement, la société civile n’était donc que la société politique reconstruite, sous la base d’un contrat social qui exprimât une volonté générale « supérieur » à la somme des volontés particulières.

Plus tard, la société civile sera reconnue comme le lieu de carences de satisfaction des nécessités, donc l’espace où se meut la propriété privée puisque la défense des intérêts particuliers exige l’institution d’un pouvoir public. C’est dans ces moments qu’intervient l’Etat éthique de Hegel qui n’est autre que l’institutionalisation de la rationalisation de la société civile, l’Esprit ayant fait taire les contradictions et les frustrations.

Ce mouvement de l’Idée a inspiré Karl Marx dans la restitution de la nature réelle de la société civile considérée par lui, comme le lieu de production et d’échange ou métabolisme du capital. Il a renversé le schéma hégélien en faisant de la société civile, l’instance de création de l’Etat.

Gramsci interviendra dans le débat, de manière originale. Il aura conservé le moyau identitaire des contractualistes société civile = société politique pour le dépasser dans la formule analytique Etat = société politique + société civile, laquelle analyse nie l’identité première en y introduisant la médiation de l’histoire, l’individu étant considéré non comme un être simplement naturel, mais bien un être mû par ses actes. Ce faisant, Gramsci admettra la possibilité de transformation de la société et de la lutte incessante entre la société civile et la société politique, selon la configuration des forces sociales et les jeux d’intérêts dans l’infrastructure économique. D’où sa formule : « la structure et la superstructure forment un bloc historique ». Ainsi donc, la société civile gramscienne devient le lieu de dispute de l’hégémonie.

Les contractualistes ont tenté d’homogénéiser la « société civile » sous la formule de Pacte social ou de volonté générale ; les matérialistes ont restitué sa réalité contradictoire, en dégageant la base métabolique de son hétérogéneité.

Aujourd’hui, comme hier, l’état du capital requiert une position correspondante de la « société civile ». Le Programme de la « Troiseème voie » propose la rénovation ; le Forum Social parie sur la solidarisation [3]. Dans un cas comme dans l’autre, c’est le même esprit libéral qui anime ces deux ailes de la gauche contemporaine. La société civile des rénovateurs ou des solidaristes est une idéologie qui lutte contre la destruction « néo-libéraliste ». A la liberté totale du capital, elle oppose les droits sociaux conquis par divers groupes subalternes de la société. Le libéralisme rénovateur ou solidariste considère l’historicité, dans la mesure où cette historicité ne tend pas à rompre d’avec l’ordre du capital. Dans ces conditions, il adopte le point de vue des contratualistes qui fondent la propriété privée capitaliste dans la liberté naturelle de l’homme.

Les contractualistes voulurent policer l’état de nature ; les rénovateurs ou solidaristes entendent « humaniser » le capital . Si l’on interprète l’état de nature chez les contractualistes comme un état de choses passé où un propriétaire particulier, le roi, détient le pouvoir exclusif de vie et de mort sur ses sujets, par analogie, il est facile de comprendre que l’Etat-de-droit des rénovateurs ou solidaristes vise à réguler un état de choses présent où une relation sociale singulière, le capital transnational, possède le pouvoir de détruire l’Humanité.

Derrière l’idée de protection de la vie des sujets s’était retranchée la défense de la propriété privée capitaliste, déjà formée ou en formation dans les bourgs [4]. Les rénovateurs ou solidaristes veulent eux-mêmes discipliner cet ordre devenu plus barbare dans sa maturité, en tentant de substituer le libéralisme réformiste au libéralisme néo-conservateur.

Entre les contractualistes et les solidaristes, il n’existe, à notre avis, qu’une différence de degré, due peut-être aux moments spécifiques de leur construction, c’est-à -dire aux spécificités historiques du capital dans ses phases d’émergence et de développement. Le problème est que les deux formes de libéralisme ont déjà bouclé leur cycle, sans libérer la majorité des femmes et des hommes. Alors, pourquoi les rénovateurs et solidaristes veulent-ils revenir au libéralisme réformiste ? C’est qu’ils prétendent que, hors du marché, il n’y ait point de félicité ou bien-être ! L’erreur fondamentale des rénovateurs et solidaristes est de partir du même préssupposé contractualiste : la propriété privée étant naturellement dérivée du travail [5], de l’individu naturellement doué de raison, un contrat social sortira por protéger la vie et les biens. C’est ainsi qu’ils brandissent l’ « Etat de droit », dénommination actualisée du Gouvernement Civil ou de l’Etat Civil ; la recette politique détiendrait le pouvoir de matérialisation de ce que les deux contractualistes appellaient volonté générale.

En dépit de la détermination de « sujets multifacétiques », le libéralisme des rénovateurs et solidaristes ne suit pas la division ; leur libéralisme n’est pas multifacétisé. Autrement dit, ils ne défendent pas l’application d’un libéralisme adapté à chaque sujet autonome. Au contraire, leur société civile est assez large pour contenir la pluralité des sujets. Ceux-ci y articulent leurs revendications spécifiques ; et « la société civile » s’arroge le pouvoir d’établir un partenariat avec la société politique, lequel partenariat devient le signe manifeste de l’harmonie sociale.

En fait, les rénovateurs et solidaristes maintiennent la logique identitaire qui traverse la thèse de l’égalité entre la société politique et la société civile. Etant donné que la logique identitaire est la forme de raisonnement qui pose l’essence de la propriété privée comme quoi elle résulte normalement de la liberté naturelle des individus, la séparation ne peut être qu’une opération artificielle et démagogique. Alors, qu’est-ce qui s’est produit réellement ? Les idéologues de la société civile solidaire rejettent le léninisme avec tout son noyau dialectique : la société devient soudain non-antagonique, et la complémentarité des « sujets multifacétiques » est érigée en norme sociale et politique. En même temps, ces idéologues, conservent l’analyse gramscienne en la dépouillant également de son contenu dialectique. Par ainsi, ils prétendent réconcilier Locke, Rousseau et Gramsci, et condamner Hegel et Marx.

La position de ces idéologues traduit ce qu’Antonio Gramsci a appelé transformisme, c’est-à -dire l’absorption d’un groupe d’intellectuels par une classe sociale, avec toute leur rhétorique d’émancipation, mais vidée de son contenu. Dans le cas actuel, le transformisme nous paraît déguisé, puisque ces intellectuels entendent rester organiques par rapport aux classes populaires. Ici, nous l’appellerions ce phénomène : transformisme isomorphique, vu que les transformistes veulent rester égaux à eux-mêmes tout en servant les intérêts idéologico-politiques du capital. Par le projet de développement, ils diffusent la rationalité capitaliste parmi les classes populaires et maintiennent ces dernières dans un présent absolu : elles perdent tout contact réel avec leur passé et vivent sans projet lointain. Les transformistes isomorphiques leur enlèvent, peut-être inconsciemment, la mémoire, fonction psychique par excellence de l’homme, puisque la tri-dimensionnalité humaine serait une farce sans la possibilité de distinguer le passé, le présent et le futur et de les utiliser dans la réalisation de l’existence humaine.

Il est clair, la rationalité capitaliste habite l’esprit de l’altermondialisme. Cerveaux et coeurs sont capturés par l’illusion de transformation de pratiques traditionnelles de solidarité en instruments d’émancipation, tout en rejetant la logique de la libération. Or, le capital tend toujous à se valoriser, en utilisant n’importe quel processus de production, dès qu’il peut y insérer son propre processus de valorisation comme dans le cas de l’accumulation primitive et de l’appropriation privée. Donc, le capital tend à devenir monopole, mais au sein du processus de compétition construit selon sa loi de valeur. La lutte contre le monopole et pour la concurrence entre capitaux est, par conséquent, dépourvue de sens émancipateur. Il n’y a pas de doute, la citoyenneté solidariste s’enchaîne très bien dans le schéma de l’Internationale Communautaire qui réduit les actions sociales à la préoccupation du pain quotidien, et les éloigne de toute perspective transformatrice.

L’altermondialisme nouvelle version met l’accent sur la stratégie de la solidarité comme moyen d’affronter la crise actuelle. Le noyau de cette solidarité se concentre dans la société civile conçue comme agent d’une économie sociale ou d’une économie communautaire (« Troisième voie »). Ni l’une ni l’autre ne projettent le dépassement du capital, mais les deux proposent de co-exister avec un capital nouvellement régulé. C’est en ce sens qu’elles ne questionnent pas la rationalité capitaliste qui est en vigueur dans les coopératives, en reconnaissant le marché comme sphère naturelle d’échange. Les consommateurs seraient donc des êtres rationnels qui choisissent les « produits solidaires », compte tenu de leur solidarité envers les producteurs coopérateurs. Ainsi n’ont-ils pas de problème à adopter la compétition considérée comme étant normale pour le développement de l’économie solidaire.

En somme, la solidarité de la socété civile altermondialiste est conçue au coeur de la sociabilité capitaliste qu’elle prétend humaniser par la promotion de formes traditionnelles de vie et travail, conjuguée avec une quelconque restauration de la régulation sociale du capital. C’est pourquoi elle insiste beaucoup sur l’élargissement de la citoyenneté, en légitimant l’évacuation des conditions d’existence dans l’« Etat-de-droit », au lieu de placer, dans l’agenda politique du jour, l’inéluctable nécessité de l’émancipation humaine. En ce sens, la coexistence promue entre l’économie solidaire et l’économie capitaliste n’a d’autre signification que la perpétuation de l’ordre métabolique du capital.
Le libéralisme est en panne ; la societé civile est ressuscitée et remuée pour fabriquer une idéologie de rechange. En attendant, toute confusion est bénéfique, puisqu’elle neutralise l’énergie positive de transformation. Les transformistes isomorphiques sont en train de jouer ce rôle dans l’inter-règne.

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[1Professeur à l’université

[3Ici, nous avons volontairement omis d’introduire dans le débat, la position de la droite, parce que nous avons estimé qu’une certaine gauche exécute mieux la tâche pour le capital, vu sa proximité idéologique avec les classes populaires.

[4Le libéralisme sera inventé au XVIIIe siècle, justement pour consolider le capital qui a émergé avant la Révolution française. La pensée des contractualistes a préparé la voie au système économique du laisser faire/ laisser passer, dogme de l’économie politique classique.

[5Cependant, le travail n’est pas aussi naturel que le pensent les contractualistes. S’il est orienté avant tout pour la satisfaction des nécessités vitales, il présuppose l’usage et la création d’outils appopriés. L’intention de résoudre des problèmes vitaux est déjà un refus de l’adaptation simplement biologique et configure un saut qualitatif vers l’historiquement humain. Ontologiquement, le travail est humain. Et il ne peut donner naissance qu’à une propriété collective, puisque tous les individus ont coopéré dans le processus d’hominisation. Autrement dit, la propriété privée n’émerge qu’après l’hominisation et donc essentiellement historique. Si la propriété était naturelle, tous les animaux seraient eux aussi des propriétaires.

 

 

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